La Voie Verne, de Jacques Martel

Salutations, lecteur. As-tu déjà lu des récits de Jules Verne ? Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman qui lui rend hommage et qui montre que cet auteur est une véritable légende.

La Voie Verne, de Jacques Martel

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie chaleureusement !

Jacques Martel est un auteur français de Science-Fiction et de Fantasy. En parallèle de sa carrière d’écrivain, il est le co-fondateur des éditions Harnois, qui publie des magazines d’Histoire. Jacques Martel est en effet passionné par l’Antiquité et l’époque médiévale. Il pratique également l’escrime et le jiu-jitsu.

Il est l’auteur du diptyque Sacrifice du guerrier (2008), de La Guerre de l’Hydre (2013), de Bloody Marie (2014), et de La Voie Verne, paru en Janvier 2019, dont je vais vous parler aujourd’hui. Tous ses romans sont parus aux éditions Mnémos.

« Un futur qui pourrait être aujourd’hui : l’usage du papier a disparu et l’ensemble des connaissances a été numérisé, jusqu’à ce qu’un virus informatique terriblement puissant et fulgurant en anéantisse une grande partie.

Dans ce monde au savoir gangrené, John, un homme d’âge mûr, devient majordome pour de mystérieuses raisons dans une famille richissime, recluse dans un immense manoir perché au cœur des Alpes. C’est là que vit Gabriel, un étrange enfant qui passe son temps dans un univers virtuel mettant en scène un XIXe siècle singulièrement décalé où il retrouve tous les héros, machines et décors de Jules Verne, un écrivain depuis longtemps oublié…

Confronté au mutisme du jeune garçon, aux secrets et aux dangers du monde virtuel dédié à Jules Verne, John s’embarque sans le savoir dans une aventure dont les enjeux se révéleront bientôt vertigineux. »

Mon analyse du roman se divisera en deux parties. La première ne comportera aucun spoil et évoquera l’aspect cyberpunk et dystopique sujet à nuance du roman, et une seconde, dans laquelle j’approfondirai un peu la première partie et donnerai de nouveaux points d’intérêts du roman, mais en spoilant beaucoup. Je conseille donc à ceux qui veulent garder un plaisir de lecture intact de ne lire que la première partie de cette chronique.

Ceci étant dit, nous pouvons commencer.

 

L’Analyse

 

Un Cyberpunk dystopique ?

 

Avant de vous montrer en quoi La Voie Verne peut être rattachée au genre du cyberpunk, il convient d’abord de définir ce qu’est le cyberpunk. Je vais donc m’appuyer sur la définition qu’en donnent Apophis et L’Encyclopédie en ligne de la SF et synthétiser leurs deux propos.

Le cyberpunk est un sous-genre de la science-fiction né dans les années 1980, né sous la plume K. W. Jeter (Dr Adder, 1984), Bruce Sterling (Schismatrice, 1985) et surtout, du Neuromancien (1984) de Wiliam Gibson, qui a popularisé les codes de ce genre tels qu’on les conçoit. Le cyberpunk met en scène un monde qui se situe dans un futur proche gouverné par les grandes entreprises et le libéralisme économique, ce qui donne à ce type d’œuvre un aspect assez (voire carrément) dystopique, et qui fait la part belle à la technologie cybernétique (univers virtuels, implants mécaniques et prothèses, informatique extrêmement développée) mais aussi biologique dans des romans ultérieurs (manipulations génétiques, traitements hormonaux, reconfiguration de l’organisme). L’esthétique du genre repose donc sur un homme cybernétique, déshumanisé par son aspect mécanique, mais aussi par son manque de liberté lié au pouvoir écrasant et corporatiste des entreprises, dans un monde à la fois sombre et (souvent) bardé de néons. Le roman cyberpunk met souvent en scène un personnage principal issu des marges c’est-à-dire un personnage qui ne s’ancre pas pleinement dans le système et qui veut (ou finit par vouloir) le renverser, d’où le côté -punk du genre.

La Voie Verne peut être rattachée au genre du cyberpunk pour diverses raisons, mais il s’en distingue néanmoins pour certaines autres que je vais maintenant détailler.

