Le Dormeur s’éveillera-t-il, de Philippe Curval

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler de l’un des romans de Philippe Curval les plus importants à ses yeux.

Le Dormeur s’éveillera-t-il ?


Introduction


Philippe Curval est un auteur français né en 1929. Il écrit de la science-fiction, mais ses romans touchent parfois à ce qu’on appelle la littérature « blanche » ou « générale ». Il est une figure majeure de la SF française, et a contribué à la légitimer auprès du public, en plus d’avoir aidé à la mettre en place avec d’autres auteurs et éditeurs comme Gérard Klein ou Jacques Sternberg. Il a publié énormément de récits et de travaux critiques depuis la fin des années 1940, et a même contribué à des revues de science-fiction comme Fiction ou Satellite, qui font partie des premières revues de science-fiction française. J’ai eu la chance et le plaisir de participer à un épisode du podcast Volutes en sa compagnie et celle d’Ariel Kyrou, que vous pouvez écouter ici.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Le Dormeur s’éveillera-t-il ?, a été originellement publié en 1979 dans la collection Présences du futur de Denoël. Il a par la suite été réédité aux éditions La Volte en 2016, dans l’intégrale L’Europe après la pluie, qui comprend également les romans Cette chère humanité et En souvenir du futur.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« En s’opposant à la menace du « solaire », avec ses terribles plates-formes spatiales qui risquent de transformer la Terre en brasier, les Ecos ont gagné. Ils ont stoppé la course à l’énergie, à la consommation. Leur action a même entraîné la décomposition de la société européenne. Pour achever ce vieux monde agonisant, faut-il, comme Moulis le Loup, traquer les derniers représentants des multinationales ? Ou bien, comme Jipa, la jeune Eco, faire confiance à l’énigmatique dormeur, en qui elle soupçonne le mutant de demain ? Au sein de la jungle poussée sur le fumier des Nations, y a-t-il un moyen de définir un nouvel avenir pour l’homme ?

Ou faut-il attendre que le dormeur s’éveille pour savoir si le futur est enfermé dans ses rêves ? »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de l’univers en reconstruction que décrit l’auteur.

L’Analyse


Victoire Éco, monde postcapitaliste ?


Le roman de Philippe Curval se déroule dans un avenir à la fois postapocalyptique et postcapitaliste. En effet, à la suite du soulèvement des « Écos », c’est-à-dire un mouvement très large unissant des militants pacifistes qui luttent contre les multinationales et le gouvernement européen, avec des autonomistes par exemple, à certains réactionnaires qui souhaitent un retour à la nature et aux technologiques pré-industrielles, les puissances étatiques et les grands groupes industriels ont perdu le pouvoir. On peut d’ailleurs noter que Philippe Curval évoque un « Parlement Européen » alors que l’institution telle qu’on la connaît aujourd’hui vient d’être créée lors de la publication du roman. Les Écos se sont en effet révoltés contre la mise en place de stations de récupération de l’énergie solaire. En effet, ils pensaient que la captation de cette énergie depuis l’espace pourrait provoquer des catastrophes à cause d’éventuelles surchauffes, mais aussi parce que cette énergie inépuisable à échelle humaine aurait supplanté toutes les autres et serait devenue facilement contrôlable par le pouvoir, qui aurait pu décider de le couper à d’éventuels opposants.

Les pays qui composent l’Europe ont donc vu leurs pouvoirs publics dissous, de même que les multinationales et leurs machines, dont les technologies sont détruites de manière systématique. Une sorte de balkanisation des territoires a ensuite eu lieu, avec diverses factions qui se sont emparées de territoires qu’elles dirigent de manière plus ou moins violente ou réactionnaire. Philippe Curval décrit par exemple des sociétés paysannes violentes et féodales sous la surveillance de milices, mais aussi des gouvernements théocratiques et technosceptiques, avec des personnages qui adoptent des discours qu’on associe aujourd’hui aux antivax.

