Le Cycle de Mithra, de Rachel Tanner

Salutations, lecteur. Si tu apprécies l’Antiquité Romaine et l’uchronie, le cycle dont je vais te parler aujourd’hui risque de t’intéresser.

 

Le Cycle de Mithra, de Rachel Tanner

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie chaleureusement pour l’envoi de cette intégrale !

Rachel Tanner est une autrice française de Fantasy née en 1961. Elle est passionnée d’Histoire, comme le montre sa formation d’historienne et d’archéologue. Le Cycle de Mithra, dont je vais vous parler aujourd’hui, est composé de trois volumes, L’Empreinte des dieux, Le Glaive de Mithra, et Les Sortilèges de l’ombre, dont je vais détailler l’historique éditorial. Les deux premiers sont des romans, tandis que le dernier est un recueil de nouvelles.

L’Empreinte des dieux est à l’origine paru en 2000 aux éditions Oriflam, puis a été successivement réédité chez Imaginaires Sans Frontières en 2002, puis dans la collection de poche de Fantasy de Points en 2007.  Il constitue le premier volume du cycle.

Le Glaive de Mithra est paru chez Imaginaires Sans Frontières en 2002, puis a été repris en poche chez Points en 2007. C’est le deuxième volume du cycle, qui prend la suite directe de L’Empreinte des dieux.

Le recueil Les Sortilèges de l’ombre, quant à lui, regroupe des nouvelles de l’autrice parues dans des anthologies, celles des Imaginales ou la défunte revue Asphodale par exemple, et est paru en 2012 chez Rivière Blanche. Ce recueil détaille le passé de certains personnages des deux romans, et en montre certains prolongements.

Ces trois volumes ont été réunis dans une intégrale, parue en Mai 2019 aux éditions Mnémos, et dotée d’une préface de Stéphanie Nicot, directrice artistique des Imaginales et anthologiste, ainsi que d’un glossaire et un article de Rachel Tanner sur le culte de Mithra, avec une magnifique couverture de Qistina Khalidah, dont je vous invite à consulter le DeviantArt.

Voici la quatrième de couverture de cette intégrale :

« VIIIe siècle après Jésus-Christ : le culte de Mithra est devenu la religion officielle de l’Empire romain, et les autres cultes, dont celui de la petite secte chrétienne, sont férocement réprimés. Mais les mécontents s’agitent : peuples germaniques en révolte, Armoricains jaloux de leur autonomie, tribus helvètes bien décidées à interdire l’accès à leurs montagnes… À Vindossa – jardin d’Éden protégé du monde extérieur – Ygrène, une puissante magicienne, s’efforce de rassembler les ennemis de Rome. Il ne manque qu’une étincelle pour mettre le feu aux poudres, et elle viendra de Judith de Braffort, fille d’un noble armoricain, envoyée à Vindossa par un dieu assez mystérieux. À Rome pourtant, alors que les légions se mettent en marche pour écraser toute résistance, la vie continue, entre jeux du cirque et chasse aux hérétiques, complots politiques et menaces diverses. »

Mon analyse de ce cycle va s’intéresser à chacun des volumes.

 

L’Analyse

 

L’Empreinte des dieux

 

Le premier roman du Cycle de Mithra prend place dans une uchronie, c’est-à-dire un récit dans lequel l’Histoire a divergé à partir d’un point précis. Dans l’univers de Rachel Tanner, le point de divergence se situe à la fois dans le fait que l’Empire romain d’Occident subsiste encore au 8ème siècle de notre ère, et que sa religion n’est plus le christianisme, mais le mithriacisme, qui révère donc le dieu Mithra, aussi appelé Soleil Invaincu.

Ce changement de religion majoritaire dans l’Empire sert une violente charge contre le fanatisme et la manière dont la religion aliène les individus et les pousse à commettre l’irréparable, à l’image du Père Savanarol, l’un des antagonistes du roman, capable de condamner des dizaines d’innocents pour montrer sa dévotion à son dieu.

L’Empire romain est ainsi marqué par sa religiosité, notamment dans les hautes sphères du pouvoir, et déterminé à éradiquer le paganisme en son sein, mais aussi sur les territoires celtiques.

L’autrice oppose ainsi les croyances païennes des personnages celtes, tels que Judith et Charles, au monothéisme mithriaste romain, qui s’oppose également aux autres monothéismes, tels que la « secte chrétienne », qui a été éradiquée. Le roman confronte donc deux visions de l’ordre du monde, l’une multiple et l’autre monolithique et tenante d’un pouvoir et d’une religion centralisés au même point, puisque l’un tire sa légitimité de l’autre, avec des empereurs romains bénis par le Père des Pères Eunomos, chef du culte de Mithra.

