Interview de Nicolas Marti

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Nicolas Marti, éditeur de Projets Sillex, dont l’anthologie Féro(ce)cités a remporté le prix Imaginales de la nouvelle.

Je vous rappelle qu’actuellement et pour encore quelques jours, vous pouvez participer au financement du roman Kerhoded d’Hélène Néra, dont je chroniquerai très prochainement les extraits disponibles.

Vous pouvez retrouver toutes les interviews dans le menu du blog ou grâce au tag dédié.

Je remercie Nicolas Marti pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

Interview de Nicolas Marti


Marc : Peux-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Nicolas Marti : Tu peux abréger en « les lecteurs », parce que clairement, je n’ai pas vocation à être très connu ! (je laisse ça à nos auteurices)

Je suis donc Nicolas, co-éditeur de Projets Sillex, avec Marie, mon associée, et si je devais me définir rapidement, ce serait : fan de livres, fan de musique et fan de corgis. (activités qui peuvent tout à fait coexister, et je ne désespère pas, un jour, de découvrir un art total qui réunisse ces trois passions).


Marc : As-tu toujours voulu devenir éditeur ? Qu’est-ce qui t’a amené à ce métier ?

Nicolas Marti : Quand j’étais petit, je voulais être docteur pour biche. J’imagine que le métier d’éditeur s’en éloigne un peu.

Par contre, je suis vraiment un enfant de bibliothèque, j’y ai plus de souvenirs qu’en tout autre lieu, et je pense que mon attrait pour les livres vient grandement de là. Paradoxalement, j’ai toujours eu l’impression que les métiers du livre (au sens large) me seraient à jamais inaccessibles, donc je n’ai pas nécessairement creusé en ce sens. J’y ai vu un refuge plus qu’une voie.

Au final, si je suis éditeur maintenant, c’est, et je mets vraiment d’énormes guillemets au terme, par « sacerdoce ». L’idée de Sillex nous trottait dans la tête depuis longtemps, surtout par colère devant les conditions de rémunération des auteurices, et on a d’abord essayé de convaincre des confrères et consœurs de l’urgence d’une alternative au modèle traditionnel, avant de se convaincrede le faire nous-mêmes (et se former pour).


Marc : Pourquoi avoir choisi l’édition dans les littératures de l’imaginaire ? Quel est ton rapport à ces genres ?

Nicolas Marti : Mon premier contact avec les littératures de l’imaginaire, c’est un roman étudié par ma sœur, au collège : un roman d’Horowitz, La Nuit du Scorpion. Un tome 2, en plus, même si je n’en avais pas la moindre idée à l’époque. Je suis tombé dedans comme jamais avant dans un livre, et j’y ai développé une vraie fascination pour l’imaginaire (et les lignes de Nazca, dans le même temps).

Après, j’ai surtout dévoré des romans jeunesse, mais il s’avère que l’imaginaire y est extrêmement présent, et sans trop le conscientiser : paf, j’étais devenu un aficionado du genre. Parce que tout y est simple, étrangement. On justifie les règles par elles-mêmes, et on n’a pas besoin de se réfugier derrière une vraisemblance qui enferme.

Après, nécessairement, au-delà de mon amour pour les littératures de l’imaginaire, il y a aussi une forme de pragmatisme : c’est ce que je connais le mieux et ce dont je maîtrise le plus les codes. Étant par ailleurs rôliste et vidéoludiste, ce sont des univers qui m’attirent, et j’ai le sentiment de pouvoir être de bon conseil sur le sujet.


Marc : Comment est née ta maison d’édition, Projets Sillex ? Comment t’es venue l’idée de la créer ? D’où vient son nom ?

Nicolas Marti : Projets Sillex (ou juste Sillex, pour les intimes)(et rarement Projets, pour d’évidentes raisons de : « On sait pas de qui on parle. »), c’est l’aboutissement d’un projet d’articles sur notre ancien blog, What about a dragon (articles toujours disponibles, d’ailleurs, notamment là : https://blog-projets-sillex.com/plumorama-conclusion/) qui avait pour but de recenser, à questions constantes, l’avis de plusieurs professionnel·le·s de l’écrit sur leurs conditions de travail, leur organisation, etc.

