L’Homme qui mit fin à l’Histoire, de Ken Liu

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’une novella qui s’ancre de manière renversante dans le devoir de mémoire.

L’Homme qui mit fin à l’Histoire, de Ken Liu

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Introduction

Ken Liu est un auteur de science-fiction, de fantasy et de fantastique sino-américain né en 1976. Aux Etats-Unis, il traduit en anglais les récits de SF chinois, et c’est notamment grâce à lui que le public anglophone a pu découvrir Le Problème à trois corps de Liu Cixin, ou des auteurs tels que Hao Jingfang, Zhang Ran ou Xia Jia dans les anthologies Invisible Planets (2016) ou Broken Stars (2019).

En tant qu’auteur, Ken Liu a publié une trilogie de romans de Fantasy, La Dynastie des Dents de Lion, dont les deux premiers tomes, The Grace of Kings et The Wall of Storms sont parus en 2015 et 2016. Il est également reconnu pour son talent de nouvelliste. Sa nouvelle « Mono no Aware » a en effet remporté le prix Hugo, tandis que « The Paper Menagerie » a obtenu les prix World Fantasy, Hugo, et Nebula. On peut également noter que le recueil The Paper Menagerie a été récompensé par le prix Locus du meilleur recueil en 2017.

La novella dont je vais vous parler aujourd’hui, L’Homme qui mit fin à l’Histoire, a originellement été publiée en 2011 chez Panverse Publishing. Elle a été traduite en français par Pierre-Paul Durastanti pour la collection « Une Heure Lumière » des éditions du Bélial’.

Voici la quatrième de couverture du récit :

« Futur proche.

Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.
Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire. »

Mon analyse du récit traitera de la manière dont l’auteur aborde le devoir de mémoire qui concerne un événement historique traumatique.

L’Analyse

Souvenez-vous des crimes

L’Homme qui mit fin à l’Histoire prend la forme du scénario d’un documentaire qui concerne les recherches en physique expérimentale du Dr Akemi Kirino et de son mari, Evan Wei, qui s’est servi de celles-ci pour trouver des preuves des exactions de l’Unité 731 lors de la Seconde Guerre Mondiale et mettre en lumière ses exactions. De cette forme de scénario découle une narration protéiforme, avec des interviews journalistiques, d’entretiens avec des parents des victimes de l’unité 731, des anciens membres de celle-ci, des témoignages de proches de Wei ou de Kirino, ou d’indications scéniques qui montrent que le Dr Kirino est suivie par l’équipe de réalisation du documentaire. Cette forme narrative permet à l’auteur de conférer un aspect d’authenticité immense à son récit, qui prend la forme d’un véritable documentaire dont l’authenticité n’a d’égale que la noirceur des événements dont il rend compte.

En effet, Ken Liu, à travers cette novella, cherche à rendre compte des atrocités commises en Chine, entre 1932 et 1945, dans les camps de Harbin au Mandchoukouo, au sein desquels près d’un demi-million de Chinois ont été tués, au cours d’expérimentations abominables sur les armes bactériologiques, comprenant des injections de maladies comme la syphilis, la peste ou le choléra, des vivisections, des expériences sur la pressurisation, la déshydratation, les nécroses, mais aussi des essais chirurgicaux pour les opérations de blessures par balle sans anesthésie, mais aussi des essais de bombes bactériologiques. Les membres de cette unité considéraient les prisonniers comme de simples cobayes et les déshumanisaient complètement, en leur attribuant un numéro pour leur retirer toute identité par exemple. Les crimes commis par l’Unité 731 sont mal connus en Occident, mais leur portée est comparable à celle de la Shoah.

Le gouvernement japonais n’a officiellement reconnu les crimes de cette unité, pourtant placée sous les ordres de son armée pendant la guerre, qu’en 2002.

