L’Empire des abysses, d’Adrien Tomas

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler de la fin du diptyque Vaisseau d’Arcane d’Adrien Tomas.

L’Empire des abysses, d’Adrien Tomas


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman ! Comme il s’agit d’un deuxième volume, je ne ferai pas de rappels vis-à-vis de l’univers du roman. Je risque par ailleurs de vous spoiler le premier tome, Les Hurleuses. Vous voilà prévenus.

Adrien Tomas est un auteur français né en 1986. Il écrit principalement de la Fantasy, et a une formation de biologiste. Ses romans sont publiés aux éditions Mnémos en grand format et sont également disponibles au format poche dans la collection Hélios des Indés de l’imaginaire, dans le cas de Notre Dame des loups, La Maison des mages et La Geste du Sixième Royaume. La trilogie du Chant des Épines, publiée entre 2016 et 2018, est également publiée en poche chez Hélios depuis Avril 2020. L’auteur a également publié des romans jeunesse avec par exemple Engrenages et sortilèges aux éditions Rageot.

L’Empire des abysses, paru en Mai 2022 aux éditions Mnémos, constitue le deuxième volume du diptyque Vaisseau d’Arcane, commencé en 2020 avec Les Hurleuses, dont je vous avais parlé. À noter que cette série partage son univers avec Engrenages et sortilèges et Dragons et mécanismes.

En voici la quatrième de couverture :

« Un an s’est écoulé depuis la soudaine attaque venue des profondeurs de l’océan. Le Grimmark autrefois farouchement indépendant n’est plus qu’une simple province, que les Poissons-crânes administrent d’une nageoire de fer. Nym, devenu sous-gouverneur, a fort à faire : la rébellion, dirigée par un certain capitaine Magnus, menace la stabilité de l’Empire, tandis que la cité libre de Skemma persiste à le défier.
Loin au Nord, Sof, déterminée à ne plus rester passive devant les événements, apprend la Musique sous la tutelle d’assassins. Son frère Solal, qui a enfin retrouvé la raison, s’embarque pour un mystérieux voyage.

Un voyage dont personne au Grimmark ne sortira indemne. Sur les champs de bataille, dans les couloirs des palais ou les ruelles obscures, lames et mots acérés seront les armes de ce combat sans merci pour le destin de tout un peuple. »

Dans mon analyse du roman, je montrerai comment Adrien Tomas met en scène une révolte contre un modèle colonialiste.

L’Analyse


Grimmark noyé sous les abysses


Le roman comprend un résumé du volume précédent inséré dans le récit grâce à un procédé polytextuel, c’est-à-dire l’insertion de textes dans la narration, sous la forme d’extraits de La Gazette du Septentrion. Au-delà de permettre au lecteur de se remémorer les événements des Hurleuses, ces extraits de la presse permettent de saisir le discours officiel, mais aussi l’état du Grimmark et du reste du monde après la conquête effectuée par l’Empire des abysses, notamment grâce au complot orchestré par Hieronymous Vénoquist, alias Nym. Le Grimmark est en effet devenu une province gouvernée par les Poissons-Crânes, qui disposent d’un contrôle presque total sur le pays, malgré quelques poches de rébellion, avec celle des Orchidiens, appuyés par Sof, les révolutionnaires soutenus par le capitaine Magnus, et enfin, la cité-état indépendante de Skemma, où Brume, ancienne cheffe des opérateurs (doux euphémisme pour qualifier les espions et les assassins), tente de résister du mieux qu’elle peut aux assauts grimmois et abysséens en compagnie de plusieurs autres réfugiés qui forment un conseil de défense. On y trouve ainsi une représentante des Cités-Franches, Savinia Fridda Anastysia Ioleka, le docteur Solkov, génie des prothèses médicales et espion tovkien, et Élisphore Valois, puissante industrielle et fabricante d’armes.

Comme dans le volume précédent et la plupart des romans d’Adrien Tomas, la narration du roman s’appuie sur différents personnages points de vue, parmi les protagonistes, avec Sof, Brume, Domka et Magnus par exemple, le Cénacle des opérateurs, désormais composé de quatre personnes, dont Nyambe Goto et Wilheminus, mais aussi chez les antagonistes, puisque l’on suit le diplomate Gabba Do, Nym devenu sous-gouverneur de la province grimmoise, ainsi que son supérieur hiérarchique, Calcius Xerold. Cet ensemble de points de vue, répartis en différents points géographiques et sur différents points du spectre moral, permettent de saisir tous les sentiments et les pensées des acteurs du conflit entre les tenants de l’empire des abysses et ceux qui s’opposent entre lui. Cela permet par ailleurs plusieurs effets d’ironie dramatique, c’est-à-dire des moments narratifs lors desquels le lecteur en sait plus que les personnages, puisqu’il dispose des pensées, et par extension des plans et des stratagèmes de chacun d’entre eux. On remarque que si la plupart des personnages voient leur point de vue retranscrits à la troisième personne, celui de Solal Gyre, précédemment devenu un Touché, c’est-à-dire un individu aliéné par la foudre arcanique mais ayant retrouvé ses esprits, est transcrit à la première personne (du singulier dans un premier temps, puis du pluriel, mais je ne vous en dirai pas plus). Chacun de ces personnages s’illustre cependant lors de coups d’éclat, intellectuels ou physiques, et de scènes d’action que j’ai personnellement appréciés !

