Interview de Gauthier Guillemin (2)

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Gauthier Guillemin, auteur du diptyque formé par Rivages et La Fin des étiages, publié chez Albin Michel Imaginaire.

Vous pouvez retrouver toutes les interviews du blog grâce au tag « Interview » ou dans le menu du blog.

Je remercie chaleureusement Gauthier Guillemin pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

 

Interview de Gauthier Guillemin

 

Marc : Même si c’est la deuxième fois que tu réponds à mes questions, peux-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Gauthier Guillemin : Jardinier, lecteur, papa, motard, layonneur, administrateur, écriveur, chauve, pédagogue, yogi, amoureux, tatoué, végétarien, hard rockeur, joueur, bricoleur, voyageur, rêveur ; marié, 47 ans, trois enfants.

 

Marc : La Fin des étiages prend la suite de Rivages, publié fin 2019 chez Albin Michel Imaginaire. Comment t’es venue l’idée de proposer une suite à Rivages ? Pourquoi avoir d’ailleurs écrit une suite à ton premier roman ?

Gauthier Guillemin : Une fois terminé Rivages, j’ai eu moi-même envie de poursuivre un peu l’aventure, d’explorer plus avant le Dômaine, et de développer le destin de certains personnages. J’avais aussi laissé quelques questions en suspens et je voulais y revenir.

 

Marc : La Fin des étiages est ton deuxième roman. As-tu ressenti des différences entre l’écriture de ce roman et celle de Rivages ? Comment s’est déroulée la rédaction du roman ? As-tu des anecdotes de à partager ?

Gauthier Guillemin : La rédaction a été très différente. Pour Rivages, la création du roman s’est déroulée sur plusieurs années, par touches successives. J’ai écrit le texte de La Fin des étages d’une seule traite, en six mois, comme une histoire que je me serais raconté, en prenant un très grand plaisir à découvrir d’autres facettes de cet univers imaginé. J’ai fait une pause de deux ou trois semaines au milieu parce que j’étais épuisé ; je savais exactement ce que je voulais dire à la fin (nous en parlerons dans la suite de l’interview), mais je devais faire des choix pour y parvenir. J’ai laissé décanter et tout s’est mis en place tranquillement : la magie de la création.

 

Marc : Dans les remerciements du roman, tu écris que Gilles Dumay, ton directeur de collection, « a sursauté en s’apercevant que tu venais de commettre une suite ». Comment s’est déroulé le processus éditorial de La Fin des étiages ?

Gauthier Guillemin : Lorsque nous avons travaillé sur Rivages, nous avions prévu un volume unique. Cela engage un certain processus éditorial et promotionnel. Lorsque j’ai envoyé le manuscrit de La Fin des étiages à Gilles, il pensait davantage à un roman qui se passerait dans l’univers de Rivages et dont la publication aurait pu attendre un peu. Mais face à une suite au niveau même de la trame narrative, il ne fallait pas trop tarder pour publier. Il est parvenu à me faire une place dans son planning, et c’est une vraie chance pour ce roman.

Là encore, concernant l’établissement du texte, il y a eu des discussions avec Gilles, mais aussi avec certains de mes relecteurs (spéciale dédicace à Silène Edgar), surtout concernant la fin. On me reprochait de terminer beaucoup trop abruptement, juste après la bataille finale. C’est une critique qui m’est souvent faite lors des relectures : je suis trop concis, parfois jusqu’à en devenir abscons. J’ai donc travaillé sur un dernier chapitre, et au final je trouve que cela sert mon propos.

 

Marc : Dans sa chronique de La Fin des étiages, le camarade FeydRautha a affirmé que le diptyque formé par Rivages et La Fin des étiages est un « anti-Seigneur des anneaux », puisque si Tolkien annonce la fin du merveilleux, et par conséquent un désenchantement du monde avec sa trilogie, Rivages traite d’un monde dans lequel l’être humain n’a plus sa place, et La Fin des étiages redonne une place aux créatures surnaturelles dans le monde. Comment perçois-tu le fait d’être placé en opposition à Tolkien, alors que tu le cites en introduction de l’un des chapitres du roman ? Est-ce que tu considères que la Fantasy marque un réenchantement du monde, par opposition à la manière dont il se désenchante depuis la Révolution Industrielle ? Pourquoi avoir choisi de gommer la place de l’être humain pour ensuite accentuer celle des créatures surnaturelles ?

