L’Enterrement des étoiles, de Christophe Guillemain

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un premier roman de Fantasy Weird dans un univers en déclin.

L’Enterrement des étoiles, de Christophe Guillemain


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Christophe Guillemain est un auteur français né en 1983.

L’Enterrement des étoiles, paru en 2022 aux éditions Mnémos, est son premier roman.

En voici la quatrième de couverture :

« L’annonce de la fin est proche. À la cité des Héritiers, le roi Jenophon reçoit la visite de l’oracle annonciateur. C’est le moment que choisit un cirque pour s’installer non loin et offrir un moment de joie. Mais face à l’obscurité qui s’étend, cette compagnie de monstres de foire devra trouver la lumière intérieure, l’unité et l’harmonie, ultimes espoirs d’un pays au bord du gouffre. Dans la nuit d’encre, les étoiles éphémères seront portées par ceux que la société rejette pour leurs différences. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont Christophe Guillemain décrit un univers frappé par un déclin inéluctable.

L’Analyse


Étrange décrépitude angélique


Christophe Guillemain dépeint un monde en déclin, au sein duquel vit une humanité affaiblie. Les étoiles en ont effet disparu (oui oui), parce qu’un homme, Abracax, s’est élevé contre le dieu Oudath, afin de donner le paradis à l’espèce humaine. Il a donc mené une guerre contre le divin et ses anges et a tenté de le tuer, ce qui a provoqué sa disparition. La disparition d’Oudath a alors entraîné celle des étoiles et l’apparition de malédictions sur les corps humains, avec les « mal-nés », qui constituent une grande partie de la population. On remarque donc que l’auteur met en scène un monde frappé par un châtiment divin, ce qui met en évidence la culpabilité d’une société à cause de la démesure dont elle a fait preuve, mais aussi la possibilité de sa rédemption. Cependant, ceux qui montrent des signes de malédiction, à savoir les mal-nés, sont déconsidérés et discriminés.

Ces derniers voient leurs corps affligés de malformations de diverses formes, avec par exemple une transformation progressive en végétaux marquée par le fait que la « chair se transforme peu à peu en écorce ».

D’un bout à l’autre, la plage était plantée d’arbres tordus, dont l’écorce blanchissait à cause des embruns salés. Sous les branches écartées comme des bras de suppliciés, on distinguait parfois les creux et les méplats d’un visage, mais les yeux et la bouche se réduisaient souvent à des gerçures pétrifiées. Sébaste trembla en découvrant une souche dont l’une des racines se scindait en cinq boursouflures pareilles à des orteils.

Christophe Guillemain décrit une forme de contamination. Il s’agit d’un topos de la Weird Fiction, que l’on retrouve par exemple chez Lovecraft dans L’Affaire Charles Dexter Wardou La Couleur tombée du ciel, la cristallisation dans La Forêt de cristal de J. G. Ballard, ou plus récemment avec la Tache Cacotopique présente dans Le Concile de Fer de China Miéville et le Sanglot dans Lazaret 44.

Dans L’Enterrement des étoiles, la contamination du corps humain est opérée par le végétal, ce qui entraîne une hybridation aliénante pour les enfants atteints. Les êtres humains sont ici fondus dans les arbres, puisque le végétal prend le pas sur l’humain dans la description, avec des « arbres » qui présentent des parties du corps anthropomorphiques et non l’inverse, puisqu’on remarque qu’une « racine » prend la forme « d’orteils ». On remarque par ailleurs que le lieu où les patients se trouvent rassemblés est nommé « jardin des immobiles », ce qui accentue la prise de pas du végétal sur l’humain.

Les mal-nés sont alors perçus comme des hérétiques par essence par le pouvoir politique et religieux, notamment représentés par les confesseurs, des représentants de l’autorité du roi Jenophon capables de sonder les esprits, et sont donc victimes de discriminations et de violences. Christophe Guillemain décrit donc une classe dominée par des instances autoritaires religieuses qui les altérisent et les essentialisent comme coupables quoi qu’ils fassent, puisqu’ils portent le péché sur leurs corps. Ils constituent alors des boucs-émissaires dont le châtiment constitue une part de l’expiation sociale.

L’Enterrement des étoiles nous fait suivre plusieurs personnages point de vue, avec d’abordla troupe du Cabinet des Merveilles de Todestre, un théâtre itinérant. Il comprend Todestre (étonnant non ?), le metteur en scène et meneur de la troupe, bienveillant envers les membres de sa troupe mais énigmatique, Ylias, un jeune homme muet doté d’une force surhumaine, Matifas, un vampire contorsionniste et amnésique qui vit dans une jarre (oui oui), Sébaste et Poppiela, deux enfants dont les corps se changent peu à peu en végétaux, la magicienne illusionniste Jyss, Tristo, un ancien bandit bossu surnommé « le Crabe » à cause de son bras hypertrophié, Joran, un homme sauvage, et Nypha, une femme dorée victime des enchantements d’un alchimiste. Ces personnages apparaissent comme des marginaux, considérés comme des monstres en raison de leur apparence qui les rapproche de celle de freaks. Ils appartiennent donc à la catégorie de population chassée par le pouvoir pour hérésie. Le roman nous donne aussi les points de vue des personnages antagonistes, tels que le confesseur Lauranz, ou la Sainte Mether, qui sont des tenants du pouvoir religieux.