Parce qu’à force de côtoyer des créateurices, on avait entendu leur colère devant un milieu assez dur, et on avait eu envie de relayer, à notre petite échelle, leur voix.

Bon, dans les faits, c’était hyper déprimant. Tellement déprimant, en fait, qu’on s’est dit que relayer n’était pas suffisant, et qu’on devait agir plus, et mieux. On a fixé un pourcentage qu’on voulait atteindre (30% du prix du livre pour les auteurs et autrices), et on s’est juste posé la question : « Comment on fait pour atteindre ça ? ».

Le reste, c’est des réunions de travail avec Marie (qui est absolument brillante et à laquelle Sillex doit tout ou presque), et le nom s’est imposé de lui-même.

Sillex, c’est pour faire jaillir l’étincelle, et on aimait cette idée d’une somme d’efforts collectifs qui créait un grand brasier.


Marc : Depuis ses débuts, ta politique éditoriale est de publier (très) peu de titres. Est-ce que tu peux expliquer ce choix ? Est-ce qu’une publication moindre permet de mieux défendre ?

Nicolas Marti : Croire qu’on peut résoudre les problèmes du monde de l’édition sans s’attaquer à la surproduction, c’est un vœu pieux.

C’est la surproduction qui permet aux plus grosses maisons d’assécher le marché, en poussant constamment des titres en librairie qui chassent, naturellement, ceux des petits éditeurs qui ne peuvent pas publier autant.

C’est aussi la surproduction qui est à l’œuvre dans les chiffres énormes des livres pilonnés.

Au final, on ne peut pas prétendre défendre une vision éthique de l’édition sans s’attaquer à ses maux les plus profonds.

Par ailleurs, et tu as complètement raison, publier peu, c’est aussi publier mieux, avec plus d’investissement en temps et un rythme de vie du livre moins anormal.

Enfin, il ne faut pas se mentir : publier prend du temps, de toute façon, et c’est la ressource la plus difficile à obtenir.


Marc : D’ailleurs, le fait de moins publier implique une sélection drastique des textes. Comment fonctionne Projets Sillex ? Est-ce que tu acceptes les manuscrits ? Comment se déroule le processus de sélection des textes ?

Nicolas Marti : Le fonctionnement de Sillex sur cet aspect est assez classique, finalement, avec un comité de lecture qui filtre les textes et une décision finale qui me revient, avec Marie.

Par contre, effectivement, on laisse moins de chance à des textes qui pourraient hyper bien fonctionner mais plus tard. J’ai le souvenir d’une conversation avec un confrère qui me disait que parfois, il lui arrivait de prendre un texte pas forcément incroyable, mais dont il était certain que l’auteurice allait faire un second bouquin merveilleux. De notre côté, on n’a pas ce luxe. On doit directement trouver des textes merveilleux. (et ça sonne négatif, mais en vrai c’est hyper cool, hein, tous nos ouvrages ont été de vraies claques pour moi)

Nos manuscrits sont fermés depuis quelques temps, et on doit maintenant trouver le temps de répondre à tout le monde avant de pouvoir rouvrir les soumissions ! (sans compter un planning déjà bouclé pour un moment, en dehors de nos appels à nouvelles à venir)


Marc : De la même manière, tu as choisi de réduire le nombre d’intermédiaires au maximum, notamment afin de pouvoir mieux rémunérer les auteurs. Est-ce que tu peux expliquer comment fonctionne cette réduction des intermédiaires ? Pourquoi vouloir créer un circuit court du livre ?

Nicolas Marti : Pour faire très schématique, la chaîne mercantile du livre (donc hors bibliothèque) compte, d’une extrémité à l’autre, l’auteur (et son agent, le cas échéant), l’éditeur, le diffuseur, le distributeur, le libraire et le lecteur.

Par la diversité des acteurs et actrices de la chaîne, il y a un effet de dilatation important de la valeur du livre. Le problème, en tout cas c’est notre sentiment, c’est qu’on traite les auteurices comme s’ils étaient la variable d’ajustement. « Le diffuseur nous prend trop ? Pas grave, on va rogner sur la part auteurice. ».

