Interview de Christophe Guillemain

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai le plaisir de te proposer une interview de Christophe Guillemain, auteur de L’Enterrement des étoiles, récemment paru aux éditions Mnémos !

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les autres interviews dans le menu du blog ou grâce au tag dédié.

Je remercie chaleureusement Christophe Guillemain pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

Interview de Christophe Guillemain


Marc : Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

Christophe Guillemain : J’ai 38 ans et je vis à Clermont-Ferrand. Je suis avant tout un fan de BD, de films, et de littérature. J’ai une vie professionnelle assez hachée, j’ai effectué différents boulots, dans le service achat d’une ONG, dans la cafétéria d’un lycée, à la comptabilité, puis dans le service RH d’un hôpital psychiatrique… en ce moment, je travaille en tant qu’autoentrepreneur pour un groupe de cliniques. Je ne suis pas carriériste, si je reste trop longtemps au même endroit ou si je suis trop contraint, j’ai l’impression d’être enfermé, de pourrir sur pied.

J’aime l’insolite, le macabre, le merveilleux, l’étrange, en fait tout ce qui alimente ma machine à rêver. Les œuvres que je préfère sont celles que je ne comprends pas complètement, qui stimulent mon imagination en me fascinant par leur complexité ou leur étrangeté.


Marc : Avez-vous toujours voulu devenir écrivain ? Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture, et aux genres de l’imaginaire en particulier ?

Christophe Guillemain : J’ai toujours aimé inventer des histoires, probablement parce que j’ai grandi dans la bibliothèque de mes parents, au milieu des BD de Pilote, Métal Hurlant… En lisant Creepy et Eery, j’ai été marqué par les photos de monstres en noir et blanc, les Kaijus d’Ishiro Honda, les créatures de la Hammer… J’avais 9 ou 10 ans lorsque j’inventais des monstres que je dessinais, un par page, dans un cahier, avant de leur trouver un nom (Je me rends compte en écrivant ces lignes que les 100 monstres du cinéma fantastique d’Alain Schlockoff me servait de modèle). Certains étaient grand comme des immeubles et possédaient une dizaine d’yeux, mes petits camarades me demandaient parfois de leur en offrir un. J’essayais aussi d’écrire des Livres dont vous êtes le héros, j’aimais particulièrement les séries Quête du Graal de J.H Brennan et Sorcellerie ! de Steve Jackson. Au collège, j’ai découvert des classiques comme Stevenson et H.G Wells, ainsi que la littérature d’horreur : Anne Rice, Stephen King, Clive Baker, Graham Masterton… la série Pocket Terreur en somme. J’essayais vaguement d’écrire du Lovecraft et du Moorcock. Pendant les études supérieures, j’ai eu une période à vide, puis je me suis lancé dans l’écriture de scénarii de courts et longs métrages. J’ai participé à un certain nombre de projets, plus ou moins aboutis. Les deux rencontres les plus marquantes que j’ai faites sont celles du photographe Pascal « Scalp », qui m’a fait découvrir le cinéma expressionniste, et David Sarrio, un réalisateur spécialisé dans le genre super-héroïque, qui m’a permis d’intégrer certains éléments de rigueur scénaristique. Mais les scénarii de films sont stylistiquement ingrats et ils contraignent un peu trop l’imagination à mon goût. Je crois que c’est ce constat, doublé de la difficulté à concrétiser des projets, qui m’a ramené sur les sentiers de la littérature. J’ai publié des nouvelles dans la revue Etherval, aux Editions Fantasmagories, aux Editions Secrètes, dans la revue Gandahar…

Je ne fais pas une différence très marquée entre l’imaginaire et la littérature générale. Je vois de l’imaginaire partout, alors que le réel me semble difficile à appréhender. Je n’aime pas les expressions « avoir les pieds sur terre » ou « être dans la lune », nos vies routinières me paraissent plus étranges que l’existence des astres.


Marc : L’Enterrement des étoiles est votre premier roman. Comment vous est venue l’idée de ce roman ?

Christophe Guillemain : Si j’en crois mes notes (qui me paraissent avoir été écrites par quelqu’un d’autre, car j’ai aussi peu de mémoire que le vampire contorsionniste de mon histoire), je suis parti de l’idée du héros de pacotille qui contribue à la réalisation d’une prophétie avec l’aide d’une magicienne illusionniste. Il était également déjà question du paradis perdu et d’un monde mort reconstitué par le pouvoir des illusions.

