Trois Lucioles, de Guillaume Chamanadjian

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du deuxième volume de l’une des deux trilogies qui s’inscrivent dans un projet particulièrement ambitieux.

Trois Lucioles, de Guillaume Chamanadjian


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Aux Forges de Vulcain. Je remercie chaleureusement David Meulemans pour l’envoi du roman ! Je voudrais également vous prévenir que comme il s’agit d’un deuxième tome, il est possible que cette chronique vous spoile le premier volume de la trilogie.

Guillaume Chamanadjian est un auteur français né en 1980. Trois Lucioles est son deuxième roman, et s’intègre dans la trilogie Capitale du Sud. Elle est elle-même intégrée au cycle La Tour de garde, qui comprend une autre trilogie, Capitale du Nord, écrite par Claire Duvivier, et dont le premier tome, Citadins de demain, est paru en Octobre 2021. Sa suite, Mort aux geais !, sera publiée en Octobre 2022.

Le Sang de la cité, le premier roman de l’auteur, a remporté le prix Imaginales du roman francophone en 2022.  

Voici la quatrième de couverture de Trois Lucioles :

« Nox, l’ancien commis d’épicerie, est désormais seul maître à bord de l’échoppe Saint-Vivant. Il a pris ses distances avec la maison de la Caouane qui, enfant, l’avait recueilli. Mais, alors que l’hiver touche à sa fin, les problèmes refont surface. Tout ce que la Cité compte d’opposants au Duc Servaint s’est mis en tête que le Duc devait mourir, et que la main qui le frapperait serait celle de Nox. Mais consentira-t-il à tuer l’homme qui l’a élevé ? De sa décision dépendra le destin de Gemina. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont la solitude de Nox et les menaces qui pèsent sur Gemina programment une tragédie.


L’Analyse


Nox esseulé, Gemina menacée, tragédie programmée ?


Le roman commence avec un résumé des événements du Sang de la cité, premier tome de Capitale du Sud, pour nous rappeler que Nox, jeune homme élevé au sein de la maison de la Caouane, au sein de la Cité de Gemina, est désormais seul. Il s’est en effet coupé de sa maison d’adoption et de l’individu qui l’a recueilli et élevé, le duc Servaint, dont les projets de canal reliant les parties de la mégalopole suscitent des conflits politiques plus ou moins ouverts et violents entre les différentes maisons nobles, puisque les maisons du Massif s’y opposent et cherchent à empêcher la réalisation de l’ouvrage. Après le meurtre de Vitia de l’Hirondelle, la fiancée du duc, et celui de Pelagia, la mère de Symmètre, le meilleur ami de Nox, ce dernier fuit et s’isole de sa maison. Ce deuxième tome nous montre donc son personnage principal et narrateur autodiégétique en proie à une forme de solitude et d’éloignement de ses proches, alors qu’il se trouve englué dans les complots visant à abattre Servaint (j’y reviens plus bas). Cet éloignement s’observe dans la progression géographique du personnage, qui vit d’abord dans sa boutique de Saint Vivant, au cœur de Gemina, puis dans l’Entre-deux-Murs, une immense zone rurale et agricole contenue dans la périphérie de la Cité, en compagnie de Symètre, recherché par la Recluse, l’ordre de maçons dotés de pouvoirs surnaturels qui cherche à l’emprisonner. Sans rentrer dans les détails, Nox comme Symètre apprennent d’ailleurs à maîtriser leurs magies respectives, celle du Nihilo pour l’un, et celle de la construction pour l’autre.

La solitude et la prise du conscience du fait que Servaint et ses proches se sont servis de lui provoque une désillusion de Nox, bercé par les poètes et les histoires de Gemina qu’il tend à rejeter.

Je remballai mes affaires dans ma brouette et me dirigeai vers les Lacis. J’avais un autre rendez-vous, ce matin-là. Un rendez-vous personnel que j’avais repoussé depuis des mois. Avec une autre énigme vivante. Ursain le Mielleux m’aurait rétorqué que les femmes étaient toutes des énigmes, de délicieux mystères colorés d’incertitude. Mais, une fois de plus, je fis taire les souvenirs que j’avais de mes poètes. Leur influence n’avait plus cours sur moi.