L’idée d’un circuit-court, c’était l’idée d’un monde du livre où on ne sacrifie pas les auteurices au profit des autres. Ça veut dire, globalement, supprimer (ou plutôt assurer nous-mêmes) la partie diffusion-distribution. Quand vous commandez chez Sillex, c’est nous qui recevons les demandes et faisons les colis. On stocke les livres dans nos locaux, et, en gros, on essaie d’assurer en interne un maximum de missions plutôt que les déléguer (parenthèse : c’est aussi pour ça qu’on ne passe pas par une plate-forme de financement participatif externe mais par notre propre site.)

Par contre, contrairement à ce qui nous a parfois été attribué, les libraires (particulièrement indépendants) ne font absolument pas partie des acteurs de la chaîne dont on peut (et veut) se passer à l’échelle du milieu. Avec les bibliothèques, ce sont les principaux prescripteurs du livre, et nous travaillons main dans la main avec tous les libraires qui nous accordent leur confiance !


Marc : Parmi les romans que tu as déjà publiés chez Projets Sillex, on peut citer Face au dragon d’Isabelle Bauthian, Madharvade Mathieu Rivero, et Rocaille de Pauline Sidre. Qu’est-ce qui t’a plu dans chacun de ces projets ?

Nicolas Marti : Que ce sont de sacrés bons romans, portés par de sacrés belles personnes. Il m’en faut rarement plus !


Marc : Commençons par Face au dragon. Comment s’est déroulé le lancement de ta maison d’édition avec ce roman ? Pourquoi l’avoir choisi pour lancer Projets Sillex ? Est-ce qu’il s’agissait d’un manuscrit qui t’avait été proposé par Isabelle Bauthian ? Comment s’est déroulé le processus éditorial ?

Nicolas Marti : L’histoire de Face au dragon est assez amusante, parce qu’elle commence aux Utopiales, avant même le lancement de la maison d’édition. C’était en 2017, j’avais pas mal d’interviews de prévues pour le fameux projet dont je parlais plus haut.

Je termine une interview, passionnante, et puis Isabelle vient dire bonjour à la personne concernée et je suis là, un peu gêné de les embêter, donc je remballe vite mes affaires. Et c’est à ce moment qu’Isabelle pitche Face au dragon, et je me souviens m’être dit : « OK, je veux lire ça. ». Ensuite, c’est moins glamour, on a discuté un peu, je lui ai envoyé un mail, et ça a littéralement été notre premier manuscrit reçu, véritable coup de cœur.

C’était notre premier édito (même si c’est plutôt moi qui travaille sur cette partie), notre première campagne, notre premier… tout en fait. Et Isabelle était une autrice confirmée, avec une carrière et un bagage qui nous ont pas mal mis la pression. Au final, ça a été stressant, mais on a réussi notre première campagne et on est extrêmement fiers de ce roman qui porte haut des valeurs qui nous sont chères (et qui a fait l’objet d’une reprise poche, signe que Sillex est aussi un tremplin).

Au final, derrière le stress, et grâce à l’enthousiasme d’Isabelle pour notre travail, on a pu être plus en confiance sur la manière dont on pratique le métier.


Marc : Dans le cas de Madharva, il s’agit d’un roman qui avait été précédemment publié. Pourquoi avoir choisi de le rééditer ? D’ailleurs, comment as-tu eu le roman entre les mains ?Comment s’est déroulé le travail éditorial avec l’auteur ? Est-ce que tu as du récupérer les droits de publication ?

Nicolas Marti : Je suis un très grand fan du travail de Mathieu, que j’avais eu l’occasion de rencontrer et d’interviewer pour le blog. (parenthèse 2 : si vous m’entendez m’extasier sur nos auteurices, c’est normal. Si j’édite des textes c’est que je les aime de tout mon cœur, et je ne vais pas arrêter d’être un lecteur conquis sous prétexte que je suis éditeur.)

