Interview de Jean-Marie Alix

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’inaugure un format d’interview un peu particulier, puisque voici une série d’interviews avec l’artiste Jean-Marie Alix, dont j’ai visité l’exposition à La Galerie, à Paris, en automne dernier.

J’ai donc préparé plusieurs questions pour une interview, et nous avons convenu de découper ses réponses en plusieurs articles !

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les autres interviews en suivant ce tag, mais aussi dans la catégorie « Interview » dans le menu du blog.

Je remercie chaleureusement Jean-Marie Alix pour ses réponses détaillées et les photos de ces tableaux qui illustreront cette interview, et sur ce, je lui laisse la parole !

 

Interview de Jean-Marie Alix (1ère partie) 

 

Marc : Quelles sont vos origines, votre parcours et votre formation artistique ?

 

Mes origines et non parcours

 

Jean-Marie Alix :J’associe étroitement les notions de « parcours » et de « formation artistique ». Je pense en effet à un concept de « variations de trajectoires dans des champs d’influences multiples». Même si la formulation est compliquée cela revient à dire que notre esprit et nos actions sont sujets à de nombreuses influences, notamment pendant la jeunesse. C’est pour cela que je n’aborderai pas ici tout ce que m’ont apporté les influences provenant des domaines audiovisuels (émissions télévisées ou séances cinématographiques) sauf si elles concernent de créations graphiques animées.

Je suis originaire du Périgord Noir, une région du département de la Dordogne dans le Sud-Ouest de la France. Cette « Ancienne Terre Pétrocorienne » appartenait à la Gaule Celtique et a existé bien avant la colonisation romaine et l’expansion du Royaume de France.

Je suis donc né en 1956 dans une ancienne maison de famille. J’étais immergé dans ce Périgord profond dans lequel les coutumes du 19e siècle étaient toujours bien vivantes (travail de la terre, foins, moissons, vendanges, chasse…). Autour de moi beaucoup de gens parlaient le patois, un dialecte local, mais nous les enfants devions impérativement parler français. C’était indispensable pour pouvoir nous développer dans cette nouvelle société française de la deuxième partie du 20e siècle (période des « Trente Glorieuses »). A partir de 1961, avec mon frère nous allions à pied à l’Ecole communale mixte des Valades. Une seule maîtresse enseignait dans la même salle à des enfants des cours préparatoires au CM2. Il y avait quand même des albums de Coq Hardi et des bons points. A la maison, malgré les nombreuses heures de lignes d’écriture pour manque de discipline, je dessinai énormément et j’ai été absorbé très jeune par les bandes dessinées.  On collectionnait aussi des porte-clefs avec les blasons des provinces de France ou bien des portraits des cosmonautes russes ou ceux des astronautes américains. Notre grand frère nous apportait souvent des BD d’Artima : « Cosmos », « Atome Kid », « Fulgor ».

Mes parents ont toujours accordé une grande importance à la lecture (romans, livres historiques, journaux ou magazine de mode). Dans le grenier j’avais trouvé des vieux magazines illustrés de 1936. J’ai pu m’abonner aux hebdomadaires Mickey, Pilote et Tintin, j’avais même la Carte du Club Mickey ! Les Pilotorama de l’hebdomadaire Pilote ont très probablement contribué à mon intérêt pour les illustrations scientifiques et techniques. Les BD d’Astérix, de Philippe Druillet (Lone Sloane) et de Mézières et Christin (Valérian et Laureline, indeed !) m’ont fortement influencé.

