La Complainte de Foranza, de Sara Doke

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman de Fantasy très intéressant en termes de question générique, et de question de genres.

 

La Complainte de Foranza, de Sara Doke

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Leha. Je remercie Julien Guerry de m’avoir fait parvenir le roman !

Sara Doke est une autrice de science-fiction et de fantasy belge née en 1968. Elle est également traductrice, et a par exemple traduit La Fille automate de Paolo Bacigalupi en 2012. Elle préside aussi le jury du prix Julia Verlanger.

La Complainte de Foranza, paru en Février 2020 aux éditions Leha, est son premier roman.

En voici la quatrième de couverture :

« Dans Foranza, citée éclairée par la tolérance et l’art des peintres, vouées au culte des fées, un meurtrier s’attaque sauvagement aux femmes, assassinées dans des conditions atroces au sein même des ateliers d’artistes.

Tandis qu’Aphrodisia Malatesta mène l’enquête la plus difficile de sa carrière, son ami Pasquale Di Auleri invente d’incroyables machines avec l’aide de son assistante Leona Da Veni; Martin, le mercenaire étranger, forme une milice de femmes pour protéger les artisanes et les ouvrières qui, comme Lupa et Callista craignent désormais pour leur vie; enfin, derrière son bar, au Fée-z-Alys, Chiara tente de maintenir en vie le rêve d’une société qui semble se désagréger sous ses yeux.

Mais la principauté portuaire n’est pas au bout de ses peines, comme si les fées adirées et le destin souhaitaient s’acharner contre elle. »

Mon analyse du roman s’intéressera d’abord à la question générique du roman, puis je traiterai des questions de genre abordées par l’autrice, et enfin, et brièvement, à la narration du roman et aux personnages.

 

L’Analyse

 

Généricité : Féérie, machines, enquête

 

Sara Doke s’inspire de la Florence de la Renaissance (15-16ème siècle) pour créer un univers de Fantasy, puisqu’on y trouve de la magie, avec la « pictomancie », et des créatures surnaturelles, notamment des fées, qui sont révérées à Foranza. La Complainte de Foranza se centre donc sur la cité-état de Foranza et les événements plus ou moins heureux qui s’y déroulent. L’inspiration italienne s’observe dans les choix des noms propres, tels que « Malatesta », « Di Auleri » ou encore « Da Veni », mais aussi dans les noms communs¸ avec fabricca ou damisella, par exemple.

La magie décrite par l’autrice, à savoir la « pictomancie », se rattache aux artistes, et plus particulièrement aux peintres. Elle leur permet en effet d’embellir leurs tableaux en incorporant des éléments du vivant tels que du sang, des organes, des fluides, des os, qu’ils soient animaux, ce qui est plutôt accepté socialement, ou humains, ce qui est considéré comme profondément sacrilège, comme le montrent les crimes perpétrés par le mostro, le tueur qui s’en prend aux femmes pour littéralement les enfermer dans des tableaux grâce à la pictomancie après les avoir mutilées.

La pictomancie témoigne de la place fondamentale de la peinture dans le roman de Sara Doke et des enjeux qui lui sont liés, la religion par exemple. En effet, les fées sont l’objet de pratiques cultuelles qu’on observe dans la présence de l’Eglise des fées, et les peintres sont assez souvent des dévots religieux, qui dédient leurs peintures aux fées, ce qui peut entraîner des dérives, telles que des mutilations, ce qu’on observe dans le fait que des peintres religieux se rendent aveugles pour être plus proches des fées, ou dans ce que la présence de la jeune fée Esméralde va induire chez certains artistes (je ne peux malheureusement pas vous en dire plus).

La peinture de Foranza s’éloigne donc du réel, au point que les tableaux réalistes sont considérés comme sacrilèges. La mimesis, c’est-à-dire la reproduction du réel par l’art, est donc rejetée par les artistes de Foranza, ce qu’on peut observer de deux manières. Premièrement, le surnaturel, à travers la pictomancie, apparaît comme un moyen d’atteindre le beau et de sublimer la réalité, et deuxièmement, parce que certains peintres se crèvent les yeux pour faire preuve de dévotion. On peut donc affirmer qu’ils se coupent du réel par le sens qui leur permet de le percevoir, la vue, afin de s’en éloigner dans leur art, qui transcende alors leur vue, d’une certaine façon.

La peinture se trouve également au centre du roman parce que les crimes qui sont commis par le mostro le sont au travers de cet art, ce qui implique que l’enquêtrice, Aphrodisia Malatesta, dispose de connaissances et d’alliés compétents en peinture et en pictomancie.