Gauthier Guillemin : J’ai beaucoup aimé l’analyse de FeydRautha parce que c’est exactement à cette conclusion que je voulais arriver. Je me suis longtemps promené en Terre du Milieu, je me voulais Rôdeur et cartographe, je l’ai rêvée, j’y ai construit des pans entiers de mon imaginaire. Pour autant, la fin du Seigneur des Anneaux, m’a toujours plongé dans une profonde mélancolie : les temps des merveilles s’effacent, et commence l’histoire des humains. Voilà pourquoi je le cite en exergue du dernier chapitre, mais c’est pour mieux m’inscrire en faux. Lorsqu’on lit l’essai de Tolkien sur les Contes de fées, on voit poindre cette dichotomie : il y a les mondes imaginés, secondaires, et la réalité, celle qu’il faut affronter. Ainsi circonscrit, l’imaginaire n’a plus aucune place dans notre univers, à part peut-être récréative, et c’est une erreur à mon sens.

Car je suis certain que l’imaginaire (ou la Fantasy) réenchante le monde, et davantage encore si elle sert d’appui à une réflexion éthique, sociétale et politique. Comment parviendrons-nous à construire un monde différent sans imaginaire ? Changer de modèle impose d’avancer vers l’inconnu, vers des organisations encore inexplorées. Les tenant de l’ordre établi taxent la démarche de nihiliste (un mot fourre-tout qui sert d’épouvantail). Je pense que l’imaginaire, l’inventivité, mais aussi la capacité d’émerveillement, sont des moteurs puissants.

Je ne dirais pas que j’efface les humains de la carte, ou qu’ils n’ont pas leur place dans le Dômaine. Les Hommes peuvent encore y vivre s’ils le souhaitent, mais pas en seigneurs des lieux. Ils doivent réinventer cette place et trouver un autre mode de relation que celui de la compétition entre espèces. Gauthier Chapelle parle très bien de ces liens qui connectent les êtres vivants : entre compétition, symbiose, commensalité et parasitisme, homo sapiens n’a pas choisi le long terme !

 

Marc : On peut d’ailleurs affirmer que ton diptyque appartient à la Fantasy moderne, puisque Rivages et La Fin des étiages s’éloignent des standards habituels du genre pour proposer un récit au sein duquel les paradigmes sociaux et surnaturels changent, avec une influence Steampunk marquée dans ton deuxième roman. Comment perçois-tu la modernisation de la Fantasy ? Que penses-tu des évolutions récentes du genre ? Est-ce que tu dirais, comme un certain Alex Nikolavitch, que la Fantasy « a besoin de tuer le père », à savoir Tolkien, pour sortir de ses carcans ? Pourquoi avoir incorporé des éléments Steampunk dans La Fin des étiages ?

Gauthier Guillemin : Concernant les taxinomies, ma position reste la même : je laisse aux spécialistes le soin de classer ce que j’écris. Je ne me pose jamais cette question a priori, et parfois j’en discute avec des lecteurs et des bloggeurs. Je ne suis pas un spécialiste de la Fantasy, je ne sais pas si elle se modernise – ce qui n’est pas toujours porteur de bienfaits – ou si elle évolue. Je suis conscient que ces nomenclatures servent à décrire un objet afin d’en appréhender le contenu, mais elles définissent parfois un horizon d’attente très fort et trop étroit. Un bloggeur a eu une réflexion très juste à propos d’un célèbre auteur de SF, à savoir qu’on oubliait parfois de parler du style. Je pense que les écrivains sont avant tout des agenceurs de mots et non des auteurs de SF ou de Fantasy, ce qui laisse entendre trop de choses en creux. Mon plus grand souhait serait que ces catégories cessent d’être des frontières que des lecteurs n’osent pas franchir et qui enferment trop de textes.

Je ne connais pas Alex Nikolavitch, et je vis très bien une certaine filiation avec Tolkien ou d’autres d’ailleurs. J’admire ces créateurs de mondes qui parviennent à donner vie à un foisonnement étonnant de personnages et de bestioles, tout en y superposant des langages, des strates historiques et des systèmes socio-économiques. Je les admire, mais je fais ce que je veux de mon côté. Tolkien est mort l’année de ma naissance, aucun besoin d’en finir à nouveau avec lui…

 

Marc : La Fin des étiages met en scène deux formes de technomagie, l’une associée aux personnages liés au Dômaine, celle des « seuils », des formations rocheuses qui permettent aux personnages de se déplacer instantanément, et celle de Nar-î-Nadin, qui combine technologie de la vapeur et exploitation des forces naturelles, à travers « l’Avaleur de Mangroves » dont se sert Zeneth pour agrandir son territoire. Pourquoi avoir intégré dans ton roman un équivalent magique de la téléportation qu’on peut habituellement trouver dans des romans de SF ? Est-ce que pour toi, la technologie science-fictive a sa place en Fantasy, sous une forme ou une autre ? Est-ce que la Fantasy peut se nourrir de la science-fiction ?