On observe que Nox reprend mot pour mot le discours d’un poète, Ursain le Mielleux, au discours indirect, c’est-à-dire avec un verbe de parole introducteur suivi de son texte, ce qui montre qu’il connaît ses vers par cœur, et par extension qu’il a beaucoup apprécié son œuvre, ce que montrait le premier tome de la trilogie. Cependant, l’acte de citation se trouve désamorcé par le désamour du personnage pour la poésie, d’abord par le nom du poète, puisque le Mielleux connote une vision de l’amour et des femmes pour le moins naïve et plutôt sexiste, ce que montre son discours, et par extension le fait que Nox le rejette, puisqu’il le « fait taire ». Malgré son rejet de la poésie amoureuse, Nox ne rejette pas l’amour, puisqu’il le trouve (ou croit le trouver) à plusieurs reprises au cours de ce deuxième tome, mais je ne vous en dirai pas plus.

Les poètes participent donc de la désillusion de Nohamux vis-à-vis du monde, puisqu’ils l’ont entretenu dans un certain nombre d’idées préconçues qui se sont brisées lorsqu’il s’est heurté à la réalité, celle des complots et des tensions qui règnent à Gemina.

La mégapole est en proie à des conflits, internes comme externes, qui contribuent à mettre en place et accentuer la tension narrative autour de Nox et de ses proches, et à programmer la tragédie. En effet, Gemina se trouve menacée par une mystérieuse armée qui se rapproche inexorablement de ses portes et entraîne des déplacements de population, qui cherchent à se réfugier entre ses murs pour tenter de (sur)vivre. Guillaume Chamanadjian aborde alors les thématiques liées à la manière dont l’immigration d’une population peut être perçue à une autre, avec l’ignorance et l’indifférence dont font preuve les citoyens de Gemina, ou pire encore, leur racisme. Les interactions entre Nox et Adelis, une réfugiée Levantine, survivante d’une épidémie sur un navire de réfugiés, mettent en évidence l’autocentrisme des habitants de Gemina, qui ne semblent connaître que leur ville et la considèrent comme un standard culturel, et font alors preuve d’autocentrisme.

La Cité est par ailleurs en proie à des conflits internes, avec ses Maisons, ainsi que d’autres factions, qui cherchent à faire tomber le Duc Servaint pour contrecarrer ses projets de canal. Ces tensions au sein de Gemina et la menace extérieure qui se rapproche ne peuvent que mener à la mort de Servaint, de la main de Nox ou non. Cette mort semble programmée dès les premiers chapitres du roman, comme un évènement inéluctable, et constitue le programme de la tragédie. Guillaume Chamanadjian met donc en scène une forme de fatum, c’est-à-dire de destin fatal qui s’illustre dans les pièces tragiques du théâtre classique. Le lecteur sait donc que le duc peut ou va mourir, de la même manière que Nox, contacté par plusieurs factions qui veulent voir Servaint mourir sous la dague de l’enfant qu’il a élevé. Cependant, si le personnage comme le lecteur connaissent la fin possible (inévitable ?) du récit, la manière dont celle-ci va advenir reste plus ou moins floue, ce qui accentue la tension narrative et les attentes du lecteur.

Nohamux se voit alors exposé à une forme de dilemme moral, là encore un élément constitutif de la tragédie classique. Doit-il tuer ou non Servaint ? Et s’il le tue, au nom de qui doit-il le faire ? Nox doit alors choisir son rôle au sein d’une « partie » qui oppose Servaint à « quatre joueurs », malgré tout le ressentiment qu’il éprouve envers cet homme dont il s’est détaché mais qui l’a pourtant élevé. Par ailleurs, il doit tenter de s’extirper du déterminisme, puisqu’un certain nombre de factions cherchent à se servir de lui à travers une voie toute tracée, ce qui le prive de sa liberté d’action et l’enferme dans des schémas d’intrigues. Parmi ses commanditaires, on trouve ainsi la Maison du Souffleur, c’est-à-dire les partisans de son supposé père qui veulent faire renaître sa Maison, Qirinux, neveu de Servaint qui cherche à prendre la place de son oncle, les  « Enfants de la Demoiselle », qui s’opposent au projet de canal de Servaint, mais aussi la mystérieuse et monstrueuse Maison du Serpentaire, une (très) ancienne faction Cependant, si Nox refuse de tuer par morale, il apparaît néanmoins comme le catalyseur d’une violence qui se déchaîne autour de lui, ce qui en fait, malgré lui, le moteur de la tragédie.

Nox est également confronté à des personnages incroyablement retors, à l’image de sa sœur Daphné, ou Iolana des Oreillards, cheffe de la police secrète de Gemina. On peut d’ailleurs noter que ces deux figures se trouvent opposées dans leur rapport à la raison, que Daphné rejette pour pleinement embrasser une forme de folie qu’elle revendique, tandis que Iolana s’illustre dans une rationalité froide qui lui permet de voir clair dans le jeu de Nox et des autres factions. À ce titre, les dialogues constituent de véritables moments de confrontation qui mettent en jeu la communication verbale (hé oui), mais exploitent aussi la communication non verbale et les non-dits.

