Interview de Sara Doke

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Sara Doke, présidente du jury du Prix Julia Verlanger, traductrice, mais également autrice des recueils Techno Faerie, L’Autre moitié du ciel, et du roman La Complainte de Foranza.

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les interviews du blog dans la catégorie dédiée.

Je remercie chaleureusement Sara Doke pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

 

Interview de Sara Doke

 

Marc : Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

Sara Doke : Bonjour, je suis Sara Doke, autrice, traductrice, journaliste, présidente du jury du Prix Julia Verlanger, bref, quand il y a des livres d’Imaginaire, je suis là.

 

Marc : Comment êtes-vous venue à l’écriture ? Avez-vous toujours voulu devenir autrice ? Qu’est-ce qui vous a amené aux genres de l’imaginaire ?

Sara Doke : Je suis venue à l’écriture pas la lecture, j’ai toujours été une grande lectrice et j’ai toujours raconté des histoires, avant même de savoir écrire. Je pense qu’à force de lire on a envie de participer, de s’y mettre aussi, c’est une continuité. Je pense que l’écriture m’a toujours accompagnée, la création surtout. Pour l’Imaginaire, j’ai lu mon premier roman de SF à sept ans, et je n’ai quasiment jamais arrêté. En écrire était une évidence. Je crois que je serais incapable d’écrire de la Blanche, je m’ennuierais. Cela manque de foison, de création, de liberté aussi, de dimension plurielles surtout.

 

Marc : Vous présidez le prix Julia Verlanger, décerné chaque année aux Utopiales. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur ce prix, et sur la manière dont il est décerné ? Comment procédez-vous pour les délibérations, par exemple ?

Sara Doke : Le prix Julia Verlanger (sous l’égide de la Fondation de France) existe depuis 1986, fondé par le veuf de l’autrice pour lui rendre hommage et doter des textes des genres de l’Imaginaire. C’est un prix de littérature populaire et d’aventures. Nous sommes cinq jurés, nous discutons tout au long de l’année des romans qui nous intéressent, qui nous frappent puis, quand arrive la fin de l’été, nous commençons à rassembler nos coups de cœurs avant de voter pour décerner le prix. Le ou la lauréat-e reçoit alors 2500 euros, et sans doute 3000 euros pour 2020 selon mes discussions avec la gérante de notre fond. C’est un jury très convivial, nous sommes en contact tout le temps, nous partageons beaucoup de choses. Il est important selon moi que les membres d’un jury s’entendent bien et celui du prix Julia Verlanger a toujours été organisé de manière à ce que les choses se passent le mieux possible, avec bienveillance et même avec joie.

 

Marc : Vous êtes également traductrice, notamment des romans de Paolo Bacigalupi, tels que La Fille automate, Water Knife, ou Machine de guerre. Avez-vous choisi de traduire les récits de cet auteur ? Aimez-vous ses romans ? Que représentent-ils pour vous ? Est-ce que la traduction influence votre manière d’écrire ?

Sara Doke : J’adore les textes de Paolo Bacigalupi, j’ai adoré les traduire. Ce n’est pas moi qui ai choisi tous les textes mais traduction de La Fille automate  est venue d’une discussion avec Marion Mazauric (éditrice Au Diable Vauvert). Depuis, j’ai traduit quasiment tous ses romans (tous sauf un, La Fabrique du doute traduit par Patrick Marcel) et j’y ai pris un grand plaisir, une gourmandise de lectrice face à la foison de ses idées. La Fille automate est particulier pour moi, c’est ma première rencontre avec l’auteur et mon prix de traductrice au Grand Prix de l’Imaginaire, en compagnie de Bacigalupi. Un moment étrange et chaleureux et un instant très drôle et en même temps un peu gênant vu que j’ai dû traduire les remerciements de l’auteur et qu’il m’a remerciée personnellement.

Il est évident que la traduction a influencé mon travail d’autrice, cela m’a appris à écrire le long, à ne pas avoir trop peur malgré ma formation à la concision (je suis journaliste de profession). Je ne sais pas si Bacigalupi, Morrow, Suddain, Robson ou Gordon ont influencé mon écriture par contre ils ont clairement aidé à écrire un roman.

 

Marc : La Complainte de Foranza est votre premier roman, mais vous êtes cependant l’autrice de Techno Faërie, paru en 2016 chez Les Moutons électriques et de du recueil L’Autre moitié du ciel, paru en 2019 chez Mü éditions. En quoi l’écriture de La Complainte de Foranza s’est révélée différente de celles de ces deux autres ouvrages ?

