Interview de Cat Merry Lishi

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Cat Merry Lishi, autrice de La Conjuration des fous aux Saisons de l’Étrange !

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les autres interviews en suivant ce tag, mais aussi dans la catégorie « Interview » dans le menu du blog.

Je remercie chaleureusement Cat Merry Lishi d’avoir répondu à mes questions de manière aussi détaillée et intéressante, et sur ce, je lui laisse la parole !

conjuration-fous

Interview de Cat Merry Lishi

 

Marc Ang-Cho : Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

La question difficile pour commencer…

Cat Merry Lishi : J’ai hésité entre plusieurs réponses, la première très courte : « Je peux le faire », et m’arrêter là, comme l’ont proclamé le fakir Francis Blanche et son présentateur Pierre Dac lors d’un sketch célèbre sur la télépathie. Mais ce ne serait pas sérieux, n’est-ce pas.

Plus simplement, les lecteurs ne me connaissent pas et j’aime mieux qu’ils apprennent à me connaître à travers mes textes. Il ne s’agit pas de secret mais de réserve, certains m’ont d’ailleurs rencontrée au festival de Trolls & Légendes, et nous avons discuté de bouquins.

Pour dresser un rapide portrait, comme vous et la plupart des lectrices et lecteurs passionnés, je lis, énormément. Sinon, à l’instar de tous les écrivains, je glisse dans mes textes des morceaux autobiographiques : je suis née loin d’ici comme Ophidia, les parapluies m’amusent beaucoup et j’aime vraiment les fraises, et les framboises aussi !

 

Marc Ang-Cho : Comment vous est venue l’idée de La Conjuration des fous ? Comment s’est déroulé le processus éditorial du roman ? Avez-vous été contactée par les éditeurs des Saisons de l’Étrange ou est-ce que vous leur avez soumis un manuscrit ?

Cat Merry Lishi : Voilà la question multiple et complexe !

C’est un peu particulier, la Conjuration des fous est à la fois un concours de circonstances, un défi et une expérience éditoriale bien fun.

J’ai été contactée par Mérédith Debaque, l’un des éditeurs dont je suis proche, il me proposait une coproduction sur le modèle des séries télévisées, du Netflix littéraire. Pour résumer, nous allions monter une série dont il serait le producteur et le responsable du cahier des charges, je broderais l’histoire sur sa trame. Il a conçu l’arc principal de la série et les arcs intermédiaires de chaque épisode, j’inventais et j’interprétais les scénarios et les rôles.

La création des séries pour l’écran m’a toujours fascinée, le concept m’a enthousiasmée. Il faut penser aux scénaristes sériels, lesquels occupent un versant méconnu de l’activité des écrivains, et beaucoup d’auteurs des littératures de l’imaginaire ont travaillé dans ce domaine. Alors vous pensez bien qu’expérimenter une sorte d’écriture dans un cadre rigide qui, en même temps, exigeait les ressources originales de mon imagination, impossible de refuser. Imago en est le résultat.

De notre point de vue, l’expérience éditoriale a réussi, ludique et créative. Et vous savez maintenant que la série a un commencement, mais aussi déjà une fin.

 

Marc Ang-Cho : Comment s’est déroulée la rédaction de La Conjuration des fous ? Avez-vous des anecdotes à partager ?

Cat Merry Lishi : La rédaction elle-même fut rapide, je me suis astreinte aux conditions d’écriture de pulp, c’est le jeu qui me plaisait : six semaines en tout. Deux au tout début du montage en collaboration, pour lancer la machinerie, le ton, la forme, l’ambiance, et quatre pour l’écrire.

Une anecdote de romancière qui se tue à la tâche ?

« Maman, tu dors ?

– Hum… non, j’écris, tu le vois bien », répond-elle en tapant au hasard sur une touche du clavier.

La porte se referme et, dans l’escalier, la voix retentit malicieusement :

«  Tout va bien, maman travaille à sa sieste. »

C’était injuste, j’étais concentrée sur la manière d’entreprendre une scène ! Mais un fou rire fait du bien et le gag m’a rappelé un épisode de Jacob Two-Two, un dessin animé génial d’après les romans pour la jeunesse de Mordecai Richler. Jacob désobéit à la consigne de son père écrivain qui interdit l’entrée dans son bureau pendant qu’il travaille et, bien entendu, en profite pour piquer un roupillon.

 

Marc Ang-Cho : Votre roman s’inscrit dans un univers plus large, que vous décrivez dans les premiers chapitres, avant qu’Ophidia n’arrive dans l’Institut. Est-ce que les prochains récits d’Imago nous en apprendront plus sur cet univers ?