Face à la volonté hégémonique de Rome, les tribus celtes, sous l’impulsion du comte Charles, cherchent à se révolter. Cependant, cette rébellion s’avère difficile parce qu’elle demande une union de peuples (Francs, Frisons, Goths, Thuringiens…) qui ne veulent pas coopérer les uns avec les autres et ne parviennent pas à s’adapter à leurs ennemis (j’y reviendrai plus bas).

Le roman constitue donc une offensive assez violente contre le fanatisme religieuse, à travers la dépiction d’une société enracinée dans un monothéisme violent, rattaché à la notion d’ordre et qui perçoit la vie comme un combat, ce qui lui permet de s’enraciner et d’exacerber les valeurs et l’idéologie de Rome. On pourrait donc croire de prime abord que le récit oppose de manière complètement manichéenne les celtes païens aux romains monothéistes mais c’est un peu plus complexe, puisque certaines factions sont divisées en différents groupes d’intérêts, à l’image des militaires romains et des prêtres de Mithra, qui ne partagent pas exactement les mêmes ambitions. Ainsi, Judith de Braffort, pourra trouver des nuances chez ses ennemis comme chez ses alliés. Le récit interroge aussi les idées du déclin des civilisations et la barbarie, en montrant des celtes qui ne se soucient pas d’apprendre à écrire et une Rome qui a conscience de ne plus être dans son « âge d’or ». L’autrice soulève également le paradoxe que constitue une Rome monothéiste qui se débarrasse de ses anciennes croyances et du syncrétisme dont elle faisait preuve pour persécuter les autres religions et appuie sur son aspect décadent à travers la paranoïa de l’empereur Crispus, qui est jaloux et se méfie d’un grand nombre de personnages de sa cour. Rachel Tanner décrit également la vie culturelle romaine de manière documentée et montre la manière dont s’organise le culte de Mithra en mettant en scène l’initiation de Frédérique.

L’Empreinte des dieux est un roman polyphonique, puisqu’il fait suivre à son lecteur plusieurs personnages, dont Judith de Braffort, jeune noble armoricaine lancée sur les routes par Velkhanos, un dieu mystérieux pour apprendre la magie auprès d’Ygrene et s’opposer à l’empire romain, tout comme le comte Charles, gouverneur romain de Germanie qui refuse que le mithriacisme s’impose à la population. Le lecteur observera également d’autres personnages points de vue parfois antagonistes, tels que le Père de Pères Eunomos, ou Frédérique, la tante de Judith qui cherche à se venger d’elle (je ne peux pas vous en dire plus), et d’autres plus ambigus, à l’image du général Julius Agrippa, qui croit en la grandeur de Rome plus qu’en Mithra. Cette multiplicité de points de vue permet d’avoir une vision complète des événements du récit et des personnages, quelles que soit leur faction ou leurs ambitions. On peut remarquer que si la narration de Judith est prise en charge à la première personne, celles des autres personnages sont effectuées à la troisième. Cela peut s’expliquer par le fait que le roman relate son initiation à la magie et son entrée dans le monde en tant que femme active et magicienne dans le même temps que la mise en marche de l’Histoire, avec le conflit entre Rome et les païens. J’ajouterai également que les personnages de mages, tels qu’Ygrene ou Laran, sont très bien campés et disposent d’une individualité propre qui les rend très intéressants ! Sans rentrer dans les détails, l’autrice insiste d’ailleurs sur la part de responsabilité de ces personnages dans les événements relatés par le roman, ce qui montre que la magie et la puissance qu’elle donne à ceux qui s’en servent ne permet pas de résoudre tous les problèmes sans engendrer de conséquences.

On peut noter que les évolutions des personnages de Judith et de Frédérique peuvent être mises en parallèle, puisqu’elles sont toutes les deux magiciennes, font partie d’une faction de la guerre, Frédérique se place du côté de Rome, Judith du côté du paganisme, et elles sont rattachées à un dieu, puisque Mithra envoie des visions à Frédérique, tandis que Velkhanos guide Judith.