La multitude de points de vue et l’accès à l’intériorité des personnages montre aussi que certains d’entre eux sont tiraillés entre leur idéologie et la réalité parfois moralement discutable de leurs actes. Deux personnages le montrent parfaitement. D’abord Gabba Do, diplomate, extrêmement naïf dans le premier mais de plus en plus cynique en réaction au fait que l’appareil politique de sa faction l’a manipulé de bout en bout. Il cherche alors à agir pour prendre de cours ceux qui le prenaient pour un pion malléable. Le deuxième personnage qui illustre cette tension, c’est Nym, comme le montre ce dialogue entre Solal et un interlocuteur que vous aurez l’occasion de découvrir.

— Cet homme est dévoré par le doute, obsédé par l’idée de faire au mieux. Et cela le détruit. Il veut être certain, vraiment certain, qu’il a pris la bonne décision. Il reviendra, croyez-moi.
— Tu es bien sûr de toi…
— Hiéronymus Vénoquist est prêt à prendre les décisions les plus extrêmes si cela peut lui assurer que le monde s’en portera mieux. Il veut bien faire, sincèrement, réellement, tout en ayant parfaitement conscience de la complexité et de la cruauté de notre réalité. Il oscille entre naïveté et désillusion, volonté et dépit, vertu et haine. Il est prêt à tout pour le bien commun, quitte à se montrer cruel et expéditif.
— Comment peux-tu en être aussi certain ?
— Parce que j’ai l’impression de me regarder dans un miroir. Nous sommes semblables, lui et moi : moi aussi, je suis prêt à tout pour faire ce qui doit être fait. »

Le discours de Solal met en évidence toute la complexité du personnage de Nym, tiraillé entre sa volonté d’œuvrer pour un monde meilleur, plus juste et moins violent pour l’humanité, et les actes nécessaires pour y parvenir, qui impliquent des meurtres, mais aussi de livrer son pays à une puissance colonisatrice qui va supposément le pacifier et lui apporter une forme d’harmonie et de civilisation supérieure (la réalité historique de ces pratiques met bien sûr en doute ce discours). Ainsi, si Nym applique le précepte cynique de « la fin justifie les moyens », ce dernier se heurte à sa conscience morale et ses idéaux restés naïfs. Cette tension s’illustre dans l’enchaînement d’antithèses qui la définissent, « naïveté et désillusion, volonté et dépit, vertu et haine ». Chacun des couples de noms montrent que le personnage passe d’un extrême à l’autre. L’analyse de Nym par Solal est rendue d’autant plus pertinente que le journaliste se sent semblable au sous-gouverneur et se trouve animé par la même tension, qui ne peut se résoudre que dans le fait que l’une de ses composantes prenne le dessus pour l’autre.

Les humains vivant au Grimmark sont écrasés par les Poissons-Crâne, dont les mérites de l’empire sont vantés. Toutefois, il constitue en réalité totalitaire qui cherche à obtenir une mainmise absolue sur la magie, ce qui était d’ailleurs l’objectif d’Eldryd dans La Maison des mages. L’empire efface les symboles des systèmes politiques qui l’ont précédé et les diabolise pour légitimer son pouvoir, comme en témoigne son discours à propos de l’Édilat du Grimmark et les changements de décoration des bâtiments officiels, où règne le noir des Abysses. Sa volonté apparente d’apporter la paix aux humains se trouve alors mise à mal dans le discours des rebelles.

« Quand je pense que j’avais presque fini par croire en la rhétorique de l’Empire, soupira-t-elle. Par imaginer qu’ils avaient réellement colonisé le Grimmark pour mettre fin à la corruption et aux inégalités, et régner sur le pays de manière éclairée et généreuse… J’avais raison de me méfier : personne n’est assez altruiste pour envahir un pays en ayant véritablement à cœur l’intérêt des peuples conquis. »

Brume reprend le discours officiel des Poissons-Crâne pour en montrer la fausseté, mise en évidence par le « réellement » mis en italique, ainsi que par la sentence énoncée à la fin de sa réplique. Les discours proclamant une gouvernance éclairée se voient ainsi désamorcés et montrés pour ce qu’ils sont, une manière de détruire le droit d’un peuple à disposer de lui-même pour obtenir des ressources. Dans le cas de L’Empire des abysses, la ressource, c’est l’Arcane elle-même, dont la véritable nature se trouve révélée par l’auteur et donne à voir un horizon et un conflit plus vaste que celui qui oppose les Poissons-Crâne à l’humanité.

