En souvenir du futur, de Philippe Curval

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du troisième volume de L’Europe après la pluie.

En souvenir du futur, de Philippe Curval


Introduction


Philippe Curval est un auteur français né en 1929. Il écrit de la science-fiction, mais ses romans touchent parfois à ce qu’on appelle la littérature « blanche » ou « générale ». Il est une figure majeure de la SF française, et a contribué à la légitimer auprès du public, en plus d’avoir aidé à la mettre en place avec d’autres auteurs et éditeurs comme Gérard Klein ou Jacques Sternberg. Il a publié énormément de récits et de travaux critiques depuis la fin des années 1940, et a même contribué à des revues de science-fiction comme Fiction ou Satellite, qui font partie des premières revues de science-fiction française. J’ai eu la chance et le plaisir de participer à un épisode du podcast Volutes en sa compagnie et celle d’Ariel Kyrou, que vous pouvez écouter ici.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, En souvenir du futur, est originellement paru en 1983 dans la collection Ailleurs et Demain des éditions Robert Laffont. Il a par la suite été repris avec Cette chère humanité et Le Dormeur s’éveillera-t-il ? dans une intégrale intitulée L’Europe après la pluie, publiée aux éditions La Volte en 2015.

En voici la quatrième de couverture :

« Au fond, voyager dans le temps, c’est une affaire de cœur. Malgré la technologie, il faut être appelé et rappelé à travers les années par l’élastique de ses passions.

Georges Quillan le sait bien, dont les étapes portent des noms de femmes : Jickie, Véra, Aziza, Nancy et surtout Inglès qu’il croit perdre à l’issue d’un combat douteux, en 2029, de la guerre impitoyable entre les Etats-Unis et le Mexique.

Mais cet itinéraire amoureux est aussi un combat politique. Pièce principale du plan destiné à faire advenir le Marcom, l’utopie étouffante décrite dans Cette chère humanité, Georges Quillan, qui la rejette, va s’efforcer de fausser les données de l’histoire pour changer l’avenir. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont Philippe Curval met en scène un personnage qui tente de se libérer de l’emprise du temps, devenu un instrument politique.

L’Analyse

 
Georges Quillan, piégé par le temps, piégé par le Marcom ?


En souvenir du futur se déroule durant les années 2010 et 2020, c’est-à-dire un futur proche au moment de la rédaction et de la publication du roman, au sein d’une Europe qui n’est pas encore celle du Marcom que Philippe Curval met en scène dans Cette chère humanité, mais qui n’est déjà plus celle du Dormeur s’éveillera-t-il ?. En effet, le roman rattache explicitement les deux œuvres précédentes de L’Europe après la pluie, en évoquant explicitement la figure du Dormeur et la religion qui s’est créée autour de lui, la fin de la révolution Éco, phagocyté par les réformes qui garantissent le respect de l’environnement et la lutte contre la pollution. Ensuite, « les cabines de temps ralenti » et l’oniromancie présentes dans Cette chère humanité sont également convoquées, à l’état embryonnaire, de la même manière que le Marcom, qui apparaît comme un projet politique à réaliser de manière impérative, parce qu’il semble constituer le seul horizon viable pour certaines instances dirigeantes qui l’ont vu advenir. On remarque d’ailleurs que les pouvoirs politiques préparent la population au Marcom par le biais de messages de propagande constants qui vendent le Marcom comme une utopie envisageable et désirable dans l’avenir.

En effet, grâce à la mise au point de voyages temporels, les dirigeants européens ont créé le « Centre de gestion temporelle », ou Cegeste, qui envoie des agents explorer l’avenir pour le cartographier à travers leurs rapports. Afin de voyager dans le futur, les explorateurs doivent trouver un point d’ancrage sentimental, c’est-à-dire s’attacher à une personne ou un animal pour rester et agir dans l’époque qu’ils rejoignent (oui oui). Philippe Curval propose donc une vision technologique, mais aussi empathique du topos du voyage temporel, qui cesse lorsque le « point d’ancrage » meurt.

