F.A.U.S.T (Intégrale), de Serge Lehman

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un cycle de SF français des années 1990 tout récemment réédité.

 

F.A.U.S.T, de Serge Lehman

audiable0295-2019

Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse de Babelio et des éditions du Diable Vauvert grâce à l’opération Masse critique. Je les remercie chaleureusement pour l’envoi du recueil !

Serge Lehman est un auteur de science-fiction et de fantastique français né en 1964. Il est également scénariste et critique. Il a été très actif dans les années 90, avec une dizaine de romans et plus de quatre-vingt nouvelles, dans des anthologies et dans la collection Anticipation du Fleuve Noir. En tant que scénariste, il est le coauteur avec Fabrice Colin de la série de BD La Brigade Chimérique, publiée entre 2009 et 2010.

Le cycle dont je vais vous parler aujourd’hui, F.A.U.S.T, a été originellement publié entre 1996 et 1997. Il est composé de trois romans, F.A.U.S.T, Les Défenseurs, et Tonnerre Lointain, parus chez Fleuve Noir, et de deux novellas, Wonderland, publiée dans la collection Anticipation du même éditeur et Nulle part à Liverion, inclue dans l’anthologie Genèses parue J’ai Lu.

Les éditions du Diable Vauvert ont réédité ce cycle dans une intégrale en Octobre 2019, avec une préface d’Alain Damasio.

Voici la quatrième de couverture de cette intégrale :

« 2095, New York. Dans les plus hautes sphères du pouvoir, le contrôle du monde est en marche. Les Puissances, qui régnent sur l’économie mondiale, déploient leurs forces. De l’autre côté de l’Atlantique, un groupe de scientifiques, d’intellectuels, de diplomates et d’espions prépare la résistance. Ils n’ont pas de nom, pas d’argent, pas de statut. Mais leur détermination est digne des utopistes de la Renaissance… »

Mon analyse du cycle visera à vous donner une vision d’ensemble du cycle à travers des éléments de lecture généraux et des pistes de réflexion. Vous risquez cependant de vous faire spoiler certains éléments d’intrigue.

 

L’Analyse

 

Instance écrasante, Nations écrasées

 

Dans F.A.U.S.T, Serge Lehman dépeint une société de la fin du 21ème siècle, dans laquelle les pouvoirs privés ont pris le pas sur les états. Ainsi, les différentes Puissances, c’est-à-dire des grandes entreprises telles que Microsoft, la « DATEX », « Saxxon », ou « Le Lion d’Orion », qui forment l’Instance disposent d’un pouvoir énorme et ont supplanté les nations, qui étaient trop endettées pour pouvoir assurer leurs missions de services publics.

Cependant, l’avènement des Puissances a énormément creusé les inégalités sociales, au point qu’un tiers de la population mondiale vit dans le « Village », de grandes étendues urbaines aux technologies développées, où vivent les riches et les cadres des Puissances, avec le confort et le luxe, tandis que les deux tiers restants se trouvent dans le « Veld », des espaces défavorisés et insalubres, où la police n’existe plus, où on ne trouve plus de couverture médicale, et où les guerres, la famine, les maladies et la pollution sont omniprésentes.

L’auteur montre donc ce qu’une prise de pouvoir du privé sur le public peut avoir comme conséquences sociales, en montrant qu’il existe quasiment deux mondes sur Terre à cause d’elle : celui des riches privilégiés du Village, et celui des laissés pour compte, celui du Veld. Le cycle de F.A.U.S.T met donc en scène une véritable fracture sociale, symbolisée par la coexistence de deux sociétés, celles du Veld et du Village, sans aucune porosité ou presque entre les deux, puisque les ressortissants du Veld n’ont quasiment aucun moyen d’intégrer le Village, tandis que la plupart des citoyens du Village voient le Veld comme des territoires où la barbarie dominent.

L’Instance cherche de plus en plus à s’immiscer directement dans la politique, à travers sa mainmise sur le Sénat des Nations-Unies à New York, et se sert de la manière dont la bureaucratie et l’inertie de l’administration peuvent lui bénéficier, notamment lors des votes de lois, où aucun sénateur ne conteste les textes qui pourraient se révéler problématiques, à l’image d’une loi qui lui permettrait de littéralement prendre possession de la Terre, alors qu’elle dispose déjà d’une partie de l’espace. En effet, elle contrôle la Lune et sa capitale souterraine, Qamar, la surface d’autres planètes telles que Mars, les satellites de Jupiter comme Io ou Europe, exploités pour leurs minerais, ou des stations orbitales devenues des villes appartenant exclusivement aux Puissances, comme les stations Archange ou « Enfer-Cinq », mise en scène dans Wonderland. On observe ici que la conquête spatiale a permis aux pouvoirs privés de s’enrichir, puisque ce sont les Puissances qui se servent des ressources extérieures à la Terre, et ne présente donc pas d’alternative au gouvernement de l’Instance.