La magie mise en scène dans le roman est la même pour les mithriastes et pour les païens. Les mages doivent en effet connaître le nom d’un objet ou d’une personne afin de pouvoir le contrôler, ce qui peut rappeler Terremer d’Ursula Le Guin. Mais Rachel Tanner décrit également des magies de l’image, du geste et de la pensée. Cette dernière se trouve être la plus puissante, mais également la plus difficile à maîtriser parce qu’elle nécessite une grande concentration et une grande force mentale de la part du mage pour ne pas perdre l’esprit. La magie décrite dans L’Empreinte des dieux permet donc à ses utilisateurs d’obtenir le contrôle sur la Nature et sur les individus, à travers la modification du climat, l’envoûtement, la lecture de pensées…. Cependant, l’autrice montre qu’elle est très rarement employée, parce que ses conséquences sont irréversibles et qu’elle peut coûter très cher à son utilisateur. On peut également noter que la magie est liée au tragique, qui se rattache à la fois aux rapports aux dieux des personnages et à leur histoire personnelle chargée, qui constitue l’un des moteurs dramatiques du roman !

L’opposition entre les romains et les celtes s’observe dans leurs différences de croyances, mais aussi dans leur perception de la guerre. Par exemple, les compagnons de Charles considèrent que les romains n’ont pas d’honneur parce qu’ils construisent des engins de siège et des pièges, ils ne comprennent pas la discipline qui règne dans l’armée romaine, perçoivent la prudence comme de la peur et croient que le repli constitue un déshonneur immense, quand bien même il permet de sauver des vies. Rachel Tanner montre le ridicule de la perception qu’ont les celtes de la guerre, parce qu’elle repose sur des valeurs (l’honneur, la bravoure) qui n’ont pas lieu d’être en temps de guerre, ce que les descriptions des batailles, dans tout ce qu’elles ont de sanglant et d’atroce, illustrent parfaitement. On peut également noter que cette opposition entre romains et celtes s’illustre également sur le plan divin, puisque les dieux complotent tous contre Mithra et interviennent même dans le récit, pour des coûts plus ou moins élevés.

L’Empreinte des dieux constitue donc à la fois une uchronie de Fantasy qui permet une critique du fanatisme religieux à travers la mise en scène du culte de Mithra et de son influence hégémonique sur l’Empire romain, mais aussi un récit d’initiation, celui de Judith de Braffort, envoyée sur les routes par un dieu pour apprendre la magie et ainsi contribuer à la lutte contre Rome !

 

Le Glaive de Mithra

 

Le deuxième roman du Cycle de Mithra prend place 6 ans après les événements du premier, alors que Rome est en proie à de grands troubles, à commencer par une épidémie de peste qui se propage sur le territoire italien, ainsi que des dérives dangereuses du mithriacisme très inquiétantes et horribles, avec un sorcier qui pratique des sacrifices humains lors de scènes sanglantes, qui ne seront pas à mettre entre toutes les mains. L’épidémie de peste et la présence de cette secte constituent des crises que l’Empire romain va devoir contenir, malgré ses difficultés d’organisation, qui symbolisent sa faiblesse face aux problèmes de la ville de Rome en elle-même, avec une fracture sociale immense, entre les riches patriciens qui vivent dans de grandes villas et les miséreux qui survivent dans des quartiers insalubres. Cette fracture sociale ne semble d’ailleurs pas inquiéter les patriciens, puisque certains d’entre eux, cherchent à reporter la faute sur les « étrangers », qu’ils accusent de tous leurs malheurs, ce qui constitue un paradoxe puisque lesdits étrangers sont également des citoyens romains à part entière. J’ajouterai que l’autrice décrit de manière documentée la vie à Rome, notamment dans la manière de décrire la manière dont les romains mangent et les plats qu’ils cuisinent !

Le déclin de Rome s’illustre dans les maux qui la rongent, mais aussi avec la popularité des jeux du Colisée, au cours desquels des innocents et des animaux sont massacrés par des gladiateurs pour le plaisir de spectateurs avides de sang et de violence, qui témoignent de l’importance du divertissement pour un pouvoir en place qui légitime et capitalise l’intolérance religieuse, ainsi que dans l’inertie de sa bureaucratie devenue tentaculaire et inefficace pour gérer les situations de crises, comme on le remarque lorsque l’empereur veut lutter contre la peste. Le récit s’attache également à montrer comment les plus démunis survivent, souvent d’expédients, à travers la prostitution et la mendicité, à l’image de Crigias, un jeune gigolo battu par son souteneur rencontré par Damien.