Sara Doke : Techno Faerie et L’Autre moitié du ciel assemblent des nouvelles. Sous forme de fix-up (ensemble de textes courts qui forment un tout narratif) pour le premier, de recueil « thématique » (les femmes et le féminisme) pour le second. J’ai toujours écrit des nouvelles, c’est une plongée dans l’inconnu. Je sais généralement où je vais mais je ne sais jamais comment, c’est très grisant comme expérience. Avant d’écrire Foranza, je n’avais jamais découpé, prévu ce que j’allais écrire. Ce fut vraiment extrêmement différent. Il a fallu que je joue sur deux tableaux à la fois, prévoir ce qui allait se passer (le moins possible pour ne pas m’ennuyer) et me laisser de la liberté pour ne pas être frustrée. C’est une façon de travailler très nouvelle pour moi. J’ai commencé par créer le monde et les personnages, un brouillon de ce que cela allait devenir, pas la totalité. J’ai préparé les premiers chapitres pour savoir un peu où j’allais et surtout être sûre qu’il se passe quelque chose. C’était étrange, un petit peu de structural pour aider le scriptural à avancer. Et plein de trames pour ne pas m’ennuyer. Au départ, c’était un peu compliqué, je découvrais mon univers au fur et à mesure de l’écriture, je m’arrêtais pour faire des recherches. Puis, doucement, ça s’est envolé et j’ai pu écrire plus vite.

 

Marc : Comment vous est venue l’idée de La Complainte de Foranza ?

Sara Doke : Leha m’a demandé un roman immersif. J’avais plutôt envie de quelque chose de plus contemporain alors j’ai cherché dans mes vieux carnets et j’ai retrouvé une idée de cité de femmes, de changements par le travail, en secret. Et j’avais aussi envie de parler d’art pictural, de création. Au départ, je voulais en faire une utopie. Mais, d’abord en réfléchissant puis en écrivant, je me suis rendue compte que je n’y arriverais pas, que l’utopie est beaucoup plus difficile à construire que la réalité. J’ai donc décidé d’en faire un thriller, de jouer sur les codes de plusieurs genres. Leha a accepté le synopsis et j’ai commencé à travailler. A mettre en place les lieux et les personnages.

 

Marc : Comment s’est déroulée la rédaction de La Complainte de Foranza ? Avez-vous des anecdotes à partager ?

Sara Doke : Lentement. J’ai repris plusieurs fois les cinq premiers chapitres, j’ai retravaillé tout en permanence ou presque, un travail de fourmi parfois (je déteste les fourmis). Mais, surtout, j’ai tout écrit à la main. Tout. Quatre cahiers d’idées et de détails, des centaines de post-it, et deux cahiers rédigés. Je n’arrive pas à trouver l’état second de l’écriture avec la machine, l’ordinateur sert à travailler, ce n’est pas la même chose. Alors, mon canapé, deux petites tables, mes cahiers, une planche de liège épinglée de post-it que j’enlève au fur et à mesure de la rédaction, du thé, des substances illicites parfois et ma tablette branchée sur le site du CRISCO (le sauveur de tous les auteurices) et divers sites dont bien sûr Wikipédia. Des jours où j’écris un paragraphe et d’autres où cinq chapitres s’enchaînent. Au début, je m’arrêtai tous les cinq-six chapitres pour les taper et les corriger, puis je n’ai plus pu cesser d’écrire, de chercher des informations pour créer des machines avec les techniques et les matériaux plus ou moins d’époque ou à vapeur, pour vérifier des choses, des noms de personnages historiques à tronquer ou à cacher dans le texte. A la moitié, j’ai envoyé le texte à plusieurs personnes et une amie traductrice m’a fait un retour exceptionnel, précieux, avec des remarques et des corrections, une merveille qui m’a énormément aidé et surtout permis de continuer quand je ne savais pas où j’en étais. Merci Papillon. Et enfin, un jour, j’ai cru avoir terminé. J’ai envoyé le roman à mon amie et aux éditeurs. J’ai attendu leur réaction qui a un peu tardé. Elle était mitigée, autant par rapport au rôle des femmes qu’à celui de hommes mais surtout concernant la fin qui selon eux (et ils avaient bien raison) ne correspondait pas au reste du roman. J’ai compris alors ce que j’avais fait, un roman noir avec des personnages de « petites gens » et j’ai totalement réécrit la fin. Je suis revenue cinq chapitres en arrière et j’en ai écrit dix-sept nouveaux en deux semaines. Un travail d’acharnée pour changer de fin, changer de coupable, ajouter des rebondissements pour arriver à quelque chose qui réponde à ce que je voulais vraiment faire. La première fin était trop simple et beaucoup trop positive pour le roman.

