Cette chère humanité, de Philippe Curval

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman qui traite de la question de l’utopie européenne.

Cette chère humanité, de Philippe Curval

Introduction


Philippe Curval est un auteur français né en 1929. Il écrit de la science-fiction, mais ses romans touchent parfois à ce qu’on appelle la littérature « blanche » ou « générale ». Il est une figure majeure de la SF française, et a contribué à la légitimer auprès du public, en plus d’avoir aidé à la mettre en place avec d’autres auteurs et éditeurs comme Gérard Klein ou Jacques Sternberg. Il a publié énormément de récits et de travaux critiques depuis la fin des années 1940, et a même contribué à des revues de science-fiction comme Fiction ou Satellite, qui font partie des premières revues de science-fiction française.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Cette chère humanité, est initialement paru en 1976 dans la collection Ailleurs et Demain de Robert Laffont. Il a été récemment réédité en compagnie de deux autres romans, Le Dormeur s’éveillera-t-il et En souvenir du futur, dans l’intégrale L’Europe après la pluie, aux éditions La Volte.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« Depuis vingt ans, le Marcom, issu du Marché commun, s’est replié sur lui-même et entouré d’une infranchissable barrière de défenses. Usant d’une ruse infinie, Léo Deryme, le montreur de rêves, l’oniromancien, a réussi à flaire passer au-dehors un message énigmatique, un appel au secours.

Les Payvoides (anciens pays en voie de développement) l’ont reçu. Et ils ont envoyé en mission Belgacen Attia qui a travaillé autrefois en Marcom et y a eu un fils. S’il parvient à franchir le rideau électronique qui protège la frontière inviolée, que découvrira-t-il ?

Sera-t-il accueilli en espion ou en sauveur ? »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de l’univers dystopique mis en scène par l’auteur, puis j’évoquerai les personnages.

L’Analyse


Marcom, Europe dystopique et figée

Cette chère humanité se déroule au sein du « Marcom », contraction de Marché Commun, une sorte d’Union Européenne avant celle que nous connaissons (puisque la publication du roman a lieu seize ans avant la signature du Traité de Maastricht et trente-trois ans avant le Traité de Lisbonne), mais qui fonctionne uniquement en vase clos. En effet, pour endiguer le racisme dans les états membres, les étrangers ont été renvoyés dans leur pays d’origine (tout parallèle avec des théories racistes contemporaines serait évidemment fortuit), et ont bâti un immense mur pour prévenir toute entrée ou sortie du territoire (même remarque). Par ailleurs, le Marcom se protège des ingérences étrangères grâce à des « armes neurologiques » qui détruisent l’esprit de ceux qui tentent de s’y infiltrer, et trace sa populations grâce à des implants, tels qu’une « carte d’identité encéphalographique » pour surveiller l’évolution psychologique de ses ressortissants. Les citoyens considérés comme non conformes et les dissidents politiques sont envoyés dans des « camps de rééducation » où la violence règne. Le Marcom de Philippe Curval est donc dystopique, et s’avère une société de surveillance brutale politiquement, tout en montrant qu’elle prend supposément soin de la sécurité de ses citoyens.

En effet, le « gouvernement secret » du Marcom cherche à créer un espace complètement sécurisé pour ses citoyens, avec un ensemble de lois et de normes contraignantes qui les forcent à suivre un chemin sans aucun danger tracé pour eux.

Ensuite, il s’habilla en respectant les normes de sécurité urbaine ; d’abord, il enfila son protège-nuque en surdural souple, puis plaça soigneusement ses coudières et ses genouillères en plastique ; enfin, il mit son casque. Luis en aimait la matière chaude et molle qui adhérait à son crâne chauve avec un bruit de succion ; il admettait sans restriction les règlements qui avaient imposé le port du casque aux piétons ; cette obligation formait un tout cohérent avec l’ensemble de self-protection mis en place pour épargner la vie des citoyens du Marcom malgré eux : permis d’escalade, permis de voile, permis de natation, permis de marche, permis de drogue, permis, permis, permis, pour toutes les occasions de vivre hors des normes… Personne n’avait désormais le droit de prendre le moindre risque. Ce que Luis appréciait moins, c’étaient toutes les lois d’hygiène corporelle antipollution, il détestait se laver.