— Nous n’avons pas de médicaments, nous sommes absolument opposés à la médecine traditionnelle et contre la vaccination. Nous avons connu des épidémies de fièvre de Malte et de fièvre aphteuse, la tuberculose, un grand nombre de cas de suicides. C’est un mauvais moment à passer. Les meilleurs restent. Depuis, nous avons remis au point les vieilles techniques thérapeutiques. Mais tout ça prend du temps. On ne devient pas un vrai paysan en quelques semaines. J’ai confiance, toute confiance en l’avenir.

Philippe Curval montre donc que les mouvements écologiques prônant le retour à la nature et la fin de l’industrialisation et de la société de consommation peuvent être progressistes, comme les protagonistes du récit (j’y reviens plus bas), mais aussi s’avérer réactionnaires et autocratiques. Dans son récent essai Dans les imaginaires du futur, Ariel Kyrou évoque également l’ambivalence de la volonté de retour à la nature en rejet de la société de consommation. Par ailleurs, on remarque que les Écos s’opposent aux populations urbaines, qui cherchent à rester vivre en ville malgré la destruction de leur milieu et mode de vie. Ils parviennent néanmoins à s’adapter, puisque la population de La Rochelle a par exemple recours à l’hydroélectricité pour ses besoins énergétiques.

Le roman met donc en scène une société fracturée par la chute de l’hégémonie consumériste et l’émergence d’une multitude de factions qui tentent de survivre avec peu ou pas de technologies après la révolution Éco. Ce mouvement est d’ailleurs confronté à sa propre fin potentielle, puisque sa victoire cause des dissensions internes, mais aussi le départ d’individus qui pensent que leur lutte au sein du mouvement est terminée. Les dissensions internes s’articulent notamment autour de la question de l’usage de la violence, puisque si les Écos se déclarent pacifistes, ils sont la cible d’agressions de la part de groupes fascistes et cherchent donc à se défendre. Cependant, certains d’entre eux usent ouvertement de la violence pour se débarrasser de leurs ennemis politiques, à l’image de marxistes révolutionnaires, ou de Moulis, l’un des personnages point de vue du récit, qui assassine des membres de multinationales et des propriétaires de voitures pour détruire définitivement la société industrielle. On peut ajouter que Moulis détruit aussi les voitures, pour lesquelles il entretient des sentiments ambigus, entre la haine et l’amour, notamment lorsqu’il les détruit, ce qui peut rappeler le rapport aux accidents de la route du personnage principal de Crash de J. G. Ballard, fasciné et sexuellement excité par les accidents routiers.

Moulis avait juste le temps, avant l’écrasement, de se jeter à l’eau par l’encadrement de la portière préalablement retirée. Il ne savait d’ailleurs pas ce qu’il préférait entre le fait de pénétrer dans la Garonne comme un bolide, coudes contre corps, mains sur le crâne, genoux repliés à la hauteur de la poitrine, ou celui de constater ensuite les derniers soubresauts de la bête mécanique.

Quand il remontait du petit embarcadère, il assistait parfois à d’étranges agonies de bielles et de pistons ou à de furieux sinistres électriques qui le ravissaient. L’épave chargée sur un engin élévateur, il se tenait prêt à la jeter au fleuve juste avant l’explosion. Il lui arrivait d’attendre la dernière seconde afin de voir la voiture détoner comme une bombe au-dessus de l’eau. Certaines mouraient sèchement, sur place ; à celles-là, il arrachait le réservoir tout saignant d’essence avant de les faire couler.

Moulis apparaît donc comme le fossoyeur de la civilisation industrielle et prend plaisir à en détruire les symboles. Pourtant, c’est une voiture autonome qui va lui permettre de se confronter aux derniers représentants d’un modèle social qu’il déteste.

Le Dormeur s’éveillera-t-il ? décrit ainsi une société qui peut sembler postapocalyptique, parce qu’elle est en pleine mutation après la chute du système dominant.