J’ai eu énormément de chance avec Leha. Non seulement j’ai pu choisir mon illustrateur, Philippe Jozelon, qui a lu la première mouture du roman pour s’imprégner de l’ambiance et discuter de ce qu’il voulait faire, ce que j’ai adoré. Le résultat est superbe, d’ailleurs. Mais, j’ai aussi eu la possibilité de choisir ma correctrice, une femme extrêmement professionnelle avec qui j’avais déjà travaillé sur des traductions. Nous avons travaillé ensemble sur les corrections, ses impressions, ses conseils, jusqu’au bout. Je remercie donc Jean-Philippe Mocci et François Marsela Froideval bien sûr qui m’ont accompagnée du début à la fin et évidemment Edith Noublanche et Papillon qui ont joué les marraines fées de mes mots.

 

Marc : La Complainte de Foranza décrit une ville, Foranza, qui renvoie à la renaissance italienne. Pourquoi avoir choisi ce type de monde alternatif comme cadre de votre récit ?

Sara Doke : Honnêtement ? Parce que c’est facile. Que je connais bien l’histoire de la Renaissance italienne, surtout à Florence, que je connais Florence qui est une ville magnifique avec une histoire fascinante. Parce qu’il y a des artistes et des inventeurs exceptionnels à cette époque. Parce que s’il y a un auteur qui me fascine, c’est Guy Gavriel Kay et son travail historique décalé. Parce que c’est un très beau décor pour une histoire. Parce qu’Arthemisia Gentileschi et Sofonisba Anguisolla aussi, parce que les Medici… Parce que Les Conjurés de Florence, aussi.

 

Marc : Dans une interview donnée à ActuSF, vous avez évoqué Les Conjurés de Florence de Paul J. McAuley. En quoi ce récit vous a marquée ?

Sara Doke : J’ai beaucoup aimé ce roman, j’ai aimé le personnage de Pasquale, le titre original est d’ailleurs Pasquale’s Angel, j’ai aimé Leonardo en inventeur fou et les jeux de pouvoir. J’ai aimé surtout les mélanges de genre, d’époques et de technologies. Et j’aime vraiment beaucoup Paul J. McAuley.

 

Marc : Votre roman incorpore des éléments technologiques que l’on peut rattacher au Steampunk ou au rétrofuturisme. Pourquoi avoir donné une place importante aux inventions, telles que l’imprimerie ou la photographie ? Est-ce que vous diriez que La Complainte de Foranza est un roman steampunk, ou qu’il appartient à la Gaslamp Fantasy ? Que pensez-vous des évolutions récentes de la Fantasy, qui tend à s’éloigner des mondes médiévaux européens ?

Sara Doke : J’adore les machines et la Renaissance est une époque de créations multiples mais aussi d’ingénieurs et d’inventeurs, il était important pour moi de les mettre en scène. Je ne sais pas si on peut dire que Foranza  est de la Gaslamp Fantasy, je n’ai pas écrit sur le 19ème siècle, je n’ai pas utilisé de formes tenant de cette époque ni de l’Angleterre victorienne, je dirais donc plutôt steampunk. Pour les inventions que j’ai mises en scène, c’est simple, l’une des choses les plus importantes au monde, à part l’art et la création, ce sont les mots, les livres, comment vivre sans ? Et comment tenir un dossier d’affaire criminelle sans un peu de technologie moderne. Puis j’aime bien le côté subversif de ces machines interdites comme celle de la camera oscura dans une cité qui refuse absolument la figuration pure. Et le fait que ces machines n’existent que grâce à l’ingéniosité des petites mains…

J’aime beaucoup cette évolution récente, s’éloigner du monde médiéval c’est aussi une manière de s’éloigner de Tolkien, de prendre le pouvoir sur son propre imaginaire. Je suis une grande amatrice d’Histoire et j’ai souvent déploré le fait que des auteurs non anglo-saxons utilisent des mondes et des tropes qui s’y rattachent au lieu d’utiliser leur propre culture ou leur propre imagination. Je suis aussi très heureuse de voir que la Fantasy actuelle se tourne vers d’autres cultures, inclut d’autres cultures au lieu de rester occidentalocentrée.