Ces personnages sont mis en scène dans un climat de catastrophe imminente. En effet, la conséquence de la disparition des étoiles est l’obscurcissement progressif du monde, ce qui provoquera immanquablement le règne de ténèbres d’un « dieu enterré », Mox, et de sa cohorte d’horreurs, qui comprend notamment des vampires et des araignées dont la morsure fait muter l’organisme de la victime. Les tenants du dieu Oudath, c’est-à-dire le roi Jenophon et ses subalternes, cherchent donc donc à traverser le labyrinthe qui monte vers le paradis, dont ils ne connaissent pas la carte, pour se sauver de la catastrophe de plus en plus inéluctable. Christophe Guillemain décrit alors un climat préapocalyptique, où les signes de la fin du monde s’accumulent et instaurent un climat de peur millénariste, avec une forme de mysticisme et de religiosité exacerbés.

Ce climat de peur et de déclin inéluctable s’observe dans le pouvoir religieux et théocratique du gouvernement, avec des confesseurs qui peuvent sonder et détruire l’esprit de ceux qu’ils interrogent pour suspicion d’hérésie. Ils peuvent ainsi disposer de l’intégralité de la mémoire de l’individu qu’ils questionnent. Ils se font ensuite sonder à leur tour par leur supérieur hiérarchique, à savoir la Sainte Mether, elle-même examinée par le roi Jénophon. La confession revêt un aspect aliénant, d’abord et avant tout pour le confessé qui se voit dépossédé de sa mémoire dans tout ce qu’elle peut avoir de plus intime, mais aussi pour le confesseur subalterne, qui doit subir le même processus. Le processus incarne alors la verticalité du pouvoir et de tous les intermédiaires qu’il met en jeu entre le citoyen subissant la violence étatique et la classe dominante qui la perpètre, tout en mettant en évidence le fait que certains individus peuvent à la fois l’infliger et la subir.

L’atmosphère crépusculaire décrite par Christophe Guillemain peut rappeler un certain nombre d’univers plus ou moins en décrépitude, à commencer par le Zothique de Clark Ashton Smith, La Terre mourante de Jack Vance (dont je vous parlerai forcément dans quelques temps), ou même, plus récemment, Diamants de Vincent Tassy. Ce climat de déclin est matérialisé dans la capitale, Naacht, marquée par sa pauvreté croissante malgré son opulence passée.

Le pouvoir religieux s’avère bien plus fort lors des catastrophes qui secouent la capitale, incarnées par des anges destructeurs (non, pas ceux-là) sur lesquels je reviendrai plus bas. Ces catastrophes sont marquées par l’exacerbation du sentiment religieux et de la foi envers Oudath, qui pourrait supposément sauver ses fidèles. La population croit alors en un dieu supposément rédempteur alors qu’il peut être ou bien mort, ou bien désireux de détruire l’espèce qui l’a trahi. Cela nourrit l’un des thèmes majeurs du roman, à savoir la rédemption, à savoir sur le plan individuel, avec des criminels qui rachètent leur conduite par de bonnes actions sur le plan moral, mais aussi sur le plan collectif. L’auteur pose ainsi la question de la rédemption, possible ou non, d’une société qui vit dans la terreur de la fin du monde parce qu’un seul de ses représentants a péché, mais aussi pactisé avec une figure du mal, à savoir Mox, « le dieu enterré », qui cherche à faire advenir la nuit sur le monde.

Les instances religieuses décrites par Christophe Guillemain sont donc marquées, au moins en apparence, par une volonté de rachat des péchés commis par l’humanité envers le divin. Cependant, ce dernier se manifeste sous la forme d’anges aux formes grotesques.

Jamais le guerrier n’avait vu, ou seulement entendu parler, de pareilles abominations. On aurait dit un grand poulpe de chair livide dont les tentacules dansaient comme des flammes. […] Ce qu’il découvrait ressemblait davantage à ces gigantesques carcasses flasques que les abysses rejettent parfois sur les plages. Enroulé dans les bras souples de la bête, le torse d’un homme avait été écartelé et mis en pièces.
Au moment où son adversaire se catapulta hors du canal, Mungus le découvrit dans toute son horreur. Il vit le visage géant, aussi beau et inexpressif qu’un masque, qui luisait au milieu du bouquet de tentacules dégoûtant d’eau croupie. Planté à l’arrière de son crâne, un membre articulé terminé par une main lisse, dépourvue d’ongles, l’aidait à se déplacer par petits bonds. En l’espace d’une seconde, ce bras se détendit, et le fantôme du canal s’engouffra dans la ruelle où les gardes détalaient.

La créature est marquée par son aspect grotesque, ce que marque la comparaison avec un poulpe qui met en évidence ses tentacules, mais aussi la main à l’arrière de son crâne. L’aspect grotesque de cet ange se trouve contrebalancé par le sublime de son visage de son « visage géant, aussi beau et inexpressif qu’un masque ». Les anges constituent alors des créatures hyperboliques, dans ce qu’elles ont à la fois de sublime et de grotesque, ce qui fait d’eux des créatures de Weird Fiction, dont les éléments surnaturels mettent en jeu ces deux registres.