À travers différents personnages de points de vue, Philippe Curval montre le (dys)fonctionnement de cette société et les espoirs qu’elle porte. On suit donc Moulis, bientôt rejoint par sa disciple Alzine, dont on dispose également du point de vue, qui traquent les derniers représentants de l’ancien monde. Un autre groupe de personnages, composé du musicien pacifiste Beb et de Jipa, qui a recueilli un nourrisson endormi depuis plus d’une vingtaine d’années (oui oui), surnommé le Dormeur, dont elle tente de s’occuper et qu’elle protège contre une secte qui lui attribue des pouvoirs surnaturels (j’y reviens plus bas). Le récit met aussi en scène Ho, un électricien vivant près de La Rochelle qui affronte des communautés néorurales réactionnaires.

Parallèlement à ces personnages qui luttent pour leur survie, l’auteur décrit des marginaux isolés aux idées originales, qui subissent de plein fouet la transformation de la société et souvent de manière violente au cours de chapitres qui leurs sont dédiés. Ces personnages sont Arnaud, qui diffuse des émissions de radio en lotharingien (oui oui),  Salvador Alguilel, un scientifique qui vit sous la mer dans le cadre d’une expérience qui vise à adapter l’être humain au milieu marin, Assunta Cotti, une femme enlevée par des aliens qui devient la sainte de l’église du Christ Cosmique (pas celui auquel vous pensez), Clovis Lacombe, qui veut réveiller les volcans d’Auvergne, George Jackson, créateur d’un prototype d’unité mobile de production alimentaire qui serait une sorte de potager intérieur, ou encore Emeran Stauss, un artiste dont l’œuvre consiste en la combustion de déchets (oui oui). Ces personnages qui disposent d’un unique chapitre dans le roman peuvent constituer des symboles des tentatives les plus expérimentales, mais échouées, de renouveler le tissu social et l’être humain pour leur permettre de dépasser la destruction d’un ordre ancien.

Le Dormeur auquel le roman donne son titre et que Jipa cherche à protéger apparaît quant à lui comme un symbole de l’espoir des Européens d’une nouvelle société, mais aussi d’une évolution possible de l’humanité, puisque Jipa remarque qu’il dispose de pouvoirs surnaturels, tels que la télékinésie et la télépathie par exemple. À ce titre, il peut être comparé aux figures de Glycine et de Ilel dans Cette chère humanité, qui divergent de l’humanité, parce que l’une est une intelligence collective composée de centaines d’insectes qui prennent une forme humaine, tandis que l’autre est la fusion de deux esprits, capable de modifier la réalité. Sans trop rentrer dans les détails, le Dormeur est l’objet d’une vénération par un culte qui le croit capable de voir l’avenir et de le modifier. Les tenants de cette secte pensent alors vivre dans un univers influencé par les rêves du Dormeur, ce qui peut le rapprocher de Manfred Steiner, l’adolescent capable de voir l’avenir et le distordre dans Glissement de temps sur Mars de Philip K. Dick.

Le mot de la fin


Le Dormeur s’éveillera-t-il ? est un roman de science-fiction de Philippe Curval. L’auteur y met en scène une société européenne en reconstruction après la chute de ses services publics, conjointe à celle du consumérisme, grâce à une révolution pacifiste et écologiste. Une multitude de communautés prônant le retour à la nature ont émergé, mais certaines d’entre elles sont particulièrement réactionnaires et violentes.

Les personnages principaux du récit doivent s’y confronter pour atteindre leurs objectifs. Dans le cas de Moulis et Alzine, il s’agit de détruire les derniers vestiges de la société industrielle au volant de l’un de ses artefacts les plus perfectionnés. Dans celui de Jipa et Beb, militants pacifistes, il s’agit de protéger le Dormeur, un nourrisson endormi depuis plus de vingt ans et convoité par une secte en raison de ses capacités surnaturelles.

Si vous aimez les romans qui évoquent la (re)construction de l’avenir, les sociétés postapocalyptiques, et la question européenne, je vous recommande ce roman !

J’ai également lu et chroniqué d’autres œuvres de Philippe Curval, Un souvenir de Loti, Black Bottom, Le Paquebot Immobile, Cette chère humanité

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