Bankgreen (intégrale), de Thierry Di Rollo

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’une œuvre de Fantasy singulière, écrite par un auteur qui n’a pourtant pas l’habitude de ce genre.

Bankgreen, de Thierry Di Rollo

Bankgreen l'intégrale

Introduction

 

Thierry Di Rollo est un auteur français né en 1959. Il écrit principalement dans les genres de la science-fiction, du fantastique et du roman noir, dans les formats de la nouvelle et du roman. Ses œuvres sont pour la plupart disponibles aux éditions du Bélial’, en format papier, mais aussi au format numérique, puisque l’éditeur a réédité d’anciens écrits de l’auteur (Number Nine et Archeur) en numérique pour les rendre de nouveau disponibles. Ses romans policiers, Le Syndrome de l’éléphant et Préparer l’enfer sont respectivement disponibles chez Denoël et Gallimard (dans la collection Série Noire), et ses recueils de nouvelles, Cendres et Crépuscules ont été publiés par ActuSF.

Avant de vous parler de Bankgreen, je tiens à vous dire qu’avant Le Dernier des varaniers, je n’avais jamais lu de récits de Thierry Di Rollo. J’ai eu tort, et je pense que je lirai certains romans de l’auteur cette année !

Mais revenons à Bankgreen. À l’origine, c’est un diptyque composé des romans Bankgreen et Elbrön, parus respectivement aux éditions du Bélial’ en 2011 et 2012. Le premier volume avait reçu le prix Elbakin l’année de sa sortie. Le diptyque a ensuite été réédité fin 2018, toujours au Bélial’, dans une édition intégrale comportant une novella inédite, Emmon et une bibliographie complète de l’auteur.  Cette intégrale est parue dans la (magnifique) collection Kvasar de l’éditeur, et est disponible au format numérique. Notez que le titre du premier roman a changé, et est devenu Le Dernier des varaniers.

Voici la quatrième de couverture de Bankgreen :

« Mordred est le dernier des varaniers, l’ultime représentant d’une race dont l’origine se perd dans les premiers battements du cœur du monde. Nul n’a jamais vu son visage derrière le heaume gris qu’il ne quitte en aucune occasion, pas plus que la couleur de sa peau par-delà l’armure qui l’habille — à moins que l’armure elle-même ne soit précisément cette peau, et son heaume son visage… Mordred est celui qui annonce, et nul n’échappe à son épouvantable prédiction : il connaît la fin de chacun, l’instant précis et les circonstances de la mort de quiconque croise sa route. Mordred est le plus redoutable des mercenaires. Aussi vieux que Bankgreen l’immémoriale, Bankgreen la mauve et noire, Mordred est immortel. À moins que… Car après tout, sur Bankgreen, qui sait si la mort même ne pourrait pas mourir ? »

Mon analyse évoquera dans un premier temps le monde de Bankgreen, puis je parlerai de la narration et du style de l’auteur, avant de parler des personnages et des thèmes de ce cycle. Je vais donc parler de tous les récits, et il y a donc un certain risque de spoil, vous m’en voyez désolé mais je tenais à vous parler de certaines thématiques (et encore, je ne parle de tout, plusieurs lectures et heures de travail seraient nécessaires pour cela).

Ceci étant dit, c’est parti !

 

L’Analyse

 

Bankgreen, monde-personnage à part entière

 

Lors de la lecture de ce cycle, le lecteur se rendra vite compte que Bankgreen est un personnage à part entière, qui dicte ses propres règles, que même les êtres les plus anciens ou puissants telles que les Runes (Brenne, Lyve Nomphée…), pourtant presque aussi âgées que le monde lui-même pour certaines d’entre elles, ne peuvent pleinement comprendre. La sentence « Sur Bankgreen, tout a une raison », martelée au cours des trois récits prend alors tout son sens et montre que le monde lui-même possède des intentions, et suit un schéma précis, en ne laissant absolument rien au hasard. Certaines autres sentences, placées en fin de chapitre (« Bankgreen est souveraine », « Bankgreen est indicible », « Le Temps de Bankgreen n’appartient à personne » et beaucoup d’autres), appuient sur le fait que le monde règne sur ses habitants et pas l’inverse. Ils lui doivent tout, et elle ne leur est en rien redevable. Le monde, et par extension, la Nature, est toute puissante dans Bankgreen, et à l’image de Dieu, ses voies sont impénétrables.