Le Glaive de Mithra, comme L’Empreinte des dieux, est un récit polyphonique. Le lecteur suit principalement Damien, un homme instruit venant de la campagne ayant quitté son village, Folgara, à cause de la peste et parce qu’il veut sortir de sa condition en allant s’établir à Rome, dont la narration est assurée à la première personne. Sur le chemin de Rome, Damien va croiser la route de Judith de Braffort, venue dans la capitale pour y chercher le Théraphim, un objet magique d’une grande puissance et qui va se trouver aux prises avec la secte d’hérétiques, mais aussi avec les jeux politiques de l’empereur romain, Julius Agrippa, devenu Julien II. On peut d’ailleurs noter que ce dernier constitue un personnage intéressant, qui doit composer avec Charles, devenu Charlemagne, et les territoires qu’il contrôle, mais également et surtout avec les luttes de pouvoir au sein de Rome, puisqu’on cherche à l’assassiner ou à l’influencer, notamment au sein du culte de Mithra, représenté par le Père des Pères Eunomos. Rachel Tanner décrit également l’empereur comme un personnage tiraillé entre son sens du devoir d’empereur, ce qu’il représente pour le peuple, et son intimité, ce qu’on observe notamment dans sa relation avec sa femme, Varinia et son fils, Hadrien.

Il est également intéressant de noter que Judith est un personnage initiateur pour Damien et d’autres romains, et plus un personnage initié. Mais malgré sa grande puissance, elle se retrouve dans une situation périlleuse au cœur de Rome à cause de sa recherche du Théraphim, un artefact magique supposé rendre plus puissant qu’un dieu. Cependant, le Théraphim se révèle être un objet dangereux, qui manipule son porteur en échange des immenses pouvoirs qu’il lui confère, ce qui fait de lui un symbole du lourd tribut à payer de la magie, qui occasionne des dommages physiques et annihile la volonté, à l’instar d’autres artefacts de Fantasy, tels que l’Anneau chez Tolkien, ou la Stormbringer de Michael Moorcock.

Le Glaive de Mithra dépeint donc un empire romain à une situation de crise de grande ampleur à cause d’une épidémie de peste et de dérives dangereuses des mithriastes qui témoignent de sa trop grande inertie, lui donnant beaucoup de difficultés pour s’organiser. Rachel Tanner met aussi l’accent sur ses personnages, en proie à des tourments personnels, qui leur permettent de se développer, à l’image de Judith, partie à Rome chercher le Théraphim, un artefact surpuissant qui est une source de danger, ce qui permet d’observer que la magie possède un coût très élevé.

 

Les Sortilèges de l’ombre

 

Certaines des nouvelles des Sortilèges de l’ombre mettent l’accent sur des personnages déjà connus dans le cycle, en retraçant leurs origines. En effet, « Dardanus Philopater » décrit le passé très tourmenté de Dardanus, le gardien des catacombes romaines du Glaive de Mithra. L’autrice montre ainsi les raisons pour lesquelles le personnage est misanthrope, tandis que « Une vocation » décrit la naissance du fanatisme et du cynisme du Père Savanarol, l’un des antagonistes de L’Empreinte des dieux, qui se sert de la religion pour justifier et légitimer des crimes. « In Cauda Venenum » met en scène le personnage de Judith qui intervient dans un drame familial d’une famille patricienne, alors qu’elle rentre chez elle après les événements du Glaive de Mithra.

Les deux autres nouvelles, « Histoire d’Hiram le malchanceux » et « Une journée à la Mamertine » dépeignent respectivement les dérives de la religion. Dans la première, un berger assiste à la naissance du dieu Mithra et manque d’être capturé par des prêtres avides de tirer de lui une légitimité théologique, tandis que la deuxième dépeint une magicienne confrontée à l’Inquisition mithriaste qui la croit en position de faiblesse alors que ce n’est vraisemblablement pas le cas.

 

Le mot de la fin

 

Le Cycle de Mithra est une uchronie de Fantasy très intéressante, que j’ai beaucoup aimé découvrir !

À travers sa description d’un empire romain devenu mithriaste qui perdure à travers les siècles, Rachel Tanner met en scène une critique violente du fanatisme religieux et des dérives qu’il entraîne, avec notamment l’intolérance et la volonté hégémonique qui conduisent à des guerres et des massacres d’innocents.

Des personnages luttent cependant contre l’expansion de Rome et des mithriastes, qui sont notamment des magiciens et des guerriers païens, à l’image de Judith de Braffort, initiée à la sorcellerie par Ygrene à Vindossa pour affronter les romains et retirer au culte de Mithra ses artefacts les plus dangereux, tel le Théraphim, un objet qui sape la volonté de son porteur pour en faire un monstre avide de sang.

La réédition de ce cycle est donc très bienvenue, et je vous encourage à le lire !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Célindanaé, Boudicca, Blackwolf, L’Ours Inculte

7 commentaires sur “Le Cycle de Mithra, de Rachel Tanner

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