Nos sociétés sont bâties sur un empilement de récits, de symboles, de fantasmes, le monde que nous avons construit est le produit de nos mondes intérieurs, nous l’avons modelé à l’image de nos désirs, mais aussi pour repousser nos peurs primitives : cette idée m’a guidé dans la construction de l’univers de L’enterrement des étoiles. Si l’on épluche une par une les couches d’illusions superposées à la réalité, il ne reste qu’un monde froid, bestial, instinctif, un monde hostile, aussi mortel que le vide qui entoure notre planète.

L’idée du ciel sans étoiles en découle, mais elle est venue plus tard, lorsque j’ai renforcé le sentiment d’urgence en ramassant l’histoire sur une période courte.


Marc : Comment s’est déroulée la rédaction de votre roman ? Avez-vous des anecdotes à partager ? Comment s’est déroulé le processus éditorial du roman ?

Christophe Guillemain : L’écriture n’a pas été facile, elle s’est étalée sur environ cinq ans, entrecoupée par d’autres projets. J’ai écrit cinq ou six autres romans pendant le développement de cette histoire. Je n’envoie pas systématiquement mes productions, je ne suis pas un acharné de la publication. Et puis, j’ai une fâcheuse tendance à abandonner ou à mettre en pause mes projets avant de les avoir portés à terme, car j’ai toujours en tête d’autres idées qui me paraissent meilleures que celle en cours. Mais d’un autre côté, le fait d’aller et venir entre mes travaux me permet de laisser mûrir ma réflexion, de comprendre le sens que je cherche à donner à mes textes. En tous cas, j’ai eu beaucoup de chance de voir mon manuscrit accepté par Mnémos, qui était mon premier choix. Frédéric, Nathalie et Davy ont été supers, et je remercie tout particulièrement Marie Marquez qui m’a accompagné sur les révisions du texte.


Marc : L’Enterrement des étoiles met en scène une troupe de saltimbanques, le Cabinet des Merveilles de Todestre. Pourquoi mettre en scène un groupe d’acteurs de théâtre ?

Christophe Guillemain :Le monde que je décris est un monde de faux-semblants et de mensonges. La scène de la troupe de Todestre rencontre la scène du monde et se confond avec elle. Dès lors, la prophétie, l’élu, la religion, le dieu unique supposément agonisant ou mort, et même la nature et la vie, tout apparait comme vacillant, incertain. Dans cet univers, la magie réside dans la manipulation du Grand Mirage. Les mages jouent avec les frontières de la réalité, mais ils ne savent pas où elle commence ni où elle finit. Ce monde a la consistance des rêves.

L’utilisation d’une troupe de théâtre est également un choix facétieux de la part de son leader, mais je ne peux en dévoiler davantage, car tous mes personnages protègent leurs secrets…

Et puis, tout simplement, je suis fasciné par les troupes de cirques et j’aime l’univers des monstres de foire, leur étrange beauté, que ce soit, en vrac, dans le Freaks de Tod Browning, dans La foire des ténèbres de Ray Bradbury, Cristal qui songe de Théodore Sturgeon, Elephantman de David Lynch, Santa Sangre de Jodorowsky, L’homme qui rit de Victor Hugo….


Marc : Les membres de la troupe de Todestre sont marginalisés et altérisés par le reste de la population en raison de leurs difformités physiques. Pourquoi mettre en scène des personnages marginaux ?

Christophe Guillemain : Ce ne sont pas seulement les membres de la troupe qui sont marginalisés, mais l’ensemble des mal-nés, qui représentent la plus grande partie de la population. Dans ce monde à l’agonie, les mal-nés n’ont pas eu la chance de naître dans la capitale de Naacht, au plus près de l’ancienne porte du paradis. Dans la capitale vivent les Héritiers, dont font partie les confesseurs, qui ont été investis de la mission de sonder l’esprit des pécheurs. Ils sont les derniers représentants d’un monde fascisant d’intégrisme religieux.

La troupe de Todestre est majoritairement constituée d’un groupe de mal-nés cherchant à échapper à leur passé et à l’enfer qu’est devenu le monde. Ils viennent se réfugier dans l’œil du cyclone, dans l’enceinte de la capitale.

Je crois que dans mon esprit romantique, les marginaux représentent des individus plus libres que les autres, car ils méprisent les conventions de la société, à la manière du vagabond Ursus dans L’homme qui rit.


Marc : Sans rentrer dans les détails, cette mise en scène de personnages d’acteurs vous permet d’apporter une dimension réflexive vis-à-vis des rôles qu’ils interprètent. Est-ce que vous vouliez établir une correspondance entre les rôles théâtraux et ceux qu’ils sont amenés à jouer dans votre intrigue ?