Le roman de Jacques Martel dépeint une société dans laquelle le néo-libéralisme a énormément progressé, avec l’avènement de conglomérats qui possèdent et contrôlent énormément de parts et de secteurs du marché, avec des empires industriels et financiers tels que celui des Eristoff-Fenshi, ou encore l’entité financière Wángzǐ 7, présente sur des secteurs d’activité extrêmement variés. Cependant, le néo-libéralisme n’est pas parvenu à gérer les crises écologiques et économiques, et porte même une part de responsabilités dans les catastrophes naturelles décrites dans le récit à plusieurs reprises (l’eau de pluie contient de plus en plus de métaux lourds, des tempêtes et des séismes secouent violemment certaines régions du monde…). Ces catastrophes climatiques et écologiques montrent que la Terre est en piteux état. L’auteur montre aussi que la fracture sociale entre les pays occidentaux et le reste du monde est toujours plus grande, à cause de la surpopulation de certains pays (Inde, Chine) et des famines, par exemple. Même si l’Humanité est parvenue à coloniser la Lune, Mars et Europe, elle reproduit des erreurs passées en exploitant ses colonies spatiales, à travers les usines chinoises qui se trouvent sur la Lune. L’avènement de la conquête spatiale se trouve donc fortement nuancé par les problèmes qu’il entraîne.

Pour permettre l’épanouissement de la population, mais aussi en raison de préoccupations supposément écologiques et économiques, le gouvernement européen (le continent, pas le satellite de Jupiter) a établi plusieurs mesures, telles que « NoWeightButReal », qui abolit l’argent liquide (les pièces de monnaie, les billets…) et « RecyclAir », qui force le recyclage de tous les livres papier et qui en interdit la production, parce que les œuvres sont toutes plus ou moins numérisées, au détriment de l’aspect patrimonial et authentique du livre papier. La population est donc fortement dépendante du numérique dans le roman de Jacques Martel, avec tous les avantages et inconvénients que cela implique. Des machines peuvent s’occuper de tout dans une maison et l’usage du papier est interdit ou fortement contrôlé, mais certaines personnes sont réfractaires à l’idée de cybernétiser complètement leur vie, à l’image de Madame Dumont-Lieber, qui tient à rester maîtresse chez elle. L’Homme est donc en apparence libéré des contraintes matérielles et des taches ménagères, mais il s’expose également à une exposition constante aux machines, et donc à l’espionnage ou la surveillance, et surtout à une dépendance à la technologie qui peut avoir des conséquences graves, puisque des centaines de milliers de personnes vivent enfermées chez elles tout en « vivant » dans des univers virtuels. Les progrès technologiques et les avancées sociales dépeints par Jacques Martel, tels qu’ils sont décrits et pensés, pourraient donc s’avérer positifs, parce qu’un revenu universel est créé en Occident et que l’accès à la connexion est entré dans les droits de l’Homme, mais ils nous sont décrits dans un contexte d’urgence, et le récit nous montre leurs aspects négatifs, en montrant les différences fondamentales entre la situation des pays riches et celle des pays en développement, ou encore les dangers de la numérisation complète de la société. Ainsi, vous verrez lors de votre lecture que La Voie Verne montre une dichotomie entre la foi dans le Progrès (technologique et social) et la réalité du monde qui peut lourdement ébranler cette foi et briser certaines illusions utopiques à travers un certain accent dystopique. Par exemple, les mesures mises en place par l’Union Européenne sont appliquées par des agents qu’on peut qualifier de technocrates, qui sont extrêmement procéduraux et imbus d’eux-mêmes et qui ne cherchent qu’à appliquer bêtement les règles par plaisir sadique, à l’image de Lamprin, l’agent de la « Répression des fraudes ». À noter également qu’Internet a énormément évolué et est devenu le « Halo » grâce à la montée en puissance des clouds et des espaces de stockage à distance, permettant un accès aux flux de données constant.

On pourrait croire que cette progression d’Internet est une source d’optimisme pour les personnages du roman, mais ce n’est pas le cas, parce que l’optimisme lié à Internet et les progrès qu’il peut apporter (diffusion plus facile des informations, mise en contact de personnes, développement de projets partagés, abolition des distances…) a été profondément remis en question. L’auteur fait un parallèle entre cette perte de foi en Internet avec la perte de foi dans le progrès scientifique à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, alors que de plus en plus de machines sont utilisées et fabriquées pour faire la guerre. Dans ces deux époques, les nobles idéaux, ceux de Jules Verne pour le 19ème siècle et ceux de Kurt, le barman du Pyrate’s Bay, dans lequel le personnage-narrateur John Erns se rend souvent, sont bafoués et victimes de désillusion à cause du comportement du reste des Hommes.