Les ressortissants du Marcom doivent ainsi porter un ensemble de protections pour être en sécurité lorsqu’ils sortent de chez eux, et disposer d’un ensemble d’autorisations s’ils cherchent à pratiquer des activités perçues comme dangereuses ou en dehors des normes, ce qu’on remarque dans l’énumération des différents « permis ». On remarque cependant que l’hygiène et l’écologie se sont inscrites dans cette législation coercitive, d’une part pour préserver l’environnement, mais aussi ceux qui y vivent. Toutefois, les mesures écologiques mises en place dans le roman prennent place dans une politique d’aseptisation sociale, et non une réelle volonté de développement durable. La phrase « personne n’avait le droit de prendre le moindre risque » marque l’étendue de la coercition qui règne dans le Marcom, malgré certaines mesures ou avancées censées être positives, avec l’uniformisation des salaires, le fait de considérer la pollution comme un délit, ou encore les greffes d’organes qui permettent de prolonger la vie.

Cependant, les habitants ne se soucient pas d’être sous le joug d’un régime (très) autoritaire. Ils vivent en effet dans une totale oisiveté, la plupart du temps enfermés dans leurs appartements, dans lesquels se trouvent des « cabines de temps ralenti », vendues par une « Compagnie », qui sont des dispositifs qui permettent à leurs utilisateurs de ralentir le passage du temps, et de vivre une semaine en une journée, ce qui leur permet de prolonger leur espérance de vie. On remarque d’ailleurs que cette Compagnie dispose d’une influence politique considérable, ce qui montre l’influence des pouvoirs privés sur les pouvoirs publics. Cependant, les habitants du Marcom se servent de ces cabines pour admirer leurs collections d’objets du passé. La culture, avec des objets d’art et la littérature, et des objets tels que des « boîtes de conserve » (oui oui) sont alors complètement fétichisés, tandis que les tentatives de culture contemporaine sont raillées et détruites parce qu’elles sont vues comme décadentes. Philippe Curval décrit donc une société extrêmement conservatrice et repliée sur un passé qu’elle vénère.

Néanmoins, les petits collectionneurs existaient par légions en Marcom ; de la boîte de camembert à la bouteille de parfum, du tournevis au marteau-piqueur, du fer à repasser à la moulinette électrique, c’était à celui qui créerait la collection la plus imprévue d’objets manufacturés des siècles passés. Mais combien y avait-il de collectionneurs plus éclectiques que lui, Simon Cessieu ? Il connaissait aussi bien les œuvres d’art conceptuelles de la fin du XXIe siècle, les films pornographiques muets de 1920 que la littérature togolaise du début du XIXe siècle ; son champ d’investigation était si vaste qu’il n’aurait jamais trop de sept vies pour épuiser son plaisir d’amasser.

Cette description motivée permet à l’auteur de montrer que les habitants du Marcom sont obsédés par la possession de biens et achètent toujours plus de biens issus du passé pour en faire la collection. L’auteur dénonce donc la société de consommation qui s’exprime dans la fétichisation du passé, comme dans Le Maître du haut château de Philip K. Dick, où les occupants japonais d’une Amérique vaincu lors de la Seconde guerre Mondiale achètent des reliques du passé des États-Unis de l’avant-guerre. Ce propos rejoint ceux d’Ursula Le Guin dans Les Dépossédés ou Ernest Callenbach dans Ecotopia à l’époque de parution du roman, et celui de Jean Baret dans ses romans BonheurTM et VieTM dans la science-fiction contemporaine. Le parallèle avec ce dernier est d’autant plus frappant que les deux romans décrivent un recyclage sans fin de la culture sans création nouvelle et un enfermement de la population qui entraînent une inertie presque totale.

Le Marcom apparaît pourtant comme un système enviable par ses citoyens, qui sont aliénés et voient leur monde comme enviable, par opposition aux camps de rééducation qui leur semblent horribles parce qu’ils reproduisent le monde précédant le Marcom (oui oui). Ces camps sont cependant soumis à la violence et à la loi du plus fort, aux meurtres et au cannibalisme, malgré le fait que les prisonniers soient autorisés à pratiquer l’art et disposent d’une forme de revenu universel. Ils concentrent alors toute la violence et la dissidence qui ne s’expriment pas au sein du Marcom.

Cette dissidence s’incarne pourtant sous deux formes, celles de « l’oniromancie » et des « zips ». La première est une religion qui s’appuie sur les « montreurs de rêve », des personnages capables d’extraire les rêves pour les visualiser ou s’y projeter, afin de se confronter aux angoisses inconscientes ou d’explorer l’esprit de leurs adeptes. L’oniromancie apparaît donc comme une alternative aux cabines de temps ralenti en permettant aux citoyens de traiter leur psyché. Le traitement des rêves et leur matérialisation marque les inspirations surréalistes de l’auteur, qui reviendront aussi dans Voyance Aveugle, ainsi que dans des romans de science-fiction contemporains, à l’image de Rêveur Zéro d’Élisa Beiram. Les zips sont quant à eux des marginaux qui vivent dans les espaces abandonnés du Marcom, tels que les forêts et les routes, et tentent de bâtir une société alternative et libertaire qui s’oppose à un monde qui les rejette. Ces deux formes de dissidence sont activement surveillées par les tenants du Marcom, mais parviennent à l’ébranler grâce à l’arrivée de Belgacen Attia, un agent des « payvoides », c’est-à-dire les anciens pays en voie de développement dont le Marcom s’est coupé, venu détruire les cabines de temps ralenti, mais aussi les actions de Sahel Cessieu, fils de l’un des pontes de la Compagnie du temps ralenti qui se révolte contre son père, Simon.

