Le Chant des cavalières, de Jeanne Mariem Corrèze

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman publié dans le cadre des Pépites de l’Imaginaire de 2020.

 

Le Chant des cavalières, de Jeanne Mariem Corrèze

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Les Moutons Electriques, que je remercie pour l’envoi du roman !

Jeanne Mariem Corrèze est une autrice de Fantasy française. Le Chant des cavalières, publié en Février 2020 par Les Moutons Electriques dans le cadre des Pépites de l’Imaginaire, en compagnie de Cuits à point d’Elodie Serrano et Les Chevaliers du Tintamarre de Raphaël Bardas, est son premier roman.

En voici la quatrième de couverture :

« Dragons, cavalières et herboristes !

Un royaume divisé, instable, des forces luttant pour le pouvoir. Un Ordre de femmes chevauchant des dragons. Des matriarches, des cavalières, des écuyères et, parmi elles, Sophie, qui attend. Le premier sang, le premier vol ; son amante, son moment ; des réponses à ses questions. Pour trouver sa place, elle devra louvoyer entre les intrigues de la cour et de son Ordre, affronter ses peurs et ses doutes, choisir son propre destin, devenir qui elle est vraiment. »

Dans mon analyse du roman, je m’intéresserai dans un premier temps à l’univers arthurien et matriarcal dépeint par l’autrice, puis je traiterai de la manière dont Le Chant des cavalières subvertit la figure d’Elue qu’il met en scène.

 

L’Analyse

 

Univers arthurien et féminin

 

Le roman de Jeanne Mariem Corrèze mobilise énormément de références à la légende arthurienne. Tout d’abord, l’autrice parle d’une épée légendaire figée dans la pierre, Lunde, sur la tombe d’une reine légendaire du royaume de Sara, Maude, et de son fourreau Baldré, ce qui peut évoquer explicitement l’épée Excalibur. On observe que les deux équivalents d’Arthur Pendragon dans le récit, c’est-à-dire les porteurs de Lunde, Maude et Sophie, sont des femmes, ce qui permet à l’autrice de subvertir d’une certaine manière le trope du chevalier viril, qui se trouve par ailleurs également subverti par la totalité des figures de cavalières. Cette féminisation d’une figure arthurienne peut également s’observer dans la licence Fate, dont font partie les anime Fate/Stay Night et Fate/Zero, dans lesquels Arthur Pendragon apparaît sous les traits… d’Arthuria Pendragon (oui oui). On peut d’ailleurs noter que l’autrice fait une référence explicite à la légende arthurienne par le nom de famille de son héroïne, Pendragon. Le Chant des cavalières peut donc être rapproché des romans qui mobilisent le folklore arthurien pour l’inscrire dans un monde alternatif de Fantasy, à l’image des romans de Nicolas Texier, Opération Sabines et Opération Jabberwock (que je vous recommande vivement).

Une autre référence à la légende arthurienne mobilisée par Le Chant des cavalières est le personnage de Myrddin, qui en est l’un des éléments clés. Myrddin cinstitue une référence au mage Merlin de la légende arthurienne (Myrddin est d’ailleurs son nom gallois), ce qu’on observe dans son statut de sorcier légendaire dans le folklore de Sarda, mais aussi dans sa capacité à manipuler aisément les éléments et les forces de la nature. Cependant, Myrrdin se trouve également subverti par l’autrice, parce qu’il apparaît comme une figure extrêmement ambivalente et contestée par les forces politiques en présence à Sarda, à l’instar de la Matriarche Eliane, de l’Intendante Berhane, ou de l’Herboriste Frêne, aux motivations à la fois machiavéliques et tragiques, contrairement au personnage légendaire qui dispose d’une image plus positive.

Le Chant des cavalières décrit un contexte politique sous tension. En effet, le Royaume de Sarda est placé sous la domination du pays des Sabès, qui commettent des exactions et discriminent ses habitants parce qu’ils ont gagné la guerre qui les opposait et ont pu établir des traités extrêmement inégalitaires.

Cela conduit une partie de l’ordre des cavalières de Sarda, des chevaucheuses de dragons, à chercher la revanche auprès des Sabès. Les cavalières ne sont toutefois pas unies, comme on l’observe dans les interactions d’Eliane, Matriarche de Nordeau avec ses consœurs de Soufeu ou d’Ousterre par exemple, ou dans les intrigues politiques qu’elle fomente avec le prince Roland pour saper l’influence du Condottiere Hadi, allié des Sabès. En effet, Eliane elle souhaite déclarer la guerre aux Sabès et les vaincre pour rendre sa grandeur au royaume de Sarda. On peut également noter que Jeanne Mariem Corrèze dépeint également une faction qui souhaite remplacer le Royaume de Sarda par une République, à l’image de l’Intendante Berhane et de ses alliées.