Seules les Runes, les créatures les plus anciennes du monde, peuvent tenter de cerner les intentions de leur monde, et tenter d’aller (ou non) contre sa volonté, et n’y arrivent pas toujours. Le fait que les Runes fomentent leurs propres plans et parviennent ou non à leurs fins est d’ailleurs le moteur des intrigues des trois récits. Cependant, elles sont loin d’être toutes-puissantes ou capables de prendre l’ascendant sur la volonté de leur monde. Elles sont toutefois à la fois les moteurs de l’intrigue, parce que ce sont elles qui déclenchent les événements des trois récits ou y jouent des parts importantes, et des éléments de résolution. Les Runes jouent en effet un rôle extrêmement important dans les dénouements des intrigues des récits, en agissant comme des gardiennes du monde de Bankgreen. Des gardiennes faillibles qui ne comprennent pas forcément les intentions de ce qu’elles doivent protéger, mais des gardiennes tout de même, qui cherchent à préserver la paix sur le monde.

Bankgreen possède plusieurs espaces, notamment le gigantesque continent de Pangée, ainsi qu’un océan, appelé GrandEau. Sur Pangée, on trouve les Digtères (des êtres humanoïdes à trois doigts), les Arfans et leurs esclaves les Shores, qui sont des êtres humains au sens strict du terme. Les Arfans et les Digtères se livrent des guerres incessantes et meurtrières pour le contrôle de la région de l’Orman. Sur GrandEau, on trouve notamment le Nomoron, un gigantesque navire, conduit par l’Hunum (un être capable de vivre un millier d’années), et où vivent des Katémens (un peuple humain), des gnomes, des Émules (qui sont aussi appelées Entités), ainsi que des rats géants. Sur le Nomoron, on peut noter que chacun des peuples sont forcés de vivre en harmonie s’ils veulent survivre sur GrandEau. Ainsi, chaque peuple possède une fonction qui implique plus ou moins de contraintes et de souffrances physiques et morales (les rats géants se font arracher les yeux, par exemple). Le lecteur verra cependant que cette cohésion possède des limites, et que la vie sur le Nomoron n’est pas forcément meilleure que sur Pangée. À ce titre, la vie sur mer peut être perçue comme moins violente que la vie sur terre dans le cycle, mais elle reste porteuse d’un esclavage d’une partie de la population par une autre.

Ainsi, des guerres entre Digtères et Arfans secouent la terre dans Le Dernier des varaniers. Ces guerres entraînent la naissance des Elbröns dans le roman suivant, Elbrön, entraînant une guerre aux conséquences funestes pour certains, et porteuse d’espoir pour d’autres. Thierry Di Rollo lie tous ces conflits entre eux et montre leur aspect nécessaire, inéluctable, et pourtant absurde. Telle guerre ou tel acte de violence en entraîne un autre, jusqu’à atteindre des sommets de violence absurde qui ne s’arrêtent seulement qui ne s’arrêtent que lorsque plus personne ne peut se battre. Pourtant, cette violence est présentée comme nécessaire pour purifier Bankgreen des personnes considérées comme mauvaises et des tueurs, et tout le cycle peut être lu comme l’effacement et le bannissement progressif de la violence sur Bankgreen. Le monde semble donc faire en sorte que tous les tueurs disparaissent de sa surface, jusqu’au dernier d’entre eux dans Emmön. Dans le cycle de Bankgreen, on peut aussi observer que le monde fait aussi en sorte de se purger de la haine, présentée comme le motif principal de tous les conflits (mis à part ceux d’Emmön, mais je ne peux pas vous en dire plus), et l’auteur met l’accent sur elle en montrant son fonctionnement, et la manière dont elle peut être amplifiée jusqu’à ce qu’elle devienne absurde et se noie dans la violence. Il n’hésite d’ailleurs par non plus à montrer l’aspect brutal des conflits et des meurtres à travers des descriptions évocatrices.