Cat Merry Lishi : Faisant partie des écrivains dont la création d’univers est le passage obligatoire pour raconter une histoire, oui, forcément, celui d’Imago s’étoffera.

Dans quelle mesure exactement, je ne sais pas, car si l’univers existe avec ses grands principes et ses règles, ceux-ci interviennent en fonction de l’histoire. L’intérêt, d’après moi, c’est de conduire le récit avec certains d’entre eux sans en parler directement.  Il est possible aussi que le lecteur ne les remarque pas, mais ils donnent la consistance d’une réalité différente. D’autres au contraire l’habillent pour montrer son originalité et expliquer les situations ou les réactions qu’ils entraînent.

Pour exemple parmi les présupposés de base, Imago se situe dans un monde végétarien, ce n’est pas un sujet de controverses ni de questionnements militants, il est ainsi.

 

Marc Ang-Cho : La Conjuration des fous fait partie des Saisons de l’Étrange, qui s’inscrivent dans l’esprit des cultures pulps et des films de série B. Vous sentez-vous proche de ces cultures et de leur esthétique ?

Cat Merry Lishi : Bien sûr ! Je généralise en « culture populaire » qui est une mine incroyablement riche d’idées et de créations, probablement trop désordonnées pour les amateurs exclusifs de classique. Elle est remarquable par sa fécondité et ses fulgurances. C’est le meilleur bouillon de culture qui soit, à l’origine des mythes humains, quoiqu’en prétendent les élitistes distingués, les mêmes qui pourtant piochent dedans en plissant une moue dégoûtée.

Après, comme dans tous les domaines, il y a beaucoup d’œuvres périssables.

 

Marc Ang-Cho : Est-ce que les autres récits d’Imago prendront la suite de La Conjuration des fous ? Reprendront-ils certains personnages ? Verra-t-on le Gérant de l’Institut ?

Cat Merry Lishi : Oui, l’aventure continue : « arc principal et arcs secondaires ». Et oui également, les personnages encore vivants le seront toujours. Quant au Gérant, sa présence est déjà indéniable, le voir… on verra bien !

 

Marc Ang-Cho : Quel(s) personnage(s) de votre roman avez-vous préféré écrire ? Lesquels vous ont donné plus de mal ? Pourquoi ?

Cat Merry Lishi : Je n’en préfère aucun particulièrement, j’en connais mieux que d’autres, Ophidia est sans aucun doute une personne que j’ai beaucoup fréquentée. Si je les crée au commencement, je les interprète ensuite en me faufilant dans leur peau. Le « si j’étais » de l’enfance fonctionne toujours très bien pour moi, je n’éprouve pas de difficulté à changer de personnalité et de perspective. Peut-être Horty, en parlant d’enfant, me touche plus, j’essaye de lui insuffler une réalité sans mièvrerie par respect de ce qu’il représente dans un monde d’adultes.

 

Marc Ang-Cho : En termes de question générique, La Conjuration des fous peut appartenir autant à la Fantasy, pour son utilisation banalisée du surnaturel, qu’au Fantastique de par le choc et l’incompréhension qu’il produit sur le personnage principal, Ophidia, en plus de sa forte composante horrifique. Comment le situez-vous ?

Cat Merry Lishi : Je ne le situe pas !

Bon, j’exagère un peu. Seulement, je fonctionne à l’envers : il me faut une bonne histoire en tête pour l’écrire, et j’emprunterai ensuite à n’importe quel genre s’il le faut pour la mener à bien. Évidemment, je reconnais mes emprunts, ils ne sont pas innocents, je suis coupable, j’avoue.

En littérature, on devrait pouvoir utiliser l’équivalent des qualificatifs que les musiciens emploient pour préciser la teneur de leurs albums, je suppose qu’après fantasy, fantastique, thriller, j’ajouterais grand-guignol, dimension parallèle, post-apo, mythologie, burlesque, absurde et même manga pour la façon d’associer le comique au romantisme et à l’horreur brutale… hum.

Mais dans le fond, je ne pense qu’à écrire une bonne histoire, en souhaitant que mon travail plaise aux lecteurs.

 

Marc Ang-Cho : L’Institut que vous dépeignez dans le roman est propice au surnaturel, mais aussi à l’horreur, avec des morts de personnages assez violentes (je ne rentrerai pas dans les détails pour ne pas spoiler). Pourquoi avoir mêlé magie mystérieuse et horreur ? Pourquoi les avoir confrontées à un personnage rationnel comme Ophidia Mambala ?