Ces tentatives de l’Instance pour gagner du pouvoir politique poussent la dernière formation étatique à lui résister pour l’empêcher de prendre le contrôle de la Terre entière.

En effet, la Fédération Européenne, c’est-à-dire un État composé des différentes nations européennes, dirigée par Élisabeth Conti, cherche à contrecarrer les plans de l’Instance, et fonde le Square, une organisation chargée de réunir des informations pour contrer ses plans.

Le Square est ainsi dirigé par et administré par des personnes qui cherchent à affaiblir l’Instance à la fois pour des raisons politiques et personnelles, à l’instar de Georges Kepler, dont la femme et la fille ont été asphyxiées sur la Lune, Anita Juarez, tradeuse qui a démissionné parce qu’elle ne supportait plus les « saloperies » de ce métier, ou encore le lieutenant Daniel Kovalsky, seul survivant d’un incendie causé par les Puissances pour détruire des prototypes d’avions plus performants que les leurs.

Dans les rangs du Square, on trouve également Chan Coray, fils d’un universitaire, Paul Coray, réfugié dans le Veld et recherché par les Puissances et ses B-men, c’est-à-dire ses milices privées, en raison des secrets qu’il détient sur les projets de l’Instance.

Chan Coray va faire la rencontre du lieutenant Daniel Kovalsky dans le premier tome du cycle, ce qui le conduira à rejoindre le Square et les Défenseurs, sa force armée qui donne son titre au deuxième volume.

Chan est l’un des personnages les plus importants du cycle, puisqu’on suit son parcours et son évolution au cours des trois volumes de F.A.U.S.T (le titre du cycle fait d’ailleurs de lui un personnage éponyme), au cours desquels l’auteur nous donne son point de vue en alternance avec ceux d’autres personnages, comme Daniel Kovalsky ou Georges Kepler dans les deux premiers tomes, tandis que Tonnerre Lointain, le dernier tome, se concentre exclusivement sur lui. À travers le personnage de Chan, le lecteur observe l’énorme fracture entre le Village et le Veld, puisqu’il a vécu dans les deux structures et note les différences entre l’extrême richesse de l’un et l’extrême pauvreté de l’autre.

Le conflit entre l’Instance et le Square va se jouer sur plusieurs tableaux, politique et judiciaire avec des débats entre les tenants et les manœuvres de chacune des factions.

Les médias possèdent également une grande importance, parce que le Square comme l’Instance vont devoir maîtriser au maximum leur communication et leurs liens avec la presse pour faire face aux scandales qui peuvent les frapper, ce qu’on observe dans les potentiels scandales qui entourent le programme d’entraînement des Défenseurs, supposément basé sur des modifications corporelles et un entraînement en réalité virtuelle.

Parfois, la lutte entre les deux factions s’avère plus ouverte, ce qu’on observe lors de séquences d’action nerveuses et aux accents super-héroïques.

Le monde dépeint par Serge Lehman dispose d’un niveau de technologie très avancé, puisque la nanotechnologie est employée pour corriger des problèmes de vue, soigner des cancers ou des carences en vitamines, on trouve des vêtements thermorégulés, des implants technologiques qui permettent de disposer d’une vision augmentée avec des affichages satellites topographiques de très haute précision, des dispositifs de télécommunications intégrés au corps, des exosquelettes…

Le programme « Tonnerre Lointain », appliqué à certains Défenseurs dans le deuxième tome, ira encore plus loin, avec un programme d’entraînement expérimental, qui les transforme en surhommes grâce à des nanomachines qui transforment les muscles, l’ajout de céramique dans les os pour supporter des chocs d’une tonne, des améliorations sensorielles,  des implants de griffes, de crocs, et même de connaissances diverses et variées qui permettent d’apprendre des mouvements instantanément, de décrypter des attitudes physiques à travers des « chaînes neuronales synthétiques ».

Cette transformation physique extrême donne une puissance phénoménale à ces Défenseurs, qui acquièrent des pouvoirs similaires à ceux que l’on peut retrouver chez des super-héros, puisqu’ils sont par exemple capable de soulever des centaines de kilos, courir 50km en a peine plus une heure, ou encore contrôler leur rythme cardiaque, mais elle s’accompagne d’une transformation psychologique, qu’on observe chez Chan, qui a peur de perdre son humanité, tout comme ses camarades, parce qu’ils sont techniquement devenus similaires à des machines ou à des surhommes, qui peuvent perçus comme tels par la population et les médias, et donner naissance à des légendes, ce qu’on observe dans les deuxième et troisième volumes. Ces Défenseurs cherchent alors à former une un groupe solide et uni, malgré toutes les épreuves et opérations qu’ils doivent affronter. En cela, le deuxième volume peut constituer une réflexion sur le statut de l’être humain et de sa capacité à socialiser et former un groupe lors de situations de changements extrêmes, avec des personnages tiraillés par leurs passés respectifs liés au Veld et prêts à s’engager contre l’Instance.