Cette posture, mais aussi les pressions et menaces qui ont longtemps pesé sur les chercheurs qui voulaient mettre la vérité en lumière, a longtemps nourri les théories négationnistes et permis de minimiser les horreurs endurées par les victimes chinoises de cette unité, ou d’ignorer leur sort. Les conséquences de cette posture s’observent dans certaines interviews lors desquelles les personnages interrogés contestent l’existence de l’Unité 731 et pensent que les expériences de Kirino et de Wei découlent d’une volonté du gouvernement chinois de jeter l’opprobre sur le Japon. Leur démarche secoue ainsi les rapports géopolitiques complexes entre le Japon et la Chine contemporains, puisque l’un est soutenu avec les Etats-Unis, tandis que l’autre est taxé de dictature communiste, ce qui biaise les perceptions des crimes japonais perpétrés en Chine.

Ken Liu, à travers ses personnages et son récit, cherche donc la vérité et l’authenticité historiques, au-delà du négationnisme et de la minimisation des actes. Grâce à la puissance et la justesse des témoignages des parents des victimes de l’Unité 731 et de ses membres, qui transmettent une vérité atroce, mais authentique et objective. L’auteur se situe également loin d’un sentiment revanchard vis-à-vis du Japon, ce qui peut être symbolisé par le fait que le couple de personnages principaux, Evan et le Dr Kirino, soient respectivement sino et nippo-américain. Leur nationalité américaine peut être perçue comme une manière de questionner la responsabilité des Etats-Unis dans la dissimulation des crimes de l’Unité 731, dont les résultats d’expériences ont été récupérés par le gouvernement américain en échange de l’immunité diplomatique du commandant Shirô Ishii. Cette complicité entre les Etats-Unis et le Japon questionne alors l’éthique des progrès effectués en médecine et en chirurgie contemporaines, parce qu’elles sont basées sur des expériences ayant impliqué des cobayes humains.

Le procédé science-fictif mis en scène par l’auteur, qui permet le voyage dans le temps grâce à des particules quantiques de « Bohm-Kirino » reliées entre elles, mais détruites une fois qu’elles ont été observées, servent alors à interroger notre rapport à l’Histoire et à la mémoire collective, à travers le voyage temporel des parents des victimes de l’Unité 731 qui observent les atrocités dont les membres de leur famille ont été victimes. En effet, est-ce que le fait d’ignorer un fait historique et de questionner sa véracité invalide son existence ou les souffrances des personnes qui ont vécu des événements traumatiques ? Non, bien au contraire. Ken Liu démontre également l’importance capitale des témoignages, notamment lorsque des documents sont indisponibles. La justesse des témoignages des personnages permet alors de rendre justice à la vérité des événements historiques traumatiques que leurs parents ont vécu.

Le mot de la fin

L’Homme qui mit fin à l’Histoire aborde, à travers le motif science-fictif du voyage dans le temps, la question du devoir de mémoire vis-à-vis des atrocités perpétrées en Chine par l’Unité 731 japonaise.

A travers la forme documentaire de sa novella, qui prend appui sur des témoignages de victimes relatés par leur descendants et d’anciens membres de l’Unité, Ken Liu transmet une vérité historique crue et brutale, qui frappe le négationnisme et le révisionnisme de ces événements traumatiques.

Cette novella est absolument magistrale selon moi, et je ne peux que vous encourager à la lire.

J’ai également lu et chroniqué d’autres œuvres de Ken Liu, La Ménagerie de papier, Jardins de poussière, Le Regard

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Apophis, Lutin, Baroona, FeydRautha, Yogo, Shaya, Le Chien critique, Célindanaé, Blackwolf, Lune, Aelinel, L’Ours inculte, Lorkhan, Xapur, Boudicca, Tigger Lilly

19 commentaires sur “L’Homme qui mit fin à l’Histoire, de Ken Liu

  1. Ma première approche avec Ken Liu et depuis je ne le quitte plus. Elle marque cette novella à plus d’un titre, glaçante et somptueuse !

    Merci au Bélial de nous avoir fait découvrir cet auteur de talent.

    Faut que je retourne dans Jardins de Poussière que j’ai mis en stand by pour le moment !

    Aimé par 1 personne

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