Cette dichotomie entre idéal et désillusion s’observe aussi dans la manière dont la société future imaginée par Jacques Martel fantasme le passé et romance le réel. En effet, La Voie Verne évoque le fait que certaines régions françaises se soient ouvertes au « tourisme vivant », des sortes de spectacles permanents où des reconstitutions de décor régionaux d’époque emploient des personnes chargées de travailler dans des « mines-musées » ou des « usines-musées », pour faire revivre une vision fantasmée du passé, sans aucun souci de vérité historique ou de visée patrimoniale. Des « e-cones » sont également présentes dans le Halo. Ce sont des personnalités virtuelles, qui peuvent parfois être des célébrités du passé, à l’image des « e-Beatles » et des « e-Stones » et qui peuvent être autant adulée que leur version réelle à leur époque. Même le journalisme devient romancé avec sa transformation en « infotainment » (contraction d’information et enternainement), qui n’a plus pour visée d’informer, mais de divertir grâce à l’usage du romanesque et du storytelling. En cela, La Voie Verne se rapproche beaucoup du cyberpunk, avec une société néo-libérale porteuse d’inégalités et une culture numérique très présente. Dans le traitement des technologies numériques futures et de leur impact sur la société, on pourrait d’ailleurs rapprocher La Voie Verne de BonheurTM de Jean Baret. Les deux romans se distinguent toutefois par leur narration et leur ton (attention, je n’établis pas de hiérarchie entre ces deux œuvres). Là où Jean Baret présente un personnage totalement aliéné et conforme à la société dans laquelle il vit, Jacques Martel choisit un personnage-narrateur qui se révèle être plutôt hostile à certains changements du futur, ce qui fait de lui une sorte de marginal, qui n’est pas totalement en adéquation avec la pensée de son temps. Et là où Jean Baret nous livre un véritable coup de poing dans l’estomac par pages interposées et un humour noir bien dosé, Jacques Martel cherche à montrer pourquoi l’Homme a perdu a foi dans le progrès, mais également comment cette foi peut ressurgir. Il montre par exemple plusieurs utilisations positives du Halo, avec par exemple des organisations citoyennes telles que « 1789 » qui ont pour but de se faire entendre du pouvoir, ou l’essor des « freegames », des univers virtuels gratuits créés par des passionnés et auxquels n’importe qui peut se connecter pour échanger avec d’autres personnes.

Le roman de Jacques Martel montre également que l’optimisme vis-à-vis du Halo a été profondément ébranlé à cause du BigWorm, un virus informatique qui a ravagé les données du Halo et en a supprimé, dans l’ordre alphabétique inverse. Il a donc détruit les données dont le nom commençait par Z, puis Y, et en grande partie le W et le V avant d’être stoppé. Le X est un cas à part et a considérablement ralenti le virus, parce que même un virus comme le BigWorm n’a pas pu éliminer toutes les entrées relatives à la lettre X, avec notamment les contenus pornographiques. La Voie Verne montre donc clairement que même le stockage cloud, présenté comme bien plus fiable que les stockages physiques, peut se révéler périssable et exposé à des dangers, tout en montrant aux lecteurs les possibilités offertes par le Halo, avec les mondes virtuels notamment.

Certaines données ont donc totalement disparu du Halo et peut-être du monde, à l’instar de l’œuvre de Jules Verne, que le narrateur John Erns va s’efforcer de retrouver dans un but bien précis. Pour cela, il va devoir communiquer avec Gabriel, petit-fils de madame Dumont-Lieber chez qui il va s’engager comme majordome. Gabriel est un enfant autiste fasciné par les Voyages Extraordinaires de Jules Verne. John va devoir apprendre à intéresser l’enfant, comprendre comment son esprit fonctionne, pour essayer de restaurer avec lui l’univers de Jules Verne. Le discours de l’auteur sur la manière dont fonctionnent les enfants autistes semble documenté et renseigné, et cela donne un discours sur la différence, qui montre que ces enfants peuvent s’intégrer à la société sans être considérés comme des bêtes de foire.

Voilà donc pour la partie sans aucun spoiler. Si vous souhaitez garder toutes les surprises de l’intrigue, je vous conseille de passer maintenant à la conclusion de cette chronique.