On observe que la situation politique de Sarda est propice aux révolutions et au changement, et ces questions s’articulent notamment autour de la libération d’un peuple placé à la fois sous le joug d’un autre, mais aussi de la libération interne du peuple de Sarda, soumis aux décisions d’une aristocratie et d’une certaine féodalité. On peut donc remarquer que le contexte politique du récit ancre le roman dans un post-médiévalisme, ce qu’on peut également relever dans la mention du fait que les Sabès disposent d’armes à feu et de machines de guerre.

L’univers du Chant des cavalières s’avère matriarcal, puisque l’ordre des cavalières, à la fois politique, religieux et guerrier, s’avère exclusivement féminin. En effet, la société des cavalières, présente dans tout le royaume de Sarda et répartie en quatre forteresses (Nordeau, Soufeu, Estari et Ousterre), est organisée selon des rites et une hiérarchie bien précis, puisque les jeunes filles sont d’abord des novices,  puis elles deviennent ensuite écuyères après leurs premières règles, puis cavalières,  et enfin Aînée. L’autrice montre que son univers se centre sur des figures féminines à travers accords effectués majoritairement au féminin, qui l’emporte sur le masculin, avec une féminisation systématique des noms de métiers.

Les cavalières se répartissent intrigantes, annonciatrices et bâtisseuses, qui correspondent à des spécialités bien précises, puisque les annonciatrices correspondent à des prophétesses, tandis que les intrigantes ont une fonction bien plus politique. On remarque que les postes notables (Matriarche, Maréchale) sont occupés par des femmes, sauf, ironiquement, les postes dirigeants de Prince et de Condottiere, ce dernier s’avérant toutefois au centre de l’intrigue. Le Chant des cavalières fait donc partie des romans de Fantasy qui traitent ouvertement des questions de genre, en compagnie de La Complainte de Foranza, dont je vous recommande la lecture.

Le roman de Jeanne Mariem Corrèze met également les dragons à l’honneur rattachés à l’ordre des cavalières s’avèrent connectés à leurs maîtresses, et s’avèrent proches des oiseaux, parce qu’ils ont un bec et des plumes, ce qui peut les rapprocher des chocobos de Final Fantasy, par exemple.

 

Narration et subversion de l’Elue

 

Le Chant des cavalières nous fait suivre Sophie Pendragon, jeune novice à la forteresse de Nordeau, et nous montre la manière dont son destin exceptionnel va supposément influer sur l’entièreté du royaume de Sarda. On pourrait donc croire que le roman de Jeanne Mariem Corrèze est un récit de High Fantasy classique qui traite d’une figure d’Elue qui sauve le monde et rétablit la paix. Eh bien, ce n’est pas le cas. Ou plutôt, ce canevas se trouve complètement subverti par le statut plus ou moins artificiel de la nature d’Elue de Sophie Pendragon et de certains de ses accomplissements.

En effet, l’autrice joue avec son personnage principal, Sophie Pendragon, dont le lecteur suit le parcours, de son noviciat à l’accomplissement de son destin en tant que cavalière, en passant par son apprentissage et sa tutelle sous différents mentors. Cependant, ces figures de mentors, à savoir l’ancienne Matriarche Acquilon de Nordeau, l’herboriste Frêne et la Matriarche Eliane de Nordeau, se trouvent subverties, puisque les deux premières jouent un rôle dans la construction et l’artificialité d’Elue de Sophie (j’y reviendrai), tandis qu’Eliane ne forme pas véritablement Sophie et s’éloigne d’elle, physiquement comme moralement.

Ainsi, Sophie est présentée comme un personnage à la destinée exceptionnelle, parce qu’elle est désignée comme « écuyère de cendre » à la mort de la Matriarche Acquilon, ce qui signifie qu’elle est appelée à occuper un poste de pouvoir. Ce fait se trouve lourdement contrasté par la manière dont la successeuse d’Acquilon Eliane, censée lui délivrer son enseignement, l’ignore ou la considère comme un poids pour elle et ses projets politiques de guerre avec les Sabès. À l’inverse, l’autrice rattache littéralement son personnage principal à la figure d’Acquilon de Nordeau, qui par un procédé magique (et aliénant) dont je tairai les détails, reste en contact avec Sophie pour lui donner des conseils et surtout lui dicter sa conduite.

Les exploits de Sophie, qui consistent en la récupération de deux artefacts de pouvoir, à savoir Baldré, le baudrier de la reine Maude qui contenait son épée dotée de pouvoirs surnaturels, Lunde, sont ainsi dictés par le fantôme d’Acquilon, aidée par l’herboriste Frêne, mais aussi par Myrddin, dont les ambitions rejoignent celles de l’ancienne Matriarche.

On observe alors que le statut d’Élue de Sophie est d’une certaine manière fabriqué, par la place qu’il occupe dans une conspiration visant à fomenter une révolte contre les Sabès grâce à la convocation des fantasmes du passé mythique et supposément fédérateur du royaume de Sarda. Le statut d’Élue de Sophie est donc à la fois artificiel, parce qu’il est le fruit d’intrigues politiques qui dépassent la jeune écuyère, mais aussi réel, puisqu’elle est choisie par des forces magiques qui la dépassent, malgré le fait que ces forces aient un intérêt évident à la choisir.