Gauthier Guillemin : En SF, on file à la vitesse de la lumière (lorsque l’hyper-v n’est pas en panne), on emprunte des trous de vers dans des trous de vers (Le Magicien Quantique), on replie l’espace (il fallait oser), on se promène en empruntant les connexions d’un mycélium astral (Star Trek Discovery), on voyage dans le temps, on est immortel, et tout le monde trouve ça normal. N’est-ce pas de la magie ? Et que dire alors de l’utilisation en SF de la force (puisse-t-elle être avec nous), de la précognition, de la télékinésie ? Alors je crois plutôt que la SF se nourrit de la Fantasy, et sans se gêner. Et tous ont joyeusement pillé les mythes, les épopées et autres récits fabuleux. Au bout du bout, nous retrouvons l’imaginaire et le talent du conteur, c’est tout ce qui compte. Se transformer en pluie d’or, assommer plusieurs centaines d’ennemis avec une poutre en chêne, disparaître dans une vapeur, être changé en cochon, voler au-dessus du labyrinthe, avancer à pas de géant, comprendre le langage des animaux, créer un monde ou un être vivant comme le firent Dieu, Prométhée ou le bon docteur, mais toujours émerveiller l’auditoire. Je crois dur comme fer (paradoxalement, on se bagarre beaucoup à l’épée en SF) que le matériau premier est le langage. Et j’en reviens à ce que je disais précédemment : c’est l’utilisation sans cesse renouvelée des mots qui crée un univers, davantage que ce qui est mis en scène. L’émotion, pour ma part, naît avant tout lorsque je lis une phrase magnifique, comme dans les deux derniers vers de ce poème qui dit tout.

La parole,

J’ai la beauté facile et c’est heureux.

Je glisse sur les toits des vents

Je glisse sur le toit des mers

Je suis devenue sentimentale

Je ne connais plus le conducteur

Je ne bouge plus soie sur les glaces

Je suis malade fleurs et cailloux

J’aime le plus chinois aux nues

J’aime la plus nue aux écarts d’oiseau

Je suis vieille mais ici je suis belle

Et l’ombre qui descend des fenêtres profondes

Epargne chaque soir le cœur noir de mes yeux.

Paul Eluard, Capitale de la Douleur.

 

Marc : On observe d’ailleurs que les recherches des Fomoires et des Ondins leur permettent de rationaliser le fonctionnement des seuils, qui restait assez mystérieux dans Rivages, au point qu’un de tes lecteurs l’avait qualifié de « pouvoir onirique ». Pourquoi avoir choisi de rationaliser les capacités des seuils ? Pourquoi les as-tu rattachés à l’astronomie, avec les cartes qu’on peut voir au début et à la fin du roman ?  

Gauthier Guillemin : En effet, les dernières pages de Rivages dévoilaient ces seuils mystérieux. Le lecteur savait déjà que le Voyageur pouvait se déplacer à travers les arbres, une possibilité bien à lui de bourlinguer. Avec les seuils, je voulais ajouter à cet univers une technologie (une magie ?) ancienne qui s’inscrirait dans une histoire oubliée, à peine esquissée. Les tracés des seuils reproduisent au sol certaines constellations, c’est-à-dire la géographie rêvée d’un ciel étoilé. Ainsi, ces constellations lient le Dômaine à l’univers, le microcosme au macrocosme. Symboliquement, passer par un de ces seuils permet aussi de se transposer d’une étoile à une autre.

 

Marc : Pour continuer sur la technomagie, Sente, à partir d’un certain point du roman, devient une sorte de cyborg végétal, puisqu’elle dispose d’une prothèse de main faite en orme noir qui se trouve en symbiose avec son corps. Pourquoi avoir décrit un équivalent végétal d’une prothèse cybernétique, qui unit à la Nature au lieu de rapprocher du mécanique ? Pourquoi dépeindre une fusion littérale avec un élément naturel ? Est-ce que tu rapprocherais le statut de Sente de celui d’un personnage de SF à tendance biopunk ?