Lorsqu’il a su qu’on montait la maison d’édition, il m’a parlé de ce roman, La voix brisée de Madharva, paru chez Rivière Blanche et dont il avait récupéré les droits,qui avait son public mais qui aurait mérité peut-être une meilleure visibilité et qu’il voulait retravailler.Je l’ai lu et adoré, et on a beaucoup échangé sur les éléments qui me paraissaient un peu moins précis dans le texte. On était d’accord sur à peu près tout, alors on s’est mis au travail.

S’agissant d’une réédition, il fallait convaincre un lectorat différent, toucher d’autres personnes, et on a eu pas mal de travail.On est très heureux de ce roman, même s’il reste (injustement) le moins connu parmi nos publications, et c’est un polar cyberpunk lumineux qui me paraît toujours aussi pertinent aujourd’hui.


Marc : Rocaille, le troisième roman publié chez Projets Sillex, est le premier roman d’une autrice inconnue jusqu’alors. Est-ce qu’il s’agit d’un manuscrit qui t’avait été adressé ? Comment s’est déroulé le processus éditorial du roman ? Pourquoi choisir de publier un premier roman ?

Nicolas Marti : Je pense qu’on publie un premier roman comme un quatrième : parce qu’il est bon. Et Rocaille, de Pauline Sidre, est un incroyable roman : ça aurait été criminel de ne pas le publier pour une raison aussi absurde que l’absence de publications préalables de son autrice.

Il fait partie des premiers manuscrits que nous avons reçus, et Pauline fait d’ailleurs partie des premières contributrices de Face au Dragon (le destin, tout ça). Pour en avoir discuté avec elle depuis, elle nous l’avait en plus envoyé un peu par hasard : nous n’étions pas connus, n’avions aucune publication à notre actif, et il faut reconnaître que notre modèle était un peu surprenant. Et, en toute franchise, je la remercie mille fois de l’avoir fait.

Au final, on a pu retravailler le texte longuement, le faire mûrir, et c’est aujourd’hui notre roman avec le plus de succès (avec notamment une finale du PLIB en 2021 et une nomination au prix Aventuriales cette année).

Et, pour teaser très brièvement, si vous avez aimé Rocaille, vous n’êtes définitivement pas prêt·e·s pour le prochain roman de Pauline qui paraîtra chez nous.


Marc : Avant de parler du prochain roman que tu publieras, j’aimerais qu’on revienne sur deux anthologies, l’une récemment primée aux Imaginales, Féro(ce)cités¸ qui comporte des textes de Fantasy animalière, l’autre à paraître et centrée sur les Isekai, c’est-à-dire mettant en scène le passage d’un personnage d’un monde à un autre. Pourquoi avoir choisi des genres peu ou mal connus du public ? Est-ce que ces anthologies ont vocation à les démocratiser ?

Nicolas Marti : Bizarrement, en France, l’essentiel des nouvelles appartient soit à la SF, soit au fantastique. Les textes courts de fantasy sont rares (à l’exception des anthologies des salons), et ça nous manquait, à titre un peu égoïste.

On avait donc cette idée, depuis un moment, de proposer un appel à textes (AT)pour de la fantasy, et on attendait de trouver un thème vraiment chouette (vanne animalière). Je ne sais plus exactement comment ça s’est passé, mais on s’est dit un matin : « Et si on faisait de la fantasy animalière, mais adulte ? ». Il y avait les Légendes de la Garde, Armello, et pas mal de choses qui nous faisaient de l’œil, et on a tout de suite trouvé le titre, dont a découlé tout le reste. On a eu le sentiment d’un appel à textes plutôt inédit dans le thème.

Pour Isekai, par contre, c’est l’inverse. Le terme est peut-être mal connu, mais c’est un genre en plein essordans la japanimation, le manhwa, etc. et, pour le dire pudiquement, d’assez piètre qualité. (à tel point que certains éditeurs japonais refusent désormais purement et simplement tout texte qui s’y rattache) Notre ambition, c’était justement de prendre à contrepied cette image du genre et de prouver qu’on pouvait en tirer des textes ambitieux et puissants, loin des clichés les plus fréquents. Presque un défi, finalement.

Ce qui est certain, dans les deux cas, c’est qu’on veut prouver que quel que soit le thème, des textes formidables peuvent naître. Et ça participe vraiment de la mission de l’éditeur qui consiste à mettre sur le devant de la scène des auteurices de talent.