Ces agents peuvent aussi le modifier pour que le temps suive « la ligne générale du futur établie » par les dirigeants du Cegeste et du gouvernement, c’est-à-dire celle qui fait advenir le Marcom. On remarque donc que la maîtrise des voyages temporels permet aux tenants du pouvoir d’assujettir l’avenir à leur vision, ce qui leur permet de manipuler le déroulement des événements pour réaliser leurs projets politiques. L’avenir se trouve donc soumis au déterminisme, ce qui dépossède l’individu de son libre arbitre et aliène les agents du Cegeste, forcés d’obéir à des consignes pour ne pas faire dévier la ligne du temps. Le Cegeste et sa manière d’explorer le roman pour protéger son avenir peut rappeler des œuvres de SF plus anciennes, comme La Patrouille du temps de Poul Anderson, ou plus récentes, comme Terminus de Tom Sweterlitsch ou Les Oiseaux du temps de Max Gladstone et Amal El-Mohtar. On remarque d’ailleurs que comme dans Terminus, les agents du Cegeste voient advenir la fin de l’humanité, sous la forme d’une terre dévastée par une guerre nucléaire.

Cependant, la ligne temporelle souhaitée par les futurs fondateurs du Marcom rencontre des opposants, à commencer par Georges Quillan, considéré comme le meilleur explorateur du Cegeste. Quillan est en effet le personnage central du roman, découpé en cinq parties, titrées avec le nom de sa compagne dans les temporalités qu’il explore. La première partie est ainsi intitulée « Inglès », et se déroule au Mexique en 2029, lors d’une guerre entre le Mexique et les États-Unis venus l’envahir. Georges Quillan, qui a déserté son poste, aide les insurgés mexicains à affronter l’armée américaine, mais sa compagne, Inglès, meurt sous ses yeux, ce qui le ramène dans les locaux du Cegeste. Ses supérieurs sont alors mis au courant de sa désertion, et le placent sous surveillance pour ne plus qu’il dévie de la ligne temporelle qui a été prévue pour lui. Cependant, Quillan veut sauver Inglès et changer le futur pour qu’elle survive, et décide de fausser compagnie aux agents qui vérifient qu’il suit correctement son propre avenir. On observe que le personnage est pris au piège de du déterminisme de son avenir dont il connaît les grandes lignes. Les voyages temporels successifs de Quillan et le contrôle des événements qui s’y déroulent donnent ainsi une fatalité tragique à son parcours. De la même manière, l’instrumentalisation du futur inscrit une forme de fatum politique, puisque les citoyens n’ont plus de choix concret et doivent se plier à la volonté de leurs dirigeants, inscrite dans une temporalité qui apparaît inéluctable.

— Votre crime n’a pas de nom, vous ne l’ignorez pas, c’est pourquoi nous ne pouvons le sanctionner avec légèreté. Vous n’ignorez pas non plus que la ligne générale du futur que nous avons déterminée doit être respectée. Nous ne pouvons donc pas vous supprimer sans risquer de modifier gravement les épisodes qui vous concernent dans les quinze prochaines années. Impossible également de vous relâcher ! Avec ce que vous savez de l’évolution historique, vous seriez capable de…

Son index jaune tournoya dans l’espace.

— … d’entraîner l’avenir dans votre désertion. Nous avons désormais les moyens de vous en empêcher !

Quillan revit ainsi ses différentes missions pour le compte du Cegeste, mais aussi ses rencontres amoureuses avec les femmes qu’il a connues avant Inglès, Jickie, Véra, Aziza, et Nancy. Il remarque les changements opérés dans la trame du temps par sa désertion, et les voyages d’autres personnages qui sont à sa recherche ou cherchent à détruire le Marcom avant qu’il n’advienne. On peut d’ailleurs noter que Nancy, l’une des amantes de Quillan, est une psychiatre qui pratique « l’analyse fœtale », c’est-à-dire qu’elle entre en osmose avec ses patients par le biais de relations sexuelles (oui oui), ce qui lui permet de cerner complètement leur psychologie.

La désertion de Quillan permet à Adam de Paepe, chef du Cegeste qui cherche à contrecarrer le Marcom, soutenu par Walter Lewistein, l’homme le plus puissant d’Europe, mais aussi un certain Simon Cessieu, l’antagoniste de Cette chère humanité. De Paepe voyage donc dans le temps et crée une sorte de boucle temporelle qui lui permet de devenir presque immortel (oui oui), et emploie aussi l’agent Fred Bollington pour aider et surveiller Quillan. Bollington s’appuie sur le soutien des « audis », des individus qui portent en permanence des casques audios pour s’immerger dans des univers sonores et qui communiquer à travers eux. On peut les rapprocher des addicts des univers virtuels que l’on peut croiser dans des romans Cyberpunk, à l’image des cowboys de la matrice de Neuromancien par exemple.