 

Marc : Par ailleurs, votre roman renvoie fréquemment à des figures d’inventeurs et d’inventoresses, avec Pasquale Di Auleri ou Leh’Ona Da Veni. Pourquoi avoir mis en avant ce type de figure ? Est-ce que « Leh’Ona Da Veni » constitue un clin d’œil à Léonard de Vinci ?

Sara Doke : S’il faut des machines, il faut des inventeurs, et j’adore la figure du savant fou, de l’inventeur dans son atelier plein de désordre et d’idées. Cela fait aussi partie de mon imaginaire par rapport à la Renaissance, et de mon clin d’œil à Paul McAuley, comme le nom même de Pasquale. Leh’Ona Da Veni est évidemment une référence à Leonardo Da Vinci, comme Leonora Da Vedi, et un autre encore. J’ai glissé plein de références à des personnages historiques dans le roman, j’ai conservé un nom inconnu ou transformé un autre mieux connu mais ils sont présents, comme les fantômes de cette autre Foranza.

 

Marc : La Complainte de Foranza met également l’accent sur la peinture, à travers les nombreuses évocations des peintres de Foranza, mais aussi à travers la « pictomancie », forme de magie qui vise à embellir les tableaux en y incorporant des éléments du vivant. Pourquoi avoir mis en scène une magie artistique ? De manière plus générale, pourquoi avoir choisi de mettre l’accent sur l’art pictural dans votre roman ?

Sara Doke : J’ai découvert l’idée de la pictomancie dans un roman de Fantasy américain, The Golden Key de Jennifer Roberson, Melanie Rawn, et Kate Elliott paru en 1986 et j’ai adoré le concept alors je l’ai volé. Roland C. Wagner m’a dit il y longtemps qu’en Science-fiction, comme dans les autres genres de l’Imaginaire, les idées appartiennent à tout le monde, j’ai appliqué son conseil. Pourquoi mettre l’accent sur la création ? Je suis fille de plasticienne, j’ai passé ma vie entière dans des expositions ou des ateliers d’artistes, cela fait partie de ce que je suis en fait et cela faisait longtemps que j’avais envie d’en parler. Et de mettre en avant l’idée de non figuration, l’idée de dépasser la figuration pure pour trouver sa propre voix et sa propre voie, ce moment où on a désappris tout ce qu’on vous a inculqué et où se libère de tout le reste. Pour moi cela ressemble à l’Imaginaire, cette liberté d’être soi, de se trouver dans l’univers des mots.

 

Marc : Votre roman met en scène des fées, notamment à travers le personnage d’Esméralde, considérée comme la dernière-née de son peuple. Pourquoi vous intéresser aux figures féériques ? En quoi les représentations féériques de La Complainte de Foranza diffèrent de celles de Techno Faërie ?

Sara Doke : J’ai toujours aimé les fées et leurs caractères volatiles et farceurs. Les fées de Foranza sont les ancêtres de celles de Techno Faerie, en fait. Elles ne sont pas encore technologiques, elles ne sont pas encore réunies, elles sont encore séparées des hommes mais elles changeront. Et les textes qui mettent en scène la cosmogonie du monde et le passage d’Esmeralde datent de mon adolescence, cela m’a beaucoup amusée.

 

Marc : L’intrigue de La Complainte de Foranza s’articule autour de l’enquête d’Aphrodisia Malatesta, qui cherche à découvrir l’identité du mostro, un peintre tueur qui assassine des modèles. Pourquoi avoir choisi le motif de l’enquête pour votre intrigue ?

Sara Doke : J’aimais bien l’idée de mélanger les genres et les intrigues, j’ai toujours fait cela. Je suis amatrice de polars et de thrillers aussi, je trouvais rassurant d’utiliser les codes de plusieurs genres pour faire avancer mon histoire. Je suis du genre à créer un monde en deux heures et à sécher pendant des jours pour trouver une intrigue. Le polar, le roman noir me permettent aussi de me concentrer sur les petites gens, sur les ouvriers, les artisans, sur la ville basse en quelque sorte pour qui les artistes sont beaucoup plus importants que les nobles. Je n’avais pas envie de chevalier ni de demoiselle en détresse, je n’avais pas envie de classicisme. La transfiction comme l’appelle Francis Berthelot est mon pêché mignon, je l’avoue.

