Narcose, de Jacques Barbéri

Salutations, lecteur. Si tu es familier de ce blog, tu n’es pas sans savoir que j’adore les récits de Jacques Barbéri. C’est donc avec grand plaisir que je vais te parler aujourd’hui de l’un des romans de l’auteur,

 

Narcose

la volte

Introduction

 

Jacques Barbéri est un auteur de science-fiction français né en 1954. Il est actif depuis le milieu des années 70, durant lesquelles il a commencé à publier des nouvelles dans des anthologies. Certains de ses romans ont été publiés dans les collections Présence du Futur de Denoël et Anticipation du Fleuve Noir, deux anciennes et célèbres collections de SF qui ont contribué à faire connaître l’imaginaire en France avant le début des années 2000. Aujourd’hui, les récits de Jacques Barbéri sont majoritairement publiés chez La Volte, avec par exemple Mondocane, dont je vous ai déjà parlé, Le Tueur venu du Centaure, ou encore Le Crépuscule des chimères. À noter que Mondocane a été repris dans la collection Folio SF de Gallimard en 2018. Récemment, son roman L’Enfer des masques s’est inscrit dans le genre du thriller, auquel l’auteur a apporté sa patte et sa voix uniques.

Narcose, dont je vais vous parler aujourd’hui, a été originellement publié dans la collection Présence du Futur des éditions Denoël en 1989, puis a été réédité chez La Volte dans une version augmentée en 2008. Il constitue le premier volume d’une trilogie de romans prenant place dans la ville de Narcose, complété par La Mémoire du crime et Le Tueur venu du centaure, tous deux publiés à La Volte. À noter que pour sa reparution, le roman a été dotée d’une bande-son appelée Une soirée au Lemno’s Club, à laquelle l’auteur a grandement contribué !

Voici la quatrième de couverture de Narcose :

« Narcose, ville-rêve… Anton Orosco, artiste de la magouille, doit fuir. Son salut passe par l’extrados, la zone urbaine des marginaux peuplée par une faune étrange, décalée, où les lolitrans croisent des humains à tête d’animal. Mais se cacher est inutile. Autant changer de corps. En s’ambarquant dans une course à la chirurgie plastique, Anton ne pensait pas finir dans la peau d’un lapin. Ni rencontrer Célia, l’adolescente mystérieuse capable de franchir l’envers du décor. Bourré d’amphécafé et de scotch-benzédrine, Anton traverse à toute allure un univers grouillant et instable. En quête d’une issue. D’un plancher tangible. Car à Narcose, lorsqu’on tombe, c’est peut-être le sol qui monte. »

Dans mon analyse du roman, je m’intéresserai à l’univers barré développé par l’auteur, puis aux personnages et leurs métamorphoses.

 

L’Analyse

 

Un univers barré et psychédélique

 

L’univers au sein duquel Jacques Barbéri place Narcose est celui de la « sphérocratie », partagé avec d’autres récits, notamment certaines des nouvelles du recueil L’Homme qui parlait aux araignées (« In the court of the lizard king », « Les Sentinelles du temps réel » …). En effet, il est fait mention des « psychomachines », qui sont des robots plus ou moins conscients à forme humanoïde, des « métabêtes », des animaux modifiés génétiquement, et surtout, d’être humains avec des membres et des organes supplémentaires, à tête d’animaux. Ces modifications sont appelées « plastitêtes » et « plastiorganes » et sont fixées au corps par des « plastipressions ». Cependant, malgré l’emploi du préfixe « plasti », qui pourrait souligner l’artificialité des prothèses, ces membres proviennent d’animaux et parfois d’autres êtres humains. On retrouve donc dans Narcose un univers récurrent de Jacques Barbéri, marqué par sa mise en scène de la chair et de l’organique, qui montre que derrière le désir de modifier son apparence, on trouve de véritables créatures vivantes poussées jusqu’à l’extinction et exploitées pour toutes les parties de leurs corps. On retrouve aussi les cocktails et boissons fictifs chers à l’auteur, avec le « scotch-benzédrine » et « l’Amphécafé », dont les personnages se gavent. On peut également que le monde de Narcose est marqué par son haut niveau de technologie, puisque la conquête spatiale du système solaire a été effectuée (il est fait mention de « mines de souffre de Callisto »), le génome de certains animaux est lourdement modifié, et qu’il est possible de changer de corps ou de le modifier lourdement, mais aussi par la primauté de l’argent, qu’on observe dans le cynisme de certains personnages, notamment Anton Orosco, qui sait pertinemment qu’il va devoir payer cher, au sens propre comme au figuré, les personnages auxquels il va s’adresser. On peut également remarquer que l’aspect organique du récit s’illustre dans la manière de diffuser la publicité, qui prend la forme de pollens et de cartes de visites aromatisées à ingérer. L’univers de Jacques Barbéri mobilise donc les sens de l’odorat et du goût pour renforcer l’aspect organique du récit.

L’auteur dépeint donc la Ville-Sphère, ou Ville-Rêve de Narcose, qui n’est accessible aux citoyens privilégiés, appelés « Sphérocrates », tandis que ceux qui ne le sont pas (ce n’est pas qu’une question de moyens financiers) vivent dans « l’extrados », une sorte de banlieue immense dominée par la pègre, avec du trafic de drogues et de corps, des combines immobilières, et un grand nombre d’établissements plus ou moins mal famés. Les habitants de l’extrados doivent user de ruse pour pouvoir survivre, le plus souvent d’expédients. Narcose apparaît donc comme une sorte de dystopie sur le fond, avec une énorme fracture sociale qui se signale par une rupture spatiale entre des catégories de population, mais l’auteur donne une forme et un ton différents des récits dystopiques en proposant une galerie de personnages plutôt barrés (j’y reviendrai), malgré le fait qu’ils soient marqués par le monde dans lequel ils vivent, et des scènes surréalistes qui démarquent le roman d’une dystopie plus classique.