Fred n’avait jamais eu qu’un recours à tous ses problèmes, le casque des audis. Il fourragea dans son placard en gémissant, sortit l’objet qu’il y avait rangé quelques années auparavant, vérifia son bon usage et l’enfonça autour de ses cheveux feu. La plaque de simulation lui couvrait le front, accentuant la minceur de son nez et l’étroitesse de son visage.

Puis il s’abandonna au grand bruit du monde, dériva parmi ces voix qui chuchotaient leur douleur, ces musiques qui criaient leur terreur, avec tous ces audis que le son rattachait encore à la vie. Il disposait du champ illimité des combinaisons tonales que l’ordinateur connecté au réseau lui offrait à partir de l’empreinte de ces témoignages fantômes.

Le monde des audis apparaît ainsi comme une forme de réalité virtuelle, puisque Fred y accède au moyen d’un « casque » doté d’un « simulateur » qui « couvre le front », ce qui le rend semblable à certains casques de réalité virtuelle de notre époque. Ce monde permet à des individus marginaux de s’unir dans un concert de voix qui dialoguent et expriment leurs sentiments au sein d’un véritable « réseau ». Ils constituent une forme d’équivalent des arpenteurs des réalités virtuelles du Cyberpunk, exclus et marginalisés dans le monde physique, mais unis dans une matrice. Leur univers diffère cependant de ceux de Neuromancien ou du Samouraï virtuel de Neal Stephenson, parce qu’il n’est constitué que de son.

Ces voyages temporels entraînent des réactions de la part des tenants du Marcom, qui cherchent à reprendre le contrôle du temps, notamment en éliminant des agents du Cegeste. Sans trop rentrer dans les détails, leurs corps sont ensuite utilisés par Youzbachi et Ferry, des mystiques qui voient Quillan comme un Messie et les membres du Cegeste comme des saints dont les esprits figés sont explorés grâce à l’oniromancie que l’on verra à l’œuvre dans Cette chère humanité et interprétés comme des visions de l’avenir (oui oui).

— Et les cadavres, qu’en avez-vous faits ? Je pourrais les voir ?

— C’est là où je voulais en venir. Ils sont dans la crypte, à l’abri des tombeaux Martin. Mais avant de vous les montrer, il faut que je vous donne quelques lumières sur le fonctionnement de cette église ; d’abord de ces confessionnaux électroniques. En principe je n’y viens pas moi-même, aucun autre prêtre d’ailleurs, ils fonctionnent en robots. Le pénitent s’installe à votre place, et se recueille.

— Drôle de façon de se confesser !

— Ce sont les voyageurs du temps qui se racontent.

Après avoir été des instruments vivants de la politique du futur Marcom, les agents du Cegeste morts deviennent les pions d’une religion qui les exploite pour raconter l’apocalypse.

Le mot de la fin


En souvenir du futur est le troisième roman de L’Europe après la pluie, une science-fiction avec laquelle Philippe Curval explore l’avenir possible de l’Europe. Il y relie les deux volumes précédents, Cette chère humanité et Le Dormeur s’éveillera-t-il ?. Ce dernier fait partie du passé de l’Europe, tandis que le premier constitue son avenir inéluctable, mis en place grâce à une ligne temporelle directrice permise par les voyages dans le temps opérés par les agents du Cegeste. Ce contrôle du temps permet alors un contrôle de la politique et des voyageurs temporels.

Cependant, l’un d’entre eux, Georges Quillan, déserte le Cegeste pour tenter de sauver Inglès, son amante, ce qui engendre des bouleversements dans la trame du temps, dans lesquels s’engouffrent tous ceux qui refusent de voir le Marcom advenir. Georges Quillan tente ainsi de se libérer de la fatalité d’un destin qu’on lui a imposé, et qu’un pouvoir dominant a imposé à un continent entier.

Si vous vous intéressez à la plume de Philippe Curval, à la question utopique, ou encore aux voyages dans le temps, je vous recommande ce roman !

J’ai également lu et chroniqué d’autres œuvres de Philippe Curval, Un souvenir de Loti, Black Bottom, Le Paquebot Immobile, Cette chère humanité, Le Dormeur s’éveillera-t-il

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