Ces anges grotesques s’opposent à Mox, le dieu enterré, et aux créatures arachnéennes qu’il cherche à lâcher sur le monde.

Au bout de plusieurs minutes, le vampire aperçut la silhouette arachnéenne accrochée à la voûte. Ses dimensions étaient celles du dragon des légendes, ou d’un Léviathan. Son corps aux rondeurs obscènes était entouré par d’innombrables pattes. Certaines se recroquevillaient en de pauvres moignons desséchés, tandis que d’autres, hérissées de poils plus enchevêtrés que des lianes pourries, s’arquaient comme les contreforts d’une cathédrale. Entre deux pattes terminées par des mains crochues de vieillard paraissait une tête dont l’ordonnancement et l’affreuse symétrie perturbèrent la logique de Matifas. Une dizaine d’yeux qui étaient autant de visages couronnaient cette tête. En dessous des barbillons qui flottaient dans le néant, la balafre dégoûtante de la gueule se fendait d’une expression malsaine qui pouvait être un sourire. Lorsque le monstre s’adressa au visiteur, ni sa gueule ni les visages qui ornaient son corps n’agitèrent leurs lèvres, sa voix pénétra directement les pensées de Matifas.

Là encore, Christophe Guillemain décrit une monstruosité hyperbolique dans sa taille et dans sa forme, avec de trop nombreuses pattes, certaines se terminant même par des membres humains, ce qui peut rappeler la Fileuse de Perdido Street Station chez China Miéville, une araignée dotée de bras humains. Cette hypertrophie du corps se remarque par ailleurs dans les yeux dotés de visages (oui oui). Sur le plan grammatical, l’hyperbolisation de cette créature transparaît dans l’étoffement des groupes nominaux.

On remarque que dans le cas des anges comme dans celui des araignées, les créatures de Christophe Guillemain voient leur étrangeté accentuée dans le fait que le monstrueux se voit articulé à des éléments humains, le masque et les mains. L’hybridation entre l’être humain et le monstrueux apparaît alors constitutif de l’esthétique surnaturelle du roman, qui entre alors, selon moi, dans la Weird Fiction.

Je terminerai ma chronique en traitant, sans rentrer dans les détails, du personnage d’Ylias. En effet, Ylias est désigné comme un Élu par une prophétie qui fait de lui un supposé sauveur. Cependant, la prophétie dont il fait l’objet agit comme un déterminisme absolu auquel il ne peut pas déroger. Le roman de Christophe Guillemain subvertit le topos extrêmement récurrent de l’Élu, en montrant que l’appel par un destin mystique et glorieux produit donc une dépossession des choix individuels et un enfermement dans un rôle. À ce titre, le choix d’une troupe de théâtre itinérante comme personnages principaux constitue un élément de réflexivité métalittéraire qui donne à voir du théâtre dans le roman, avec le fait que les personnages ne soient que les porteurs d’un rôle dans lequel ils se trouvent enfermés. Les spectacles élaborés par Todestre permettent alors de donner des indices sur l’identité des personnages et le rôle qu’ils ont à jouer dans la fin du monde, malgré le fait qu’ils soient altérisés et marginalisés par le pouvoir dominant, qui les voit comme des hérétiques ou des monstres, ce qui fait d’eux des freaks. Sans trop rentrer dans les détails, on peut à ce titre comparer le rôle et l’identité d’Ylias à ceux de Gwynplaine, le personnage principal de L’Homme qui rit de Victor Hugo.  

Où est ma volonté dans cette histoire que l’on raconte à ma place ?

Le mot de la fin


L’Enterrement des étoiles est le premier roman de Christophe Guillemain. L’auteur met en scène un monde en proie à sa fin prochaine, de plus en plus englouti par l’obscurité à cause de l’extinction des étoiles, qui marquera à terme l’avènement du dieu enterré Mox dans une nuit permanente. Au sein de ce climat de peur préapocalyptique, on suit une troupe de théâtre itinérant, le Cabinet des Merveilles de Todestre, dont les membres semblent ont tous un rôle à jouer lors des derniers jours de leur univers.

Le roman de Christophe Guillemain, de par son atmosphère crépusculaire et les créatures angéliques et arachnéennes grotesques qu’il décrit, semble correspondre pour moi à de la Weird Fiction.

Je vous le recommande !

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Outrelivres, Aelinel, Fantasy à la carte, Tachan, Yuyine, Amanda, Dreambookeuse, Livraisons Littéraires, Fourbis et Têtologie

4 commentaires sur “L’Enterrement des étoiles, de Christophe Guillemain

  1. Hum, tu as dit Weird Fiction, voilà qui me tente bien !
    Ce roman me fait de l’oeil depuis sa sortie, mais il y a eu des retours contrastés qui m’ont fait hésiter. Vu ton retour, je pense que je vais me laisser tenter ! Merci !

    Aimé par 1 personne

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