Gauthier Guillemin : Je trouve bien plus sympa d’avoir une main en orme noir, qu’un assemblage de fils et de rouages qui grésillent ! Je n’ai pas imaginé cette prothèse comme un succédané de cybernétique, je l’ai décrite pour ce qu’elle est, prise dans la trame narrative qui était la mienne. Je suis un conteur persuadé que l’histoire se développe en dehors de moi. Si nous reprenons le cours des événements, Sente est grièvement blessée et jusqu’à ce qu’elle arrive au monastère des ondines, je ne sais toujours pas ce qui va se passer. D’ailleurs, dans une première version, Silahé fourre le membre coupé dans sa poche, au cas où, et lorsque j’écris ce passage, ce n’est pas un détail inutile, c’est une possibilité qui ne se réalisera pas. Le moment de l’écriture se superpose presque à l’action. Une fois au monastère environné d’arbres majestueux – sans doute des ondines métamorphosées après leur Appel, voilà encore un détail que j’ai laissé de côté – j’entrevois cette possibilité pour Sente, dans un univers particulier.

Comment est venue cette idée ? C’est une question complexe. Sans doute de souvenirs, même oubliés de certaines lectures ou de mangas. Il n’y a pas très longtemps, je me suis rappelé du manga Origine, où des gens se transforment en arbres je crois. Nous sommes des banques d’images, d’idées et de ressentis. Rien ne surgit ex-nihilo, rien n’est parfaitement et complètement original ou inédit. Pour le reste, je maîtrise mal les concepts de technomagie et de biopunk, même si ce dernier terme est très joli.

 

Marc : Ton deuxième roman, plus encore que Rivages, dépeint un véritable conflit entre l’Homme et la Nature, à travers le fait que Zeneth, le leader des Nardenyllais et antagoniste du récit, cherche à étendre son territoire, quitte à détruire les forces du Dômaine, telles que les « drées » par exemple. A l’inverse, les protagonistes du roman se trouvent du côté de la Nature et vivent en harmonie avec elle. Pourquoi avoir dépeint ce type de conflit ? Est-ce que c’est pour ce type de thématique que ton éditeur avait qualifié Rivages de « Fantasy altermondialiste » ?

Gauthier Guillemin : Ce conflit romanesque me permet de mettre en scène la guerre ouverte que notre espèce mène contre la Nature. J’entends dire que le thème de l’écologie est éculé, qu’il faut trouver d’autres biais plus subtils pour en parler, mais ces arguments ne servent qu’à cacher des peurs, des découragements, de la lâcheté, ou encore un certain confort intellectuel. Le fait est que notre espèce ne fonctionne que sur le mode de la compétition, ne tire de gratifications que de victoires sur l’autre, ce qui nous entraîne dans une course perpétuelle et un peu usante. Alors je veux bien être un auteur de Fantasy altermondialiste, pourquoi pas, mais là encore je me méfie des mots car ils servent bien trop souvent à écarter les individus, plutôt qu’à en écouter les propos. Combien de fois entend-t-on dire que telle personne est « écolo », ce qui évite d’entendre ce qu’elle a à dire. Là encore, c’est une technique d’évitement.

 

Marc : La Fin des étiages se situe beaucoup plus dans l’action, avec des affrontements entre différentes factions et personnages, et même une bataille finale. Pourquoi avoir effectué un virage par rapport à ton précédent roman ? Par ailleurs, La Fin des étiages s’avère plus violent que son prédécesseur, dans les combats qu’il décrit notamment. Pourquoi ?

Gauthier Guillemin : Rivages nous parle de la nécessité de nous interroger sur notre identité d’être humain, sur nos objectifs, sur la place de la beauté dans nos vies. C’est un roman de l’errance. Mais je souhaitais aussi parler du combat, de cette énergie qui nous pousse parfois à nous surpasser et qui peut aboutir à des résultats magnifiques. Je ne voulais pas laisser de côté la violence et la guerre ; elles font partie de notre histoire et sont encore indissociables de notre évolution.

 

Marc : On peut également noter que là où Rivages se concentrait avant tout sur le Voyageur, cette seconde partie de ton diptyque lui laisse une place assez marginale, pour faire émerger d’autres personnages, notamment Quentil, Sylve ou Vaata. Pourquoi es-tu passé d’un point de vue unique à une narration à points de vue multiples ? La Fin des étiages te permet aussi de développer des personnages de Rivages, tels que Quentil, parti explorer le monde, mais aussi Vaata