Cat Merry Lishi : Et pourquoi pas ? Je renoue avec l’héritage des récits à sensation, leur humour noir et leur cruauté parfois burlesque, le Grand-Guignol d’André Lorde, les Contes de la Crypte, Creepshow, etc., des textes et des images animées qui firent frémir des générations de lecteurs, comme le fantastique de Poe, ses interprétations par Corman. Tout naturellement j’ai ajouté ces ingrédients à l’univers tiré de l’imaginaire d’aujourd’hui tout imprégné de fantasy née aussi dès le XIXe siècle et probablement de sa fille métissée, la science-fantasy, laquelle a fait les beaux jours des pulps. À l’instant, des souvenirs de l’exploration spatiale gothique de Nathalie Henneberg me traversent l’esprit, Catherine L. Moore et sa Shambleau, le duo Fafhrd et le Souricier gris de Fritz Leiber face à la déliquescence des anciennes divinités qui paraissent le reliquat de notre mythologie, ou encore la mystique grecque, cruelle, de Thomas Burnett Swann qu’on devrait peut-être appeler de la mythe-fantasy ? J’imagine aussi que j’ai lorgné à moment l’Île du docteur Moreau de Wells.

Hum, je m’écarte et il y aurait beaucoup à dire sur les genres qui s’entrecroisent et, je ne sais pas pourquoi, déclenchent l’obstination de leur attribuer une origine originelle, ou des frontières précises, comme actuellement le médiéval-fantastique, pourtant résultat d’une union heureuse de la fantasy et du roman historique — malgré son étiquette « fantastique » accolée peut-être par des compulsionnels de la langue française (j’aimerais leur rappeler que l’on dit « roman noir » en anglais, par exemple).

Disons que les frontières me déplaisent, je les transgresse lorsque je le désire, pour la liberté de mon histoire. Et en vérité, je ne pense à aucun instant à tout l’ADN littéraire qu’elle charrie dans son sang noir d’encre pendant que je l’écris.

Le choix d’Ophidia, une infirmière dans la plus belle tradition de ces femmes déterminées à préserver la vie, est complètement voulu : elle n’est pas une héroïne, elle n’est pas une anti-héroïne non plus, elle est une a-héroïne. Une personne dont les principes humains sont fermes et la guident même lors des événements les plus inattendus.

J’ai toujours beaucoup aimé le cinéma de John Carpenter pour de multiples raisons d’ordre esthétique ou narratif (et même musical !), mais aussi en grande partie grâce à ses personnages principaux, ouvriers, routiers, vendeuses, face à des invasions extraterrestres ou issues de l’enfer, d’un brouillard vengeur ou de monstres asiatiques, toute la panoplie des pulps. Ophidia Mambala leur est redevable de son archétype humaniste, un bel archétype selon moi.

Je ne suis pas la première ni la seule à employer ce type de personnages dépourvus d’héroïsme, ils sont souvent présents en science-fiction française, dans les romans énergiques de Roland C. Wagner, dans les textes fragiles de Jacques Boireau et, plus torturés ou iconoclastes, dans ceux de Dominique Douay, par exemple. C’est probablement même une constante régulière dans une bonne partie de la SF à la fin du XXe siècle en France, elle lui offre une particularité remarquable.

En bref, Ophidia oppose aux désordres existentiels des résidents et des créatures millénaires sa calme certitude de servir la vie. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir parfois mauvais caractère !

 

Marc Ang-Cho : L’Institut constitue également un huis-clos hermétique pour votre récit. Pourquoi avoir choisi de mettre en scène ce type de récit ?

Cat Merry Lishi : Le scénario l’exige. Et puis, c’est un huis clos plus vaste qu’il n’y paraît (teaser !).

 

Marc Ang-Cho : Votre roman mobilise deux figures mythologiques, la Méduse et le Sphinx. Pourquoi les avoir choisies ?

Cat Merry Lishi : Tous deux sont des archétypes (encore) mythiques, ils ancrent Imago dans la mythologie humaine que nous connaissons à travers le monde sous des formes variées, avec des altérations culturelles. Des mythes qui datent probablement de bien avant qu’il existe une différence entre la culture populaire et la culture… impopulaire ? (plaisanterie).

Le sphinx est la créature qui connaît les réponses et se joue avec férocité de l’ignorance humaine, le mien est sous légère influence de celui du film Sacré Graal des Monty Python. La gorgone, plutôt que Méduse qui était le nom de l’une d’entre elles, m’a toujours semblé injustement accusée de cruauté gratuite… elle n’en a en tout cas pas plus que les trancheurs de tête en quête de gloire, il n’y a qu’à regarder les yeux fous que les statuaires lui donnent pour comprendre que la mort de Méduse ne s’avéra pas une partie de plaisir. Lui donner une dimension d’innocence bafouée, certes vengeresse, mais loin d’être sotte, me plaisait.