Les complots politiques à l’échelle du Grimmark, puis du monde, finissent par avoir du moral de certains personnages pourtant perçus comme des mentors et des maîtres par leurs pairs. Ainsi, Brume, maîtresse du Cénacle, vue comme une figure invincible par ses pairs et protégés, apparaît acculée par les agissements de Nym et des Poissons-Crânes.

« Tu… Tu n’as pas de plan ? insista le nain.
— Un plan ?! explosa la vieille femme. Un plan ! Ça vous plairait bien, hein ? Vous espérez tous que j’aie dans ma manche une pile d’atouts prêts à jaillir au meilleur moment ! Que j’aie tout anticipé, tout calculé ! Eh bien non, désolée de vous décevoir ! Contrairement à ce que vous semblez imaginer, je ne suis pas surhumaine ! » […]
« Quand Spectre a abattu ses cartes, j’ai été la première surprise ! éructa-t-elle en frappant du poing sur la table. Je n’ai rien vu venir, j’ai été dupée, roulée dans la farine par mon meilleur élève – comme tout le monde ! Et pour ne rien arranger, je suis passée à deux doigts d’être abattue au soir de l’invasion ! » […]
« […] Ce n’est pas moi qui ai transformé ce trou à rats en bastion indépendant : j’ai seulement contribué à ce qu’il le reste. C’est tout. C’est vraiment tout… » […]
« Je n’ai pas de grand plan génial, fit-elle d’une voix enrouée. Pas de tactique brillante pour renverser l’Empire, rétablir l’Édilat et punir les traîtres. Je veux juste survivre. Protéger les miens, résister et combattre. Comme tout le monde ici. »

On observe une fracture de l’ethos de Brume, c’est-à-dire de l’image qu’elle renvoie à ses protégés, qui s’opère par le discours de Brume elle-même, qui choisit de montrer sa faiblesse, en dépit de son aura de meneuse de jeu qui a toujours plusieurs coups d’avance et plusieurs atouts dans sa manche, dont elle cherche à se débarrasser. Le fait que le personnage est acculé s’observe d’abord dans la mobilisation du subjonctif dans sa première réplique qui met en suspens la certitude de l’existence de son plan, puis son utilisation d’un argument de réciprocité lorsqu’elle affirme avoir été dupée, « comme tout le monde » dans sa deuxième puis sa dernière réplique, également marquée par son usage de la négation. Malgré ses compétences et son expérience de l’espionnage et des intrigues, Brume se place sur le même plan que le reste de ses alliés, et ne peut donc pas constituer une figure de sauveuse providentielle chère aux périodes de conflits et aux factions en manque de héros.

Je terminerai cette chronique en évoquant le système de magie dépeint par Adrien Tomas, qui s’appuie sur l’arcanicité qui constitue une source d’énergie technomagique qui vient remplacer l’électricité dans un monde magique. Le changement de source d’énergie et son origine magique permettent à Adrien Tomas d’injecter des technologies industrielles et avancées, telles que les automotives et  l’arcanorail, qui constituent des équivalents des automobiles et du train. La construction des mots-fiction dérive des éléments familiers de notre monde mais sont construits différemment grâce à un changement d’affixation, c’est-à-dire de préfixes et de suffixes, qui font le lecteur les comprend, tout en maintenant un effet d’étrangeté qui signale qu’il se trouve dans un autre univers de référence. On peut par ailleurs établir entre ce roman et Les Maîtres enlumineurs et Le Retour du hiérophante de Robert Jackson Bennett, qui décrit une source de magie technomagique, avec des enluminures qui permettent d’altérer les interactions d’un objet avec les lois de la physique. Dans les deux univers, la figure du savant se substitue à celle du magicien, ce qui marque par ailleurs la transition entre l’univers magique classique de la Fantasy et l’univers de référence de la science. La description de ce type de magie aurait alors tendance à la rendre plus rationnelle.

Le mot de la fin

L’Empire des abysses  est le second volet du diptyque d’Arcanepunk Vaisseau d’arcane d’Adrien Tomas, dans lequel l’auteur montre les conflits qui secouent le Grimmark après la prise de pouvoir des Poissons-crâne, à travers différents personnages points de vue, qui s’y opposent ou cherchent à la consolider, au nom d’idéaux plus ou moins naïfs, en tension avec des actes parfois peu moraux.

Au-delà de ses personnages attachants et profonds, le roman étend son univers et dévoile la nature de l’Arcane et de la magie.

Si vous aviez aimé Les Hurleuses, je ne peux que vous recommander L’Empire des abysses !

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