Marc : Les appels à texte pour ces deux anthologies étaient publics. Combien de textes as-tu reçus ? Comment se sont déroulées les sélections, puis le processus éditorial des textes ?

Nicolas Marti : Dans le sang et les larmes.

Plus sérieusement, sur Féro(ce)cités, nous avions reçu 109 textes, et sur Isekai, 212. Ce qui me paraît, encore maintenant, absolument énorme.

Concrètement, on a réparti les textes entre les différents membres du comité de lecture pour avoir des avis extérieurs, mais j’ai lu, de toute façon, l’intégralité des textes, pour laisser la même chance à chacun·e.

Ensuite, aidé de mes précieuses fiches de lecture, on a décidé qui allait à Baltard, en procédant par sélections successives. C’est le moment où on débat et où l’ambiance est vraiment sympa (OK, pas exactement). C’est vraiment un déchirement de devoir dire non à des textes objectivement très bons, et c’est aussi pour ça qu’on tente de faire un retour personnalisé à tous les auteurices.


Marc : Féroce(ce)cités (dont je salue chaleureusement les auteurices au passage) a remporté le Prix Imaginales de la nouvelle. Félicitations ! Comment vois-tu cette récompense ?

Nicolas Marti : Comme pas la mienne !

J’ai eu l’occasion de le dire, mais c’est un prix qui récompense le talent d’une équipe, la Férociteam, composée de dix auteurices de talent. Mon rôle, à moi, demeure plutôt limité dans le succès de ce recueil !

Par contre, c’est une récompense qui me permet de dire fièrement « Ce recueil est très bon. » sans avoir le sentiment de manquer de légitimité. On parle beaucoup du syndrome de l’imposteur chez les auteurices, mais il existe aussi chez les éditeurs et cette validation de notre travail est un joli coup de pied à son girond derrière.


Marc : Lors de la remise du prix aux Imaginales, tu as tenu un discours particulièrement fort et engagé contre les tendances réactionnaires du milieu de l’imaginaire français. Pourquoi avoir choisi ce moment pour tenir ce discours ? Pour toi, en quoi est-ce que c’est nécessaire de montrer ces tendances ? Comment lutter contre elles de manière efficace selon toi ?

Nicolas Marti : D’abord, il faut remercier les auteurices de Féro(ce)cités de m’avoir permis de faire ce discours. C’était un moment de célébration pour elleux, et même si j’ai eu l’occasion de me rattraper depuis, c’était un petit pincement au cœur de prendre sur ce temps pour adresser un message politique.

Ensuite, les Imaginales, c’est un lieu que j’aime profondément. Dans une autre version du discours, j’avais écrit, et je le pense sincèrement, que c’est un lieu qui fait naître les rêves et les vocations. Nous ne serions, factuellement, pas éditeurs si nous n’avions pas croisé la route du festival en 2016. C’est pour ça que nous avons tenu à prononcer ces mots et dire, simplement, que le nouveau monde était là et qu’on allait se battre pour lui ; que l’imaginaire était beau quand il était ouvert et tolérant et qu’il méritait qu’on porte sa voix.

Je crois qu’on ne lutte jamais mieux qu’en choisissant de s’unir, et le succès de la communication des Imarginales l’illustre assez bien. J’attends avec impatience de découvrir de quoi le lendemain de la manifestation sera faite, et je suis un éternel optimiste sur le rôle que nous avons à jouer collectivement sur cette question.

Et puis le jury nous a fait l’honneur de sa reconnaissance, et on a hâte de travailler avec lui à nouveau !


Marc : La prochaine anthologie de Projets Sillex portera sur les Isekai. Au-delà d’un excellent texte de Weird Fiction de Chimène Peucelle, « Toute espérance » est-ce que tu pourrais nous en dire plus sur les textes qui composeront le recueil, ou même son titre ?