La parution du mensuel « Fantask » fut pour moi un choc sur le plan artistique : j’étais très impressionné par les scénarios de Stan Lee et les dessins de John Buscema pour le surfer d’argent. J’avais même pris contact avec un scénariste de BD et même tenté de faire une BD pour un des premiers fanzines de l’époque… Malheureusement Fantask fut censuré au bout de 7 numéros en 1969. Je me fais un plaisir de vous en citer les raisons : « Cette publication est extrêmement nocive en raison de sa science-fiction terrifiante, de ses combats traumatisants, de ses récits au climat angoissant et assortis de dessins aux couleurs violentes. L’ensemble de ces visions cauchemardesques est néfaste à la sensibilité juvénile. » (Avis de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence – CSCPJ). Heureusement, deux plus petit formats aux couleurs sépia en sont sortis : Strange et Marvel…

Ce furent ensuite les années d’internat au de Lycée Bertran de Born pour mes « humanités » à Périgueux. Ces études secondaires furent accompagnées par les BD de « Métal Hurlant » des Humanoïdes Associés mais aussi celles « Charlie mensuel », d’« Actuel » et, pour bien alimenter ma tendance « gothique » très intériorisée, j’avais celles de « Creepie », « Eerie » et « Vampirella ».

 

Ma formation artistique

 

Ma formation artistique a réellement commencé lorsque je suis « monté à Paris » en 1975 pour devenir élève à l’Académie Julian-ESAG. J’y ai appris le dessin artistique classique, les techniques graphiques et le travail de la couleur. Le design graphique du Bauhaus imprégnait encore fortement les méthodes pédagogiques (mises en pages, création de logotypes, d’illustrations, d’affiches et apprentissage de la photographie argentique). Cette école était très exigeante sur la présence aux cours, la ponctualité, la grande quantité et la qualité du travail à un rythme soutenu. Rétrospectivement, avoir eu un professeur de dessin comme Roland Guillaumel ou par exemple des chargés de cours comme Paul Gabor ou Roman Cieslewicz ont été des sources de progression constantes.

Parallèlement à ce travail et rythme intenses   j’ai visité beaucoup d’expositions au Grand Palais mais aussi la FIAC et de nombreuses galeries. Les lasers du «Diatope» de Iannis Xénakis, le Palais de la Découverte et l’ancien Musée de l’Holographie dans le Quartier de l’Horloge m’ont beaucoup inspiré. Par ailleurs, passionné de lecture, i’ai lu «Dune» de Franck Herbert, des romans de Philip K. Dick, des nouvelles de Jorge Luis Borges entre autres. Notre école nous avait abonnés à Graphis, une revue suisse spécialisée dans la création graphique, à la revue typographique avant-gardiste américaine «U&lc» (Upper & Lower cases). Au sein de cette école, ce qui était passionnant était aussi la diversité des personnalités et des talents artistiques. Bien que l’ESAG ait été qualifiée à l’époque d’«usine » il en émergeait toujours des créations visuelles très originales.

Cependant, un des plus grands chocs artistiques à ce moment fut pour moi la projection de la démoreel de Triple-I (Information International Inc.) en février 1979. C’était dans la salle audio de l’ESAG un jeudi soir. Gérard Blanchard, grand érudit de l’histoire de la typographie, compagnon de Lure et conférencier proposait tous les jeudi soir une conférence sur un thème lié aux créations les plus récentes dans le domaine des arts graphiques. Il avait récupéré un des premiers showreel de Bob Abel sur film 16 mm. C’étaient les premiers logos animés en 3D suivis d’un travelling sur un service à thé et d’une sphère de fleurs synthétiques. Il nous l’a passée et repassée 6 ou 7 fois. La bande son était la chanson « I feel love » de Donna Summer !)…

C’est à partir de ce moment-là que j’ai été possédé par le démon de l’infographie. J’ai ressenti profondément que c’était une nouvelle voie pour la création visuelle ; même si à l’époque ces technologies n’en étaient qu’à leurs premiers balbutiements. Je suis ensuite devenu maquettiste au magazine Air Actualités pendant mon service militaire. C’est pendant cette période que j’ai rencontré plusieurs personnes avec qui nous avons eu l’idée de monter une société d’infographie pour laquelle nous concevions et réalisions des images sur un ordinateur « Goupil ». Vous trouverez plusieurs de mes réalisations professionnelles de 1980 à 1986 sur mon site : https://jma-art.fr/auteur/

 

Marc : Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire à travers la peinture ?