On peut également ajouter que le monde de Thierry Di Rollo se purge de l’asservissement des uns par les autres. Bien qu’une certaine harmonie existe sur le Nomoron, les gnomes et les rats, auxquels on crève les yeux, sont largement exploités pour des taches pénibles, similaire à celles de mineurs. Et justement, les Shores, esclaves des Arfans, creusent dans les mines de l’Orman à la recherche de minerais précieux. Des êtres humains sont donc réduits en esclavage sur la terre ferme au même titre que des créatures surnaturelles et des animaux le sont. L’aliénation des Shore est même encore plus violente que celle subie par les rats géants et les gnomes, d’une certaine façon, parce qu’ils sont forcés de prendre de la drogue pour se sentir heureux de travailler, là où les rats géants et les gnomes peuvent trouver du bonheur malgré leurs souffrances.

Sur Bankgreen, l’idée de cycle du temps semble présente. Il n’y a que deux Saisons qui forment un « cycle », c’est-à-dire une année, le Sommeil qui correspond à un hiver prolongé, et l’Éveil qui serait une sorte de printemps et d’été. Des créatures disparues peuvent « ressurgir » puis disparaissent à nouveau, et l’harmonie du monde ne semble jamais pouvoir être perturbée longtemps, car elle est toujours restaurée (à un certain prix, cependant).

Il existe des dimensions parallèles à Bankgreen, dans lesquelles certains groupes de personnages peuvent « verser ». Les Runes et les Émules ont les Limbes, tandis que les varaniers ont les Brumes de l’Okar. Une autre de ces dimensions émergera au cours des récits, mais je ne vous en dirai pas plus. Ces dimensions peuvent sembler complètement abstraites, mais elles possèdent une importance capitale (vous comprendrez pourquoi à la lecture), et personnellement, j’ai trouvé que la description des environnements qui composent ces dimensions sont extrêmement évocatrices.

 

Narration et style

 

Le lecteur possède le point de vue de beaucoup de personnages des récits, retransmis le plus souvent à la troisième personne, mais parfois la narration adopte la première personne. Les récits sont en tout cas immersifs et happent le lecteur dans les pensées des personnages, leur intériorité (ou leur manque d’intériorité), leurs interrogations ou les rapports qu’ils entretiennent avec Bankgreen.

Le style adopté par Thierry Di Rollo est assez direct et brutal, et pourtant il est travaillé et poétique, appuyé par un lexique riche, des formules qui retranscrivent à la perfection l’état d’esprit des personnages, des descriptions travaillées et des phrases globalement très rythmées. Le style de Thierry Di Rollo est très abouti selon moi. L’auteur joue également avec des symboles et des éléments de typographie lorsque les personnages s’expriment par la pensée.

 

Personnages et thèmes

 

Je vais ici m’arrêter sur certains personnages et thématiques du cycle.

D’abord, Mordred le varanier, qui est une, sinon la figure centrale de Bankgreen. C’est un personnage fascinant, dernier des varaniers, des êtres en armure chevauchant des grands varans avec lesquels ils vivent en harmonie (un varan ne peut survivre sans son varanier et se suicide si celui-ci meurt). Les varaniers sont des mercenaires, et ce sont des êtres énigmatiques, parce qu’on ne sait pas si quelque chose se trouve sous leur amure, qu’ils ne quittent jamais. L’auteur apporte des explications et des précisions sur cette question dans Elbrön, mais pas avant, et si je ne vous dévoilerai pas la vérité sur les varaniers dans cette chronique, sachez que les détails donnés par Thierry Di Rollo renforcent d’une certaine façon la fascination que peuvent éprouver le lecteur pour eux. Les varaniers possèdent également une grande longévité, et certains d’entre eux sont presque aussi âgés que les Runes. Mais revenons à Mordred, qui dispose d’un don de vision, c’est-à-dire qu’il peut voir les circonstances et la date de la mort de ceux qu’il croise, ce qui fait qu’il leur propose parfois de leur en offrir « une plus douce ». Dans Le Dernier des varaniers, on observe Mordred prendre part au conflit entre les Digtères, mais également le rôle qu’il joue dans les plans des Runes et de Sigmar, l’Hunum qui conduit le Nomoron. Dans le récit suivant, Elbrön, il défend le peuple des Shores qui est menacé par les Elbröns alors qu’il a perdu la mémoire (dans des circonstances que je ne détaillerai pas), et la novella Emmon nous montre sa chute.