Cependant, ces mêmes forces magiques lui montrent qu’elle est manipulée et qu’elle doit questionner son statut et ses actes. L’autrice joue avec l’ironie dramatique autour de Sophie, puisque le lecteur comprend qu’elle est une Élue artificielle, tandis que le personnage ne le saisit pas complètement. Sophie se trouve alors piégée par son statut et sa condition. On peut même aller jusqu’à parler d’aliénation du personnage par son statut, puisque Sophie se trouve dépossédée de sa volonté, et même de son corps par celles et ceux qui souhaitent la voir réussir. Cela constitue un paradoxe, puisque d’une certaine façon, l’accomplissement de Sophie peut également signifier sa perte.

À travers la figure de Sophie Pendragon, Jeanne Mariem Corrèze remet donc en question la notion d’Elu, courante en Fantasy, en montrant la manière dont les grands destins peuvent servir des desseins politiques ou des désirs funestes, mais également la manière dont des adultes peuvent sciemment manipuler un enfant. En effet, certaines révélations du roman remettent totalement en question l’amour que pouvaient porter certains personnages à Sophie, notamment celui de Frêne.

Le roman nous fait également suivre d’autres personnages qui gravitent autour de Sophie, tels qu’Eliane, la Matriarche de Nordeau qui prend la succession d’Acquilon, ce qui nous permet d’observer ses manœuvres politiques qui visent à obtenir le poste de Condottiere pour déclarer la guerre aux Sabès, ainsi que Pènderyn, meilleure amie de Sophie qui tente de la défendre face aux conflits d’intérêts qui se trament autour d’elle.

On peut également observer que si Le Chant des cavalières s’articule autour d’une question militaire, avec le conflit larvaire, puis explicite, entre le royaume de Sarda et les Sabès, qui se trouve d’ailleurs glorifié par Eliane, la réalité de la guerre s’avère bien plus brutale et terrible, comme le montrent de manière tragique le destin de certains personnages, mais aussi les descriptions très crues des combats par l’autrice.

 

Le mot de la fin

 

Le Chant des cavalières est un roman de Fantasy qui interroge certains codes de la Fantasy en mettant en valeur une myriade de figures féminines et en jouant avec la légende arthurienne.

Jeanne Mariem Corrèze dépeint ainsi un univers marqué son aspect matriarcal, à travers l’ordre des cavalières du Royaume de Sarda, constitué de chevaucheuses de dragons qui cherchent à rendre sa gloire passée à leur royaume, placé sous la domination d’une autre nation, celle des Sabès.

L’autrice, à travers le personnage de Sophie Pendragon, promise à un grand destin mais manipulée par les figures qu’elle considère comme des mentors, met en question l’instrumentalisation de la notion d’Elu par des objectifs politiques, et montre que son personnage n’est pas maîtresse de son destin.

Pour moi, Le Chant des cavalières est un très bon premier roman, et je vous recommande sa lecture !

Si vous souhaitez lire d’autres romans qui traitent des questions de genre, je vous conseille L’Alchimie de la pierre d’Ekaterina SediaLa Complainte de Foranza de Sara Doke

Vous pouvez également consulter les chroniques de Boudicca, Just A Word, Tachan, Célindanaé, L’Ours Inculte, Dionysos

10 commentaires sur “Le Chant des cavalières, de Jeanne Mariem Corrèze

  1. J’ai l’impression d’être un peu seule mais je n’ai vraiment pas accroché à ce roman. J’ai eu beaucoup de mal avec le style, que j’ai trouvé très lourd, et je n’ai pas réussi à me détacher de l’agacement profond que me causait le personnage de l’héroïne. Du coup, je n’ai pas pris le recul de voir ce que ces subversions de thèmes classiques de fantasy avaient d’intéressant et je te remercie pour ton analyse.
    Personnellement, ce livre m’a justement beaucoup laissée sur ma faim car j’ai trouvé que l’héroïne était très passive, n’avait pas d’objectif particulier, et que donc aucun objectif n’était atteint à la fin. Typiquement, qu’est-ce qu’une écuyère de cendres ? Quelle rôle est-elle censée jouer ? On ne l’explique jamais vraiment. Par ailleurs, les jeux de pouvoir entre différentes factions n’étaient explicités que tard dans le récit (vers la moitié, de mémoire), ce qui réduisait leur importance et leur intérêt.

    Bref, je n’ai pas apprécié cette lecture, mais tant mieux si ce livre a pu trouver son lectorat par ailleurs.

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  2. Lu très récemment. Une grande déception pour ma part, un roman en forme de « pêché d’orgueil ». Beaucoup d’intrigues survolées, d’éléments à peine distillés qui empêchent de saisir et de s’attacher aux enjeux, ainsi que des dragons et les éléments arthuriens qui ne sont là que pour l’esthétique. Pourtant, un potentiel à suivre. Une plume avec des qualités et un univers qui n’est pas inintéressant…

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