La Complainte de Foranza s’ancre donc dans le genre de la Fantasy, mais Sara Doke emprunte également au Steampunk, puisque de nombreux éléments technologiques apparaissent dans son roman et prennent plus ou moins d’importance. En effet, les personnages d’inventeurs tels que Pasquale Di Auleri ou Leh’Ona Da Veni créent des machines destinées à aider Aphrodisia dans son enquête, mais qui constituent également des innovations colossales. Par exemple, les deux inventeurs créent le papier et les crayons, l’imprimerie, et ce qui peut constituer un ancêtre de la photographie. Ces technologies, ainsi que les autres machines plus ou moins rétrofuturistes présentes dans le roman, peuvent conférer à La Complainte de Foranza une touche de steampunk de par leur esthétique et le cadre dans lequel elles s’inscrivent, c’est-à-dire un monde alternatif inspiré par la Renaissance italienne. Ce mélange de rétrofuturisme steampunk et de magie dans un monde alternatif pourrait rapprocher le roman de Sara Doke de la Gaslamp Fantasy, et surtout des Conjurés de Florence, roman Clockpunk (le Steampunk rattaché à la période de la Renaissance) de Paul J. McAuley, auquel l’autrice fait référence.

Le roman emprunte également au genre policier dans sa narration, qui prend principalement la forme d’une intrigue policière à travers l’enquête d’Aphrodisia Malatesta, qui se trouve sur les traces du mostro, le pictomancien tueur. La Complainte de Foranza s’inscrit donc dans la lignée des romans de Fantasy dont l’intrigue se base sur une enquête, aux côtés du Cycle d’Alamänder d’Alexis Flamand, des très récents Cuits à point ou Les Chevaliers du Tintamarre, ou du plus ancien mais récemment réédité Délius : Une chanson d’été de Sabrina Calvo. C’est de ce dernier que La Complainte de Foranza semble se rapprocher le plus, parce que les deux romans mettent en scène des tueurs portés sur l’art et la mise en scène du meurtre, et des enquêteurs hors-normes. Bertrand Lacejambe est en effet avant tout un botaniste qui conteste l’existence de la féérie dans un monde contaminé par le surnaturel, tandis qu’Aphrodisia est la seule femme enquêtrice de Foranza, spécialisée dans les crimes qui concernent l’art, ce qui contraste avec tous ses collègues masculins. Les deux romans se distinguent toutefois par leurs ambiances très différentes, puisque Sabrina Calvo joue avec l’absurde et le surréalisme, tandis que Sara Doke dépeint la vie d’une cité en proie à de grands troubles qui tendent à remettre en question la place que les femmes y occupent.

Sara Doke crée également une société où les femmes travaillent autant, voire plus, que les hommes. En effet, une génération entière (ou presque) d’hommes a été tuée ou blessée lors d’un conflit militaire, ce qui a fait que les femmes se sont consacrées aux travaux non-domestiques, dans les industries par exemple. Les femmes disposent alors d’une place affirmée, qu’elles doivent néanmoins défendre face à des ambitions masculines rétrogrades.

 

Questions de genre

 

La Complainte de Foranza est un roman qu’on peut qualifier d’engagé et militant. On l’observe en effet dans le fait que Sara Doke traite de nombreuses questions de genre au travers des différents intrigues qui se déroulent au sein de la ville de Foranza.

L’engagement féministe de Sara Doke s’observe ainsi dans plusieurs éléments de son roman, qui interrogent la place des femmes, leur parole, et les violences qu’elles subissent. Cet engagement s’observe d’abord dans la langue de l’autrice, qui met par exemple l’accent sur les noms de métiers, qu’elle féminise, en mobilisant des termes tels qu’inventoresse, doctoresse, pictoresse, ingénioresse, ou encore mercenairesse.

L’enquête d’Aphrodisia, mais aussi les agressions sexuelles et l’épidémie subies par les femmes de Foranza témoignent des violences subies par les femmes et de leur invisibilisation sociale. En effet, les agressions sexuelles et les véritables campagnes de violence machiste menées par des hommes au sein de la ville sont totalement ignorées ou minimisées du pouvoir public de la ville, de même que l’épidémie qui ne tue que les femmes, ce qui fait que leur sort est totalement ignoré par l’ordre des médecins. Dans les deux cas, les agressions comme la maladie, les femmes de Foranza doivent faire acte de solidarité (de sororité) entre elles pour se défendre et trouver les coupables et se soigner face à l’indifférence et l’hypocrisie masculine.