 

Mise en abîme, ésotérisme et optimisme

 

Bon. Si vous êtes encore là, c’est que vous n’avez pas peur de vous faire spoiler certains (pas tous) éléments clés de La Voie Verne.

Le roman de Jacques rend un hommage vibrant à Jules Verne. Cet hommage s’observe d’abord à travers l’univers virtuel recréé par Gabriel dans le Halo. L’enfant a en effet créé un univers reproduisant complètement l’univers des romans de Jules Verne en le transcrivant numériquement grâce à du code. Ainsi, le monde virtuel créé par Gabriel reprend toutes les machines, tous les environnements et tous les personnages de l’auteur. Le lecteur retrouvera ainsi dans ce monde (mais aussi dans d’autres) Robur le Conquérant et ses machines L’Albatros et L’Épouvante, ainsi que le capitaine Nemo. L’hommage à Jules Verne de Jacques Martel passe donc à travers le développement de Gabriel au contact de l’univers de Jules Verne et de son rapport avec John Erns. Gabriel apparait donc comme une sorte de geek qui rend hommage à son auteur favori à sa manière.

Et c’est là que j’en arrive au gros spoil de l’intrigue de ce roman (vous êtes toujours libres de passer à la conclusion).

 

John Erns, le personnage narrateur, est en réalité Jules Verne lui-même. Oui, vous avez bien lu. Cette mise en scène de l’écrivain comme personnage narrateur permet de créer une mise en abîme qu’on peut rapprocher de L’Instinct de l’équarrisseur de Thomas Day (que j’ai chroniqué à mes débuts de blogueur), dans lequel Arthur Conan Doyle côtoie le personnage de Sherlock Holmes.

Dans le cas de La Voie Verne, le fait d’avoir transporté Jules Verne jusque dans le futur permet d’interroger son statut de « chantre du progrès », puisque l’auteur avait des idées très optimistes quant à l’utilisation du progrès scientifique. Ces idées ont profondément été ébranlées lorsqu’il a vu de ses yeux que le futur n’était pas du tout ce qu’il imaginait. La présence de Jules Verne en tant que personnage permet également à l’auteur de renforcer son parallèle entre la fin du 19ème siècle et le futur qu’il décrit, en montrant que dans ces deux époques, le progrès technique et la science peuvent échapper aux mains de l’Homme et peuvent appuyer un système de violence (les guerres) ou d’aliénation (la dépendance au numérique). Les merveilles que peut produire l’esprit humain sont donc questionnées par Jacques Martel à travers son personnage principal, qui compare sa propre époque avec toutes celles qu’il a traversées par la suite, et qui l’ont confronté à l’infâmie de l’Homme et du progrès.

Le roman traite également de l’immortalité et de la légende que peuvent devenir certains auteurs et artistes, mais aussi de celles qu’ils peuvent engendrer à travers leur œuvre, l’héritage culturel qu’ils peuvent laisser, mais également la manière dont on peut les oublier. Jacques Martel lie ce propos patrimonial à l’ésotérisme (métempsychose, égrégore) pour montrer comment le nom d’un auteur peut perdurer à travers les âges, mais également la manière dont il peut être dépassé par ses personnages, à travers le fait que Jules Verne traverse les époques en prêtant attention à la manière dont son œuvre est perçue, avec même un petit clin d’œil au steampunk au passage.

Enfin, cette mise en scène du personnage de Jules Verne permet de renouer avec une science-fiction plus optimiste, malgré le futur dans lequel il vit, grâce à la dernière partie du roman et à la fameuse Voie Verne qui donne son titre au roman et qui fait une fin que j’ai personnellement trouvée magnifique.

 

Le mot de la fin

Dans La Voie Verne, Jacques Martel dépeint un futur aux accents cyberpunk nuancés par un certain optimisme et un discours sur la différence. Il rend également hommage à Jules Verne, en confrontant la légende de l’auteur à une époque qui a besoin de sa manière de traiter le progrès.

Vous pouvez aussi consulter les chroniques d’Ombrebones, Boudicca

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9 commentaires sur “La Voie Verne, de Jacques Martel

      1. Le pitch de la Voie Verne me plaisait déjà beaucoup… je trouve qu’il y a des livres comme ça qui nous accrochent même avant la lecture et comme ce fut le cas pour Bonheur TM, j’ai très envie de me laisser tenter par celui-ci vu la chronique positive que tu as faite 😉

        Aimé par 1 personne

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