 

Marc : On peut qualifier La Complainte de Foranza de roman militant, parce qu’il interroge les violences subies par les femmes et leur invisibilisation. Pourquoi avoir choisi la Fantasy et le monde alternatif que vous décrivez pour traiter de ces thématiques ?

Sara Doke : Parce qu’il est beaucoup plus facile de mettre en scène les réalités dans un texte de fiction pure. Parce qu’on peut plus facilement être subtile dans un monde différent. Parce que je ne sais pas écrire de la Blanche et que cela ne m’intéresse pas. Parce que la Science-fiction qui est mon genre préféré me fait encore un peu peur par rapport à mes ambitions. Parce que je parle toujours de femmes, parce que je parle toujours aux femmes, j’imagine.

 

Marc : Le roman met également en évidence les problèmes liés à l’hypocrisie masculine. En effet, si les hommes de Foranza ont tendance à montrer leurs émotions, ils n’agissent pas pour autant pour aider les femmes en cas d’agressions, par exemple, contrairement aux femmes, qui font acte de sororité. Pourquoi montrer traiter de cette différence d’attitude ?

Sara Doke : Parce que c’est la réalité. Et que le rôle de l’Imaginaire n’est pas pour moi de faire rêver mais plutôt d’être un miroir à peine déformant de la réalité. Parce que c’est une manière de filer la métaphore de la cité idéale qui est loin de l’être. Parce rares sont les hommes qui se mêlent de ce qu’ils appellent des « affaires de femmes ».

 

Marc : Votre roman mobilise des noms de métiers féminisés, tels que mercenairesse, inventoresse, pictoresse, ou ingénioresse. Pourquoi avoir utilisé ces noms particulièrement ?

Sara Doke : Parce que la visibilité des métiers de femmes est importante, parce que les femmes sont invisibilisées depuis des siècles, parce que c’est joli. J’ai utilisé aussi forgeronne, médicienne, et plein d’autres. Parce que les mots existent pour être utilisés, parce que les mots ont un sens et un pouvoir.

 

Marc : La Complainte de Foranza dépeint une société dans laquelle les femmes ont une place, puisque nombre d’entre elles travaillent et se trouvent émancipées des hommes, mais cette place est sans cesse remise en question par les hommes, parfois de manière violente. Pourquoi avoir choisi de traiter, d’une certaine manière, de la place des femmes dans une société où elles commencent à s’émanciper ?

Sara Doke : Parce que c’était mon envie depuis le départ, parce que cela me fait penser à l’entre-deux guerres, les années 1920 et 1930, parce qu’il y aura toujours quelqu’un pour dire que le changement, le progrès est dangereux, parce que l’émancipation de l’un nuit à la liberté de l’autre dans la tête de certains. Parce que c’est la réalité.

 

Marc : Le roman traite également de la façon dont le sexisme peut être présent de manière institutionnelle et systémique, à travers le fait que les médecins ignorent la mystérieuse épidémie qui frappe les femmes. Pourquoi montrer cet aspect institutionnel du sexisme ?

Sara Doke : Parce que c’est la réalité, parce que les médecins du XXIème siècle ne connaissent toujours pas les pathologies des femmes, parce qu’ils méprisent le corps et la douleur des femmes, parce qu’on teste des médicaments contre la douleur des menstrues sur des hommes, parce qu’on dit aux jeunes filles que c’est normal d’avoir mal, parce qu’on n’écoute pas les femmes et qu’on les renvoie à ce qui se rattache de près ou de loin à la fameuse hystérie inventée au XIXème siècle, parce que le sexisme est systémique dans le patriarcat, parce que c’est insupportable.

 

Marc : Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

Sara Doke : Je travaille d’arrache-pied sur le beau livre Celtes ! aux Moutons électriques que je dirige, je rassemble les articles de mes collaborateurs, j’écris mes propres textes, je vais à la pêche aux images…

Je travaille à un essai sur la représentation des minorités dans la Science-fiction pour Mü et je réfléchis doucement à mon prochain roman, une Fantasy urbaine bruxelloise.

 

Marc : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes auteurs ?

Sara Doke : Lisez. Lisez. Lisez.

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