Christophe Guillemain : Tout à fait, il y a une dimension ironique à cette démarche. Je joue sur l’ambigüité entre les rôles réels et supposés. Ylias joue le rôle de l’élu sur scène puis dans la cité de Naacht. La magicienne joue des rôles de victime sur scène, alors qu’elle possède le pouvoir de Sin-Mu, la cité des illusions. L’homme sauvage joue les satyres, alors qu’il vit un amour platonique aux côtés de la femme dorée, qui a l’apparence d’une divinité tout en étant pourrie à l’intérieur. Les deux petits funambules sont atteints d’une maladie qui les transforment en arbres, les clouant au sol.

Seul le bossu joue son propre rôle sur scène. Il ne fait pas semblant. Il est révolté, authentique.

Dans cette histoire, les puissants distribuent les rôles. Les petites gens, de même que les puissants, s’agitent, cherchent à s’émanciper. Ils ont l’impression de prendre en main leur destin, mais ils sont constamment rattrapés par le cours des choses, parce qu’ils ne voient pas les rets du filet qu’on a tendus pour eux.


Marc : Ces rôles peuvent d’ailleurs peser sur vos personnages, qui se trouvent dépossédés de leur libre arbitre, comme le montre le cas d’Ylias, choisi par une prophétie qui fait de lui un Élu. Pourquoi traiter de ce topos courant de la Fantasy ? Est-ce que vous vouliez le remettre en question, le détourner ?

Christophe Guillemain : Pour ce qui du cas particulier de la figure de l’élu, je la détourne pour parler du rapport à la virilité. Ylias est un personnage effacé, qui convoite la même femme que le bossu Tristo qui affiche, lui, une attitude viriliste assez ridicule. Au début de l’histoire, lorsque son père adoptif lui dit qu’il ne doit plus garder le secret de sa force, Ylias est poussé à devenir un homme fort, à la sexualité affirmée, et sur qui le monde peut compter. Bien sûr, il s’agit d’un détournement de la figure héroïque, mais je joue sur l’ambigüité, car le faux se mêle au vrai, et les pressions que subit Ylias rejoignent ses propres désirs.

Quant à la prophétie, elle est l’expression des déterminismes que subissent les personnages, entrainés par la folie de leurs dirigeants.  J’avais sans doute en tête le film Cœur de verre (Herz aus Glas) de Werner Herzog, qui raconte l’apocalypse prophétisée par un berger d’un village d’artisans verriers bavarois. Dans ce film, les personnages en transe (les acteurs jouaient sous hypnose) se précipitent vers la catastrophe. L’atmosphère onirique et l’état second dans lequel sont plongés les acteurs rendent parfaitement l’idée de cette communauté vouée à la destruction à cause de la folie de leur seigneur qui cherche désespérément à retrouver la formule perdue du verre rubis.

Dans mon histoire, les personnages marchent comme des somnambules en poursuivant un espoir fou. Il y a des références à cette idée avec des clins d’œil plus ou moins soulignés, telle que cet épisode où Ylias monte sur scène pour accepter son destin en étant maquillé comme la Cesare somnambule du Cabinet du Dr Calligari.


Marc : Votre récit prend place dans un monde en déclin, marqué par le péché commis par Abracax, qui a supposément tué le dieu Oudath, ce qui cause la disparition progressive des étoiles. Pourquoi plonger votre monde dans l’obscurité, littérale comme symbolique ?

Christophe Guillemain : Il y a plusieurs raisons à ce choix. Principalement, il s’agit d’une étape de la transformation de l’un des personnages. Le monde que j’ai choisi est à l’image de son univers intérieur, il correspond à la part de l’âme qu’il doit abandonner, détruire. Plus précisément, il s’agit d’un monde inégalitaire, de prédation, parce que le personnage en question doit s’affranchir de son ancienne vie de tyran. Cette nuit sans étoiles, c’est en quelque sorte l’œuvre au noir, l’étape pendant laquelle il faut mourir pour pouvoir ensuite renaître.


Marc : Votre monde est ainsi marqué par la volonté d’une partie de l’humanité de se racheter de ses péchés pour se repentir auprès de son dieu, ce qui entraîne une peur millénariste et une montée du fanatisme religieux. Est-ce que vous vouliez centrer votre récit sur l’idée de la rédemption, qu’elle soit possible ou non ?

Christophe Guillemain : Le fil conducteur de mon récit est effectivement une quête de rédemption, et même une double quête de rédemption.

Les personnages droits dans leurs bottes ne m’intéressent pas, je préfère les méchants, et notamment ceux qui passent du « bon » côté tout en gardant de vilains instincts, comme Végéta dans Dragon Ball, ou Spike dans Buffy.