Nicolas Marti : Avec Féro(ce)cités, on avait pu alterner des nouvelles dures avec d’autres plus lumineuses. Ici, l’ambiance sera toute autre. Les portes de l’envers (est-ce que c’est une exclu sur le titre ? Oui, complètement), c’est un recueil plutôt sombre, et qui transcrit, finalement, pas mal des angoisses de notre époque (j’avais d’ailleurs fait cet article sur le sujet plus vaste des réponses reçues : https://blog-projets-sillex.com/on-topographie-lisekai-a-la-francaise-enfin-on-essaie/).

Cela dit, on va :

  • Se promener dans de magnifiques jardins avec Peindre les abricotiers en fleurs, de Marie Brunelm ;
  • Mener la révolution avec deux sémillantes gobelines dans La Glorieuse Rébellion, de Cédric Close ;
  • Déséquilibrer un univers avec Rira bien qui rira le dernier, de Margot Corvin ;
  • Flipper sévèrement avec Antoine au Désert, de Rodolphe Doublet (si je devais faire un pari : une de tes futures nouvelles préférées du recueil) ;
  • Découvrir l’envers du deuil pour les canidés, avec Jardin des Chiens, d’Aurélie Mendonça ;
  • Pratiquer l’entomologie avec Toute Espérance, de Chimène Peucelle ;
  • Partir en road-trip onirique avec Petite Nébuleuse, d’Eymeric Amselem ;
  • Répéter une pièce à grand enjeu avec Les Chemins du Septendrion, d’Edouard H. Blaes ;
  • Vibrer avec une famille de cœur, dans Un certain scintillement, de Jeanne Mariem Corrèze ;
  • Vivre une traversée d’un Ouest bien lointain, avec Et garde la monnaie ! de Thomas Fouchault ;
  • Devenir fou, avec Spirales, de Delphine H. Edwin ;
  • Virer anticapitaliste grâce à Un Destin sous la peau, de Xavier Watillon.

On ne va pas s’ennuyer, vraiment.


Marc : Abordons à présent l’une des raisons principales de cette interview, à savoir Kerhoded, premier roman d’Hélène Néra. S’agit-il d’un manuscrit que tu as reçu ? Pourquoi l’avoir choisi ? Là encore, pourquoi choisir de porter un premier roman ?

Nicolas Marti : Je pense qu’on publie un premier roman comme un quatrième… Oui, bon, pardon, je l’ai déjà dit.

Plus sérieusement, c’est un texte que je trouve splendide et évocateur, et même s’il a eu une vie mouvementée à l’intérieur de la maison (avec notamment une crise du Covid au milieu), j’ai hâte qu’il trouve ses nouveaux foyers d’adoption.

Il y a tellement de choses à l’intérieur, des thèmes qu’on voulait porter, une plume qui mérite d’être mise en avant…

Je crois fondamentalement à la subjectivité des rencontres entre un texte et les lecteurices. Et Kerhoded nous a atteint au cœur, tout simplement.


Marc : Tu as dit que Kerhoded est un anti-Rocaille. Pourquoi ?

Nicolas Marti : Dans Rocaille, la végétation est quasi-absente, du fait d’un climat délétère. La vie s’échappe, et c’est tout l’enjeu de Gésill, ce roi vert sans pouvoir qui, au fond, ne veut pas vraiment sauver son peuple.

Dans Kerhoded, c’est tout l’opposé : la nature est une menace, qui croît et s’insinue partout.

En réalité, au-delà de cet aspect d’univers, même les motivations des personnages semblent très différentes. Gésill veut mourir et Réva veut vivre, intensément. Dans les deux cas, cela implique de se découvrir, mais avec des conséquences diamétralement éloignées.

Les textes se rejoignent par contre sur la qualité de leurs autrices respectives, mais c’est un acquis pour nous.


Marc : Sur la page du crowdfunding de Kerhoded, il est écrit que le roman se situe à la frontière des genres. Est-ce que tu pourrais nous en dire plus ?

Nicolas Marti : Ami·e·s lecteurices, ce qui suit est un spoiler majeur, et je vous invite à ne lire cette réponse qu’une fois avoir découvert l’œuvre. (oui, j’ai des désidératas compliqués, j’en conviens, mais je veux que vous profitiez du texte au maximum, c’est mon devoir d’éditeur, et ça va vraiment modifier votre expérience de lecture !).