Jean-Marie Alix : A l’ESAG nous avions toujours des travaux en lien avec les formats assez grands (affiches ou tableaux) et pour mon travail de diplôme de fin d’études en 1979, j’avais réalisé de grandes illustrations médicales (60 x 80). J’avais réussi à mettre au point ma technique de dessin en utilisant des crayons fusains de couleurs (Carb’Othello) sur du carton bois que j’avais fixés puis vernis. Après mon service militaire, pour compléter mon pressbook, j’avais créé un écorché thoracique et un pouce d’androïde imaginaire sur papier croquis double-raisin (100 x 65 cm) et je retravaillais les détails à acrylique avec des pinceaux fins. Ma précédente exposition remonte à 1988 à Aix-en-Provence. J’y avais présenté plusieurs dessins à la plume à l’encre sépia sur papier aquarelle mais aussi un dessin d’Imago au crayon pastel de couleur sur papier croquis. Ce dessin et celui d’une programmatrice ont trouvé presque « naturellement » leur place dans mon récit « les secrets du Parc » et dans ma prochaine exposition au mois d’octobre leur relation va devenir beaucoup plus « fusionnelle ».

Pendant plusieurs années j’ai enseigné l’infographie à l’ESAG-Penninghen (maquette PAO, Illustrator et Photoshop entre autres). J’ai donc conçu et préparé mes œuvres en « peinture digitale » pour l’exposition à La Galerie. Je dessine, compose et organise mes images sur Photoshop avec une tablette graphique. Ce logiciel me donne une grande liberté d’organisation des images car le format, la composition de chaque élément du tableau avec des calques sont toujours modifiables.

L’œuvre « picturale », au sens traditionnel, prend réellement corps par l’impression jet d’encre sur une toile grand format qui est ensuite tendue sur un châssis en bois. Je passe alors une couche de vernis qui me permet de retoucher, retravailler en modifiant certains détails pour donner à chaque tableau un caractère unique. J’utilise des stylos aux couleurs acryliques blanche, fluo ou métalliques pour aller plus loin dans la personnalisation de chaque œuvre. La superposition de couches de vernis et de retouches aux crayons me permet aussi de donner plus de profondeur de champ  à mes tableaux. Cependant, pour ma prochaine exposition je n’exclus pas de présenter de nouvelles œuvres réalisées sur toile sans l’utilisation de l’ordinateur.

 

Marc : Votre exposition, Les Secrets du parc, raconte une histoire, celle d’un parc dans lequel s’écrase une mystérieuse île qui semble venir d’un autre monde. Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette histoire ?

Jean-Marie Alix : Cette série de tableaux « parallélise » le Parc des Buttes-Chaumont avec d’autres mondes en favorisant la rencontre avec de personnages surgis d’univers inconnus. Ils sont confrontés à de soudaines prises de conscience d’un changement profond qui vient de se produire dans la configuration céleste de leurs environnements respectifs. Ils se trouvent alors confrontés à des décisions à prendre pour résoudre des énigmes, des combats pour leur propre survie et celle de leur monde. Leurs pouvoirs de perception leur ont fait prendre conscience de l’amerrissage dans le  lac d’un de leurs Parcs d’une île ayant dérivé à travers l’espace et le temps. Dans ses entrailles réside de capsules contenant des Cantatrices Cryogénisées. Ces sarcophages ont été installés dans plusieurs salles de contrôle. Sur des écrans s’affiche le défilement des données ancestrales : leur décryptage et leur reprogrammation permettront de neutraliser et inverser un processus de transformation. Selon certaines légendes chaque Cantatrice peut se transformer soit en Sirène, en Gorgone ou bien retrouver son aspect originel. L’accès à ces salles est très périlleux.

Certains personnages lancent des alertes pour former des Equipes de Décryptage et de Reprogrammation. Cependant, d’autres entités avec leurs propres équipes veulent utiliser la force détenue par ces Cantatrices pour dominer la totalité du Parc.

La Sentinelle Originelle va prévenir le Druide aux Oiseaux qui va à son tour lancer ses oiseaux dans le Parc et ses souterrains. La Princesse du Gypse va emprunter les souterrains du Parc pour accéder aux tréfonds de l’Île.