En effet, si à Foranza les hommes s’épanchent sur leurs sentiments et ont tendance à être émotifs, par opposition aux femmes qui ne montrent pas leurs sentiments pour donner une image inflexible, cela ne veut pas dire pour autant que la majorité de la gent masculine se sent concernée par le sort des femmes. Ainsi, on observe que ceux qui s’indignent des violences sexuelles subies par les ouvrières qui travaillent dans les fabricca n’agissent pas pour les défendre, au point que c’est un homme étranger, Martin, qui doit s’atteler à créer une milice de femmes pour patrouiller dans les rues, et que l’ordre des médecins de Foranza ne se préoccupe pas de l’épidémie qui frappe les citoyennes de la ville. Les oppressions subies par les femmes sont ainsi invisibilisées par la société, malgré la place qu’elles y occupent, même lorsqu’elles proposent des solutions, comme on peut l’observer dans la coopération assez conflictuelle entre l’alchimiste Elora et l’ordre des médecins de Foranza.

Sara Doke s’attaque également aux structures qui favorisent le sexisme, à l’image de la religion, prédominante à Foranza, avec ses « fras » (non, pas ceux d’Anatem) et sœurs des fées et sa manière de dicter leur place aux femmes, en mettant en évidence le sexisme latent, explicite ou aliénant de leurs discours.

La Complainte de Foranza traite également de l’émancipation des femmes, qui passe par leur solidarité, puisqu’elles présentent un front uni face aux oppressions, mais partagent également des secrets, tels que le fait qu’Aphrodisia vive dans la taverne du Fée-Z-Alys, ou les mystères qui entourent les machines qui leur ont permis de s’émanciper en automatisant certaines tâches, pendant que les hommes revenaient blessés (ou morts) de la guerre.

 

Narration(s) et personnages

 

Narrativement, Sara Doke s’attelle à créer plusieurs intrigues au sein de son roman, qui sont amenées à se croiser. On a tout d’abord deux intrigues retranscrites à la première personne, celle de l’enquête d’Aphrodisia Malatesta, qui cherche à trouver le mostro, c’est-à-dire le pictomancien tueur, et celle de Martin, mercenaire venu du Nord à Foranza, et qui créé une milice de femmes au sein de la ville pour qu’elles puissent se défendre et prévenir les agressions. Deux autres trames narratives s’ajoutent à celles-ci, à savoir celles de l’épidémie qui frappe les travailleuses de Foranza, mais aussi celle d’Esméralde, dernière fille des fées présente dans le monde des humains pour sauver son monde, qui semble figé dans le temps.

A ces intrigues s’ajoutent d’autres personnages points de vue qui nous permettent d’observer la globalité des événements qui se déroulent dans Foranza, notamment ceux de l’inventoresse Leh’Ona Da Veni, des travailleuses Lupa et Callista, ou encore de la patronne du « Féé-z-Alys », Chiara. Le « Féé-Z-Alys » se révèle d’ailleurs être le lieu central du roman, puisqu’il concentre la plupart des personnages et des pistes narratives du roman lors de plusieurs scènes clé du roman, ce qui permet à l’autrice de croiser ses intrigues.

 

Le mot de la fin

 

La Complainte de Foranza est un roman de Fantasy doté d’une dose de rétrofuturisme Steampunk, et emprunte au genre du policier à travers l’enquête d’Aphrodisia Malatesta sur les meurtres commis par un pictomancien, un peintre utilisant des pouvoirs surnaturels liés à la vie, sur des modèles.

A travers l’univers et la société qu’elle dépeint, Sara Doke la place des femmes dans la société, en traitant des violences et de l’invisibilisation qu’elles subissent au sein d’une société dans laquelle leur place est contestée, mais aussi l’hypocrisie à laquelle elles doivent se confronter.

Je vous recommande vivement la lecture de ce roman, parce que son propos est plus que jamais d’actualité.

Vous pouvez également consulter les chroniques de Just A Word

11 commentaires sur “La Complainte de Foranza, de Sara Doke

  1. Je suis étonnée de ne pas voir mentionné L’archipel des Numinées de Charlotte Bousquet, car la description m’en semble très proche (univers de fantasy inspiré de l’Italie sur fond d’enquête et féminisme). Du coup j’hésite, j’ai un peu peur de relire la même chose !

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  2. Selon ton serviteur et d’autres taxonomistes de l’imaginaire, Les conjurés de Florence de McAuley relève du Clockpunk (la variante Renaissance du Steampunk), pas de la Gaslamp Fantasy, vu que les soi-disant éléments surnaturels qu’on y trouve ont tous une explication rationnelle possible (alors que si c’était de la Fantasy, ils seraient incontestables).

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      1. Il faut dire que faire le tri dans le rétrofuturiste uchronique est loin d’être facile. Selon la présence ou l’absence de certains éléments (magie, monde secondaire, cadre victorien, etc), un bouquin peut aussi bien être du Steampunk ou une de ses variantes (clockpunk, dieselpunk, atompunk, etc), de la Gaslamp, du Silkpunk, de l’uchronie de Fantasy, etc. On s’y perd !

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