 

Marc Ang-Cho : Le style de La Conjuration des fous est très travaillé et sert souvent l’ironie et l’humour de certaines situations du récit. Est-ce que le travail du style et de l’ironie a été complexe à mettre en place ?

Cat Merry Lishi : La question me trouble. J’ai travaillé les personnages, le décor, l’ambiance, la chorégraphie des bagarres, etc., l’histoire, en somme. J’ai probablement choisi un mot plutôt qu’un autre, une formulation plutôt qu’une autre, une sonorité plutôt qu’une autre, pour créer un effet, une atmosphère ou un rythme, mais veiller à appliquer un style, non. Il n’est donc pas travaillé du tout et, objectivement, j’ai écrit bien trop vite pour m’y intéresser. En résumé, s’il existe, ce style est simplement un phénomène collatéral du travail d’écriture, indépendant de ma volonté.

 

Marc Ang-Cho : Avez-vous eu votre mot à dire sur la (magnifique) couverture de Melchior Ascaride ?

Cat Merry Lishi : Pas un seul, beaucoup ! Tous superlatifs. Melchior est un graphiste précieux, et je ne parle pas uniquement de son talent d’artiste, une évidence, mais d’une qualité plus rare : il est grand lecteur. Lorsqu’il s’empare d’un texte à illustrer, il lui ajoute sa perspective de lecteur, un point de vue d’une profondeur inédite. Quand j’ai découvert ses couvertures, car ce passionné en dessine plusieurs, j’étais émue. La couverture de la version hard cover est magnifique aussi.

Après, car j’ai bien compris qu’il s’agissait de mon mot à dire sur le choix éditorial, non. J’avais un droit de veto au cas où j’aurais détesté — et j’en remercie l’équipe des Saisons de l’Étrange —, bien inutile, car ce n’est pas ma partie, mais du domaine de la tambouille des gens de métier du livre : les éditeurs.

 

Marc Ang-Cho : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes auteurs ?

Cat Merry Lishi : Euh… aucun qui serait une perle de sagesse ! Les manières d’écrire de la fiction sont aussi nombreuses qu’il y a d’auteurs, l’écriture reste une création individuelle, il n’y a pas de recette générale, d’après moi. Écrivez et prenez-y du plaisir.

Mais si vous souhaitez être publié, devenir écrivain, romancière, nouvelliste, il n’est pas suffisant d’écrire en comptant sur le pouvoir magique de l’imagination, il faut apprendre à être lisible : le savoir et les techniques littéraires ne sont pas des freins à la création, mais des outils pour créer. Et seulement des outils, c’est toujours vous qui les employez.

 

Marc Ang-Cho : Pouvez-vous nous en dire plus sur vos projets en cours ?

Cat Merry Lishi : Eh bien, je rédige la suite d’Imago, à paraître au début de l’an prochain.

En parallèle, après la nouvelle préquelle « Défi à l’Institut », publiée dans le teaser de la Saison 2 (que j’ose vous conseiller afin de découvrir un peu plus l’univers décalé de cet insaisissable huis clos), j’ai eu l’idée, la semaine dernière, de l’épisode de Noël commandé pour l’anthologie spéciale fin d’année des Saisons de l’Étrange. Encore un projet fun qui ne démentira pas l’esprit pulp et sériel de cette maison d’édition.

Enfin, toujours pour les Saisons de l’Étrange, l’annonce officielle a été proclamée par Christine Luce, la directrice de la toute nouvelle minisérie : je m’embarque avec Mary Shelley au XIXe siècle pour les aventures échevelées de la Ligue des écrivaines extraordinaires. Dans cette escouade unie contre les monstres, Ann Radcliffe, Jane Austen, les sœurs Brontë joindront leurs talents insoupçonnés grâce à Nelly Chadour, Élisabeth Ebory, Bénédicte Coudière et Marianne Ciaudo… Du pulp, toujours, et des pulpeuses réunies afin de combattre les forces de l’o… les forces du mâle… non, pardon, je m’embrouille, pour combattre les forces du MAL ! (rire)

 

Marc Ang-Cho : Quelles sont vos prochaines dates de dédicace ?

Cat Merry Lishi : Pour l’instant, aucune. Je m’active plutôt à écrire des livres avant de penser à gribouiller sur leur page de garde. Comme le Gérant, ma présence est indéniable, me voir… on verra bien !

2 commentaires sur “Interview de Cat Merry Lishi

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