Elle se tut, en attente. Je savais qu’elle faisait ça pour que je prenne la parole à mon tour, que je lui livre des informations sur le recueil pour prouver que justement je n’étais pas un de ces esprits faibles. Ce faisant, elle attendait que je lui livre ce que je savais des Serpentaires, ce que je soupçonnais, ce que j’avais découvert. C’était une technique de rhétorique de négociateur, et la femme paraissait particulièrement rouée en dialectique pour une simple bibliothécaire. Je pouvais appuyer le silence, quitte à paraître niais, ou la relancer sur un autre sujet :
« Merci pour ces informations, dis-je. Quoique vous devriez savoir que je n’ai plus guère de temps à consacrer à des recherches. Si c’est là le sujet sur lequel nous devons passer beaucoup de temps ensemble, j’ai bien peur de ne rien avoir de plus à partager avec vous. »
Elle me fixa quelques secondes, ses yeux gris semblaient me transpercer. Oui, j’en savais plus que ce que je disais, et non, je n’en dirais pas plus.

La rhétorique et la dialectique sont explicitement mentionnées comme techniques de l’arsenal des négociateurs, dont les ressorts sont longuement exhibés et explicités par Nox, ce qui marque sa compréhension et sa maîtrise de ceux-ci. Ce moment d’exhibition rhétorique permet par ailleurs de  mettre en évidence la manière dont la communication non-verbale est exploitée, puisque Iolana des Oreillards joue sur le silence et les regards, qui sont au moins aussi signifiants que les prises de parole.

Je terminerai cette chronique en évoquant des figures particulières et marquantes du roman, la Maison du Serpentaire, qui constitue une forme de mal indicible et invisible, extrêmement puissant et violent, de par leur maîtrise de la magie et leur immortalité apparente. Leur apparition provoque la terreur de Nox.

La voix n’était pas celle d’un vieillard. Elle n’était ni masculine ni féminine. Presque désincarnée. Et elle était puissante : impossible qu’elle ait pu sortir d’un torse si faible.
Je secouai la tête.
« Nous sommes la maison du Serpentaire, Nohamux. Pas une pâle tentative de résurrection. L’antique clan lui-même, qui a survécu dans les tréfonds de la Cité pendant près d’un millénaire. J’en suis le duc. »
J’étais au-delà de la peur. Je savais qu’il avait raison. Je savais au plus profond de moi que cette terreur irraisonnée que je ressentais à la simple mention du Serpentaire avait pour origine le fait qu’ils avaient survécu. J’ignorais comment j’avais pu en être aussi sûr, mais c’était ainsi. Et je me retrouvais soudain face à eux, aussi démuni qu’un lapin devant un lion.

Le personnage se voit totalement démuni face aux représentants de cette maison, qui semble se trouver au-delà de l’humanité, de par leur longévité extrême, mais aussi par la voix de leur duc, qui semble bien plus qu’un vieillard. La comparaison finale marque quant à elle l’impuissance de Nox face à cette écrasante puissance souterraine.

Le mot de la fin


Trois Lucioles est le deuxième tome de Capitale du Sud de Guillaume Chamanadjian, qui constitue avec Capitale du Nord de Claire Duvivier le cycle de La Tour de garde, ambitieux projet de Fantasy se déroulant dans deux villes que tout oppose.

Ce deuxième volume nous fait retrouver la figure de Nox, qui s’est isolé de ses proches et du duc Servaint, à cause des violentes désillusions qu’il a subies. Pourtant, les conflits à l’œuvre au sein et en dehors de Gemina mettent en branle une tragédie qui ne peut que conduire à la mort de Servaint. Nohamux doit alors effectuer des choix au sein d’une partie toujours plus complexe et inégalitaire, au détriment de sa liberté d’action.

Avec Trois Lucioles, Guillaume Chamanadjian développe son personnage principal, densifie son intrigue, et leur confère une bonne part de violence tragique. Si vous aviez aimé Le Sang de la cité, foncez sur ce deuxième tome.

Vous pouvez aussi consulter les chroniques de Baroona, Tigger Lilly, Célindanaé, Le Nocher des livres, Zoé prend la plume,

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3 commentaires sur “Trois Lucioles, de Guillaume Chamanadjian

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