Les récits du cycle traitent également de l’aliénation de l’être humain par la technologie, avec d’une part le « programme Enversmonde », un programme d’entraînement militaire en réalité virtuelle qui peut aller jusqu’à blesser ou même tuer ceux qui le subissent, ce qui dépossède l’Homme de sa volonté de vivre, puisqu’un programme peut le tuer alors qu’il est en pleine santé.

Dans Tonnerre lointain, le troisième volume, on découvre l’existence des « compilés », qui sont des esprits humains numérisés à partir de leurs cerveaux et émulés dans des environnements qui leur donnent l’impression de « réellement » exister, ce qui fait qu’ils n’ont pas conscience d’être des programmes et sont donc aliénés, parce qu’ils ne peuvent rien faire et sont systématiquement modifiés ou remis à zéro pour qu’ils ne se rendent compte de rien, ou pire, ils ont conscience qu’ils sont des programmes sans corps, et que des copies d’eux, physiques ou virtuelles, existent un peu partout dans le monde, ce qui rend leur condition tragique. Les compilés sont en effet employés par les Puissances pour servir de main d’œuvre dans les entreprises de télécommunications ou de transports en pensant qu’ils sont de « vrais travailleurs » qui débutent tout juste dans leurs fonctions alors qu’ils sont réinitialisés tous les jours, ce qui rend leur aliénation totale.

On remarque aussi que les compilations détruisent peu à peu le cerveau humain, ce qui fait que les habitants du Veld qui se font numériser contre de l’argent finissent par mourir, alors que leurs versions informatisées deviennent exploitées par les Puissances, ce qui renforce le côté tragique de la compilation.

 

Dans F.A.U.S.T, la technologie semble donc profondément altérer l’Humanité, qu’elle participe à l’améliorer avec les programmes Enversmonde ou Tonnerre Lointain ou à la numériser grâce à la compilation.

En effet, les programmes par lesquels passe Chan Coray le transforment en surhomme, mais aussi en une sorte de machine, de légende, ce qui le place hors humanité parce qu’il n’est plus vu comme appartenant au commun des mortels, et on voit à travers son point de vue qu’il intègre complètement de ne plus être un humain standard dans le deuxième et troisième volume de la trilogie, puisqu’il se rend compte que ses capacités le placent complètement au-delà de la norme. Quant à compilés, ils sont mis hors humanité, parce qu’ils sont considérés comme des programmes et non des simulations de personnes bien réelles, qu’on force à travailler.

Ainsi, le cycle de F.A.U.ST date d’il y a 20 ans, mais il est toujours porteur d’actualité, parce que le monde gouverné par les pouvoirs privés et les évolutions de la technologie sujettes à controverses sont des thématiques plus que jamais présentes, comme le montrent à des degrés de pessimisme divers les romans de Jean Baret, de Jacques Martel ou d’Alain Damasio.

 

Le mot de la fin

 

Cette intégrale du cycle de F.A.U.S.T fut une bonne découverte pour moi.

Serge Lehman dépeint dans les deux novellas et les trois romans un monde presque complètement contrôlé par les pouvoirs privés, regroupés dans l’Instance, un ensemble de grandes entreprises qui cherchent à prendre le contrôle de la Terre pour complètement supplanter les pouvoirs étatiques. Ces pouvoirs privés ont fracturé la société en deux mondes distincts, avec le Village, regroupement de zones urbaines avec un haut niveau technologique où vivent les personnes les plus riches, et le Veld, où les plus démunis et les laissés pour compte vivent sans couverture médicale, sans forces de l’ordre, dans des environnements pollués.

La Fédération Européenne fonde alors une organisation, le Square, pour lutter contre les plans de l’Instance, de manière politique et médiatique.

Au sein du Square évolue Chan Coray, un jeune homme ayant grandi dans le Village, puis fui dans le Veld avec son père recherché par l’Instance, qui par la suite s’engage dans l’organisation européenne grâce au lieutenant Daniel Kovalsky. Chan va donc rejoindre le conflit entre le Square et l’Instance pour devenir le F.A.U.S.T, une figure légendaire et super-héroïque au destin trouble.

L’auteur traite également du pouvoir de la technologie sur l’intégrité humaine et de son potentiel aliénant.

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