Une Procession venue d’anciennes forêts pétrifiées va tomber dans une embuscade devant le Pavillon du Lac. Certaines entités sont retenues prisonnières au sein du Pavillon. D’autres ont réussi à s’échapper. Surgissant d’une sphère projetée par un sous-marin émeraude des Pachydermes-Gardiens vont dresser un pont. Celles qui parviennent à traverser le Pont vont aller se refugier dans le Temple de la Sybille. Les chants rituels et les musiques des Grillots vont les régénérer…

D’autres êtres, prévenus par les émissions des Grillots et des Araignées des Glaces vont établir un réseau de protection. Ces instances spatio-temporelles vont guider spirituellement les équipes qui vont accéder aux Salles des Cantatrice. Les transes de la Chamane lui permettent de connecter son Scorpion de Glace et aux Araignées qui protègent les parois des sarcophages.

L’Administratrice, qui possède un autre Miroir de la même puissance que celui de la Sentinelle du Pavillon du Parc, peut décider d’envoyer ses Dragons Hivernaux pour semer la Discorde au sein des troupes de la Sentinelle Originelle. Mais les White-Spirit Sisters et leur Ligue des Revenantes ont aussi de bonnes raisons pour participer ce conflit…

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Marc : Cette histoire semble s’inscrire dans un univers vaste, puisqu’on y rencontre des Cantatrices figées dans la glace, une Princesse dans des cavernes de gypse, une chamane, ou encore une secrétaire pyrotactilienne. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces personnages ? Comment vous sont-ils venus ?

Jean-Marie Alix : J’ai toujours été très attiré par l’Art fantastique ou visionnaire car j’ai beaucoup lu de BD de ce genre et lu des romans de Philip K. Dick ou Borges. J’ai chez moi des figurines africaines : des danseurs et des musiciens provenant de Dakar. J’avais vu aussi dans une vitrine une grande photo d’un grillot qui s’était fabriqué une sorte d’instrument moitié Ukulélé et moitié Kora à partir de claviers d’ordinateur trouvés dans une décharge. J’ai donc commencé à redessiner ces personnages qui vont devenir les grillots du Temple de la Sibylle. Je présenterai leurs tableaux finalisés en octobre prochain à ma seconde exposition à la Galerie dans le 13e. Ils sont sur mon site sous forme de simples ébauches préparatoires.

Je travaillais aussi depuis quelques années dans différentes directions :

  • Plusieurs personnages fantastiques résidant dans le Parc des Buttes-Chaumont (La Sentinelle Originelle, le Druide aux oiseaux, La princesse des souterrains de Gypse, Pachydermes du Pont de la Sibylle…) que j’ai découverts et façonnés au cours de mes diverses pérégrinations avec prises de vue et croquis préparatoires ;
  • Les membres d’un jury « Céleste » : la Secrétaire, la Sapitrice, l’Administratrice. Elles sont inspirées par un poème imaginaire que j’avais écrit pour un ami disparu. Leur fonction est proche d’un tribunal mythologique comme celui du Roi Enma, roi des enfers dans la mythologie bouddhiste japonaise qui juge et guide les âmes des défunts. Elle peuvent avoir des similitudes avec les « intercesseurs » dans le roman « Au bout du Labyrinthe » de Phillip K. Dick. Ce jury est exclusivement composé de femmes qui peuvent être parfois en désaccord sur le meilleur chemin à donner aux défunts.
  • Deux sœurs très librement inspirées d’éléments biographiques de personnes existantes ou ayant réellement vécu. (les WhiteSpirit Sister, la Cantatrice Cryogénisée)

 

C’est la nécessité de présenter une thématique principale pour mon dossier de candidature à La Galerie de Paris Habitat qui m’a donné l’idée de réunir tous ces personnages. J’ai alors réalisé le récit intitulé tout d’abord « les Alliances du Parc ». Après quelques brèves recherches lexicologiques, j’ai choisi « Les secrets du Parc » plutôt que les Alliances ou les Mystères.

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