Kerhoded débute comme un roman de fantasy. On y trouve des peuples opposés, d’étranges maladies, une déesse terrifiante et une forêt inquiétante. Seulement, en milieu de roman,Réva, l’héroïne, y interagit avec des objets qu’on connaît bien mais dont la signification s’est perdue avec le temps (des claviers, des voitures, etc.). Le glissement s’opère vers le récit post-apocalyptique avec la découverte que les horizons de la cité de Kerhoded demeurent extrêmement restreints face au vaste monde qui fut autrefois le nôtre.
Seulement, voilà. Ce rattachement à un futur possible ne résout pas tous les enjeux merveilleux du texte, et on aboutit donc, au final, à une composante fantastique, irrésolue.
Et, pour finir, il y a une vraie fascination pour la nature et ses beautés, qui oscille vers le nature writing.
Bref, à la frontière des genres, vous comprenez pourquoi.


Marc : Tu dis aussi que le roman « trouve son histoire en lui-même plutôt qu’en une longue chronologie des genres littéraires ». Pourquoi ? Kerhoded s’affranchit-il de l’histoire littéraire ?

Nicolas Marti : On ne s’affranchit jamais de l’histoire littéraire, à mon humble avis, dès lors qu’on lit.

La réponse précédente donne déjà quelques éléments de réponse sur ce que je voulais dire. En ne choisissant pas de s’inscrire dans un genre plutôt qu’un autre, ou plus exactement en choisissant de ne pas se limiter dans son écriture, Hélène Néra aboutit à un roman fidèle à sa vision d’autrice et pas à une image à laquelle il faudrait se conformer.

On dit souvent que les premiers romans sont les plus imparfaits, je trouve aussi qu’ils sont parfois les plus sincères. Parce qu’on ne s’y contraint pas, justement. On veut tout y mettre, et le travail éditorial est là pour ça, mais au final le résultat est unique et scintillant.


Marc : L’une des questions que pose le roman est celle de l’opposition entre l’être humain et la nature. Pourquoi publier un récit qui traite du conflit Homme-Nature ? En quoi cette thématique est-elle importante ?

Nicolas Marti : Je ne sais pas si c’est une opposition ou une symbiose. La symbiose, ce n’est pas une coexistence nécessairement pacifique – c’est même parfois violent, si on pense aux parasites – et c’est sans doute plus proche de ce que le roman évoque.

Dans tous les cas, c’est un thème qui nous traverse toutes et tous. Et, à bien y réfléchir, on le retrouve dans tous nos ouvrages. Dans Face au dragon, c’est l’hostilité d’une île dont on ne comprend pas les codes et sur laquelle l’humain n’est pas sans incidence ; dans Madharva, c’est le transhumanisme et cette idée de transcender l’espèce ; dans Rocaille, c’est la rareté des ressources ; dans Féro(ce)cités, enfin, c’est ce qui nous sépare de nos instincts.

Kerhoded prend un parti différent, que je ne peux pas nécessairement révéler ici, mais qui trouve sa source dans le nature writing dont je parlais plus haut. Il y a un appel à rejoindre la nature, et ce n’est pas seulement un appel que ressent Réva, c’est un appel qu’on ressent quand on s’inquiète du changement climatique et des menaces écologiques qui poignent.

Le prisme du conflit avec la nature, c’est le prisme du déni de soi, partiellement, et c’est aussi un thème très fort du roman.

Quand j’écris que Réva est l’héroïne à laquelle j’aimerais ressembler, c’est surtout pour ça : cette capacité à se remettre en cause, à se battre pour qui elle est et à franchir le pas quand il s’agit de prendre une décision.


Marc : Cette interview touche à sa fin. Quel est ton dernier mot ? Voudrais-tu aborder un dernier élément ?

Nicolas Marti :Quoi dire à part te remercier pour ton travail d’infatigable défricheur de nos littératures ? C’était vraiment un plaisir de discuter, et j’espère que j’aurais donné envie de lire Kerhoded, qui est en cours de financement pour encore quelques jours et pour lequel on a besoin de tous les soutiens.

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