Mordred est loin d’être un héros, il est cynique, prétentieux et violent, on le voit commettre plusieurs meurtres qui ne sont pas nécessaires (mais nécessaires selon lui), et s’il est un personnage actif et relativement maître de son destin dans Le Dernier des varaniers, il devient de plus en plus passif et manipulé dans Elbrön, à mesure que ses motivations, et son existence même, perdent de plus en plus de sens, parce qu’elles sont rendues absurdes par les différents changements de Bankgreen. Mordred est donc un personnage singulier, immortel et pourtant manipulé par les forces de son monde.

Les Runes, comme évoqué plus haut, sont des personnages clés de chacun des récits. Brenne, Lyve et Nomphée possèdent chacune une personnalité distincte. Nomphée est jeune et malicieuse, Lyve cherche à jouer avec le destin de Bankgreen, et Brenne tente de tempérer les agissements de ses sœurs. Elles sont dotées d’une grande beauté, d’une grande puissance, et ce sont elles qui tiennent dans leurs mains des autres personnages, à l’image des Parques de la mythologie grecque.

La lignée d’Yphor, le grand rat noir du Nomoron, regroupe des personnages singuliers, qui ne parlent que par la pensée, qui ont du mal à s’exprimer, ce qui est souligné par leurs nombreuses hésitations lorsqu’ils dialoguent avec d’autres personnages mais qui possèdent une très grande sensibilité. C’est très intéressant de voir des animaux tels que des rats être sensibles au monde qui les entoure ou à la beauté (celles des Runes ou des Entités), et qu’ils deviennent maîtres de leur destin plus rapidement que les Shores, qui doivent endurer énormément d’épreuves avant d’obtenir une véritable place sur Bankgreen et de retrouver une sensibilité au monde, qui avait été supprimée par leur esclavage, la drogue et la haine.

Enfin, je terminerai sur la thématique de la mort, qui est omniprésente dans chacun des récits. Mordred peut voir la mort de ceux qu’il croise, beaucoup de dialogues traitent de l’éternité, de la mort, de la nature même de celle-ci, et certains personnages, Silmar l’Hunum en tête, sont obsédés par leur longévité. Cette thématique est très récurrente et constitue l’une des clés de lecture du cycle.

 

Le mot de la fin

 

Bankgreen est un cycle à part dans la Fantasy française, et peut-être dans la Fantasy tout court. Thierry Di Rollo décrit les changements qui surviennent dans un monde âpre et dur, où même les immortels et les créatures les plus puissantes peuvent être des jouets du destin, et où la violence et la haine finissent par devenir absurdes et incompréhensibles. Les trois récits sont aussi servis par un style formidable, qui happe le lecteur sur Pangée et le plonge dans GrandEau. Pour moi, c’est un cycle à lire. Il faudra que je lise les romans de science-fiction de l’auteur, à présent !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Lutin (pour le premier tome). Si vous avez chroniqué ce cycle en partie ou dans son intégralité, signalez-vous en commentaire et je rajouterai des liens vers vos articles.

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9 commentaires sur “Bankgreen (intégrale), de Thierry Di Rollo

  1. Article super complet, bravo ! La couverture et le pitch m’intéressaient déjà bien mais je n’avais pas poussé l’analyse plus loin mais là je suis pas loin d’être convaincu ^^ je vais me pencher un peu plus sur l’ouvrage et si un jour je tombe dessus pourquoi pas ^^ y a deux ou trois livres de cet auteur qui m’intéressent vraiment bien en plus de Bankgreen comme Meddik ou les trois reliques.
    Merci pour ce retour.

    Aimé par 1 personne

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