Je ne fais pas la morale à mes personnages, je préfère les laisser agir de manière instinctive. Les protagonistes de cette histoire sont souvent aiguillonnés par la peur, ils fuient vers l’avant, à l’instar de la magicienne. Même les personnages que l’on pourrait assimiler à des méchants ne sont en fait que des tristes marionnettes.


Marc : L’humanité de votre roman est confrontée à des créatures surnaturelles qui cherchent à la détruire, avec notamment des anges, dont l’apparence est grotesque et monstrueuse. Pourquoi décrire des anges qui sont en fait des monstres ?

Christophe Guillemain : Je décris deux catégories de créatures célestes. Les premiers, les anges, sont en quelques sortes des Übermenschen, créés pour satisfaire les idéaux d’un tyran. Désormais, ce sont des créatures tragiques qui n’ont plus d’objet, plus de raison de vivre. Les autres sont des chérubins, des êtres plus ou moins imbéciles, pourvus d’organes démesurés ou de tentacules, mais d’une fascinante beauté. Leur présence a pour but de souligner l’arrogance et le sentiment de supériorité ridicule de leurs parents angéliques, dont l’esthétique est irréprochable.

Le grotesque parsème le texte. Mes monstres sont des bouffons qui animent la scène d’un théâtre mental.


Marc : De la même manière, vous décrivez un démon à la forme d’araignée monstrueuse. Pourquoi lui avoir conféré cette apparence ?

Ce démon symbolise le péché originel, ou le trauma du personnage.

Je crois que j’ai emprunté ce symbole au roman gothique Ténèbre de Ernest George Henham. Dans cette histoire prenant place dans un manoir sinistre, un homme assassine son frère par jalousie, avant d’être pourchassé par la vision d’une araignée qui va le plonger dans la folie.

Mais plus simplement, les araignées reviennent souvent dans mes histoires parce que je suis arachnophobe !


Marc : Sans rentrer dans le détail, on remarque d’ailleurs que ces araignées sont liées aux vampires que vous mettez en scène dans votre roman. Pourquoi rattacher les vampires aux araignées ?

Christophe Guillemain : Ce sont des créatures de l’ombre, les prédateurs qui hantent les cavernes de l’inconscient du personnage accomplissant sa quête de rédemption. La toile tendue par l’araignée est la somme de tous les vices du tyran, son besoin de posséder autrui en effaçant la personnalité de ses victimes.


Marc : Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?

Christophe Guillemain : J’ai plusieurs projets en cours. Je vais d’abord terminer un roman fantastique contemporain qui reprend certains thèmes de L’enterrement des étoiles. Puis, je pense reprendre l’écriture d’un roman de Dark Fantasy racontant la quête du Graal dans une Auvergne fantasmée, avec des personnages insolites et parfois monstrueux, une fois de plus. Mais j’ai déjà d’autres idées, d’autres envies… pas facile de canaliser tout ça, il faudrait que j’écrive plus vite.


Marc : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes auteurs ?

Christophe Guillemain : Ecrire des histoires, c’est l’activité la plus exaltante que je connaisse, mais c’est aussi la plus difficile. Il ne faut rien lâcher, continuer à lire et à écrire, en étant curieux et en ne se censurant pas, l’écriture est un territoire de liberté.

En tous cas, si vous souhaitez être édité, vous devez identifier les éditeurs qui correspondent à ce que vous faites.

Quant aux conseils d’écriture, je n’en donnerai pas, car je pense qu’il faut les adapter à l’auteur, à son intention et à son texte.


Marc : Cette interview touche à sa fin. Y a-t-il un dernier sujet que vous aimeriez aborder ?

Christophe Guillemain : J’en profite pour parler d’un autre texte que j’ai publié récemment, La marche de l’enfant-saule, aux Editions Kelach. Il s’agit d’un conte initiatique illustré par Nadia M.

Dans ce roman, nous suivons le pèlerinage d’un enfant atteint d’un mal qui le transforme en arbre, sur un mystérieux sentier de la guérison. Le gamin, Vitor, croise la route de certains personnages de L’enterrement des étoiles. En fait, il s’agit d’une sorte de spin off caché, dans la mesure où il peut être interprété comme une autre facette de l’univers intérieur de l’un des personnages de L’enterrement des étoiles, mais le ton est plus léger, plus poétique. J’aime tisser des liens entre mes histoires, en faire un tout organique dont chaque partie ajoute à la compréhension globale ou à l’exploration de ses thèmes.

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