Personnages


Le roman de Philippe Curval s’articule en effet autour de plusieurs personnages point de vue, qui donnent accès à la plupart des strates de la société du Marcom. Belgacen Attia est ainsi une sorte de candide qu’on renseigne sur le fonctionnement du Marcom, tandis que les autres personnages sont des ressortissants du Marcom, voire certains de ses tenants. C’est le cas de Simon Cessieu, ou Luis Llapasset, ministre du gouvernement secret qui possède une femme, Elsa, qui s’est vendue à lui par contrat pour éviter la rééducation. À l’opposé, Philippe Curval met en scène des personnages de dissidents tels que Léo Deryme, un oniromancien qui accueille Belgacen, Sylvie Le Cloech, une zip qui veut ramener la pollution et l’ordure parmi les hommes de manière brutale et sexuelle (oui oui) pour les choquer et provoquer des changements sociaux. Le cas de Sahel Cessieu est particulier, puisqu’il est issu des classes dominantes de la société, mais en explore les couches marginalisées, celle des zip mais aussi les camps de rééducation qui le mettent à l’épreuve de manière extrêmement violente et le transforment. On remarque que ces personnages sont tous malmenés par le monde dans lequel ils vivent, sauf Simon Cessieu, qui cherche à en devenir le dieu. Ils apparaissent alors piégés dans leurs rêves ou dans les espaces des cabines de temps ralenti, qui constituent de véritables mondes truqués.

Deux autres figures sont présentes dans le roman et apparaissent comme des créatures posthumaines, Glycine et « Elil/Ilel ». Glycine est une intelligence collective créée par l’artiste et scientifique Ferenczi, ayant la forme d’une jeune fille composée d’un gigantesque essaim de « pulvis mutabilis », des insectes microscopiques capables d’imiter n’importe quelle forme de vie dont l’intelligence et le corps apparaissent plus puissants que celui d’un humain. Elle dépasse donc la forme de vie qu’elle est censée imiter grâce à la multitude d’individus qui la composent, ce qui peut faire d’elle une posthumaine, puisque son humanité est remise en question par les personnages, mais aussi par ses capacités qui dépassent l’humanité standard.

Elil/Ilel est quant à lui une créature issue de la fusion onirique (oui oui) de deux personnages vivant dans l’espace des rêves et d’entrer en contact avec n’importe qui, mais aussi de modifier « l’univers à sa guise, plus encore, de le recréer ». Sa posthumanité apparaît dans ses capacités démiurgiques.

Le mot de la fin

Cette chère humanité est un roman de science-fiction de Philippe Curval. L’auteur y décrit le Marcom, une Europe refermée sur elle-même par des murs et une surveillance armée des frontières. Ses citoyens s’enferment dans leurs appartements pour vire dans des installations de temps ralenti, qui leur permettent de prolonger leur vie et d’accumuler toujours plus de biens issus d’un passé qu’ils idolâtrent. Le Marcom est donc un univers dystopique, conservateur et totalement aseptisé, dans lequel les citoyens sont soumis à un ensemble de normes et de mesures coercitives qui les empêchent de prendre le moindre risque.

Sahel Cessieu, un jeune homme qui se rebelle contre son père et sa démesure et Belgacen Attia, un agent d’anciens pays en voie de développement, tentent de faire tomber le Marcom et ses tenants afin de le sortir de son inertie. Ils rencontrent alors les forces dissidentes de ce régime, qui les transforment, à la fois physiquement et psychiquement.

Si vous vous intéressez à la science-fiction française, à la dystopie, à l’Europe, ou à l’œuvre de Philippe Curval, je vous recommande ce roman !

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3 commentaires sur “Cette chère humanité, de Philippe Curval

  1. le dernier grand de notre sf française en âge je précise, je n’oublie pas Andrevon,auteur marquant de ma découverte sf française dans les années 70 80,enthousiaste quand à la réédition de cette trilogie et je te remercie de cette chronique qui montre que par le gouffre du temps ces dystopies parlaient très fort.

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