Sans rentrer dans des détails qui risqueraient de vous spoiler, Narcose joue également avec différents niveaux de réalités, à la fois tangibles et rêvées qui se superposent entre elles, reliées par des points de passage dont les personnages dotés de pouvoirs psychiques se servent. On peut observer que le jeu de l’auteur avec les réalités prend forme avec des références explicites à l’Alice de Lewis Carroll, à travers plusieurs occurrences de l’expression « passer de l’autre côté du miroir », qui marquent la rupture entre différents niveaux de réalité. L’intertexte avec Lewis Carroll s’illustre également dans le personnage d’Alice, une tenante de bar de l’extrados, et d’une transformation en lapin blanc. À noter qu’un autre récit de Jacques Barbéri, « Alice en verres miroirs », disponible dans le recueil L’Homme qui parlait aux araignées (que je vous recommande plus que chaudement), fait référence à Alice au pays des merveilles.

Dans Narcose, les ruptures dans la réalité sont possibles grâce aux pouvoirs psychiques, dont la puissance est mesurée par « l’indice de Sarfati ». Plus cet indice est grand, plus les pouvoirs de l’individu sont puissants, parfois au point de pouvoir des maintenir constamment des illusions de grande envergure, comme faire passer une salle de bain pour une gigantesque plage, par exemple. Cependant, certains personnages dotés de pouvoirs psychiques sont exploités par des individus qu’ils doivent servir sous la contrainte, à l’image de Célia, une jeune fille qui travaille pour le compte du Lemno’s Club, un bar qu’elle doit doter d’une plage.

 

Personnages métamorphosés

 

Le roman nous fait suivre Anton Orosco, un riche arnaqueur en immobilier qui se retrouve plongé dans un scandale financier, recherché par la police et d’autres individus peu recommandables. Anton doit donc trouver des moyens d’échapper à ceux qui le recherchent et le pourchassent, et pense en trouver un dans le changement de corps et d’identité. Malheureusement, il est doublé par Lion, un criminel à tête de… lion, qui l’a aidé à changer d’identité, et il doit de nouveau fuir, dans l’espoir de retrouver un autre corps, mais aussi son enveloppe d’origine, accompagné de la mystérieuse Célia. Le personnage d’Anton est marqué par sa brusque incompréhension des codes du monde dans lequel il vit alors qu’il pensait les détenir. Il se retrouve alors dans une position d’extrême faiblesse, symbolisée par ses changements de corps et d’identités de plus en plus faibles, avec un paroxysme atteint lorsqu’il intègre l’enveloppe d’un lapin, et doit littéralement maîtriser la manière dont le monde et la réalité fonctionnent afin de se sortir de sa situation.

Le récit de Jacques Barbéri est ainsi marqué par les métamorphoses successives et plus ou moins grotesques et surréalistes de ses personnages principaux, à l’image d’Anton, qui finit par devenir un lapin, qui se trouve lui-même modifié pour pouvoir manipuler un pistolet (je ne plaisante pas), ou de Célia, mais également de leur environnement, qui se trouve en mutation constante, à la fois rêve et réalité.

Les antagonistes du récit sont baroques, cruels, avec des méthodes sanglantes. On peut notamment citer Lion, qui fait dévorer ses ennemis par ses servantes, qui ont une tête de vautour à la place du pubis, ou Gros-Bœuf, qui fait du trafic de corps qu’il a lui-même découpés. D’autres personnages secondaires valent clairement le coup d’œil, comme Lisandra, qui possède une araignée, Aniel, capable de se connecter à elle pour accéder au « Rézo » (un équivalent d’internet), et qui se trouve être l’ancêtre des fameux « supionars », encornets emblématiques de l’œuvre de Jacques Barbéri qui constituent des interfaces informatiques biologiques, ou encore Miss Térik, une artiste dont les pièces sont répétées par des non-comédiens à qui elle donne des puces contenant des indications, avec laquelle Anton va devoir coopérer !

 

Le mot de la fin

 

Narcose se déroule dans un univers récurrent de Jacques Barbéri, celui de la Sphérocratie, au sein duquel les classes les plus aisées vivent dans des Villes-Sphères, par opposition à l’extrados, où sont rassemblés un grand nombre de personnages vivant d’expédients plus ou moins légaux et mortels et imbibés d’Amphécafé et de scotch-benzédrine, les boissons phares des récits de l’auteur. Il est également fait mention des psychomachines, des métabêtes et de l’usage des plastiorganes, qui métamorphosent la population.

Dans cet univers surréaliste, on suit Anton Orosco, un arnaqueur en proie à un scandale financier et poursuivi par les autorités et des individus peu recommandables, qui a recours au changement de corps et d’identité pour passer inaperçu. Il finit par se retrouver dans un état d’extrême faiblesse, alors que la réalité se fait et se défait autour de lui.

Jacques Barbéri dépeint un personnage qui ne dispose plus des clés de compréhension de son monde, qui vont dès lors s’avérer nécessaires dès lors qu’il va croiser le chemin d’une galerie de personnages étranges et cruels !

J’ai beaucoup apprécié ce roman, et je compte bien lire les autres volumes de la trilogie de Narcose !

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4 commentaires sur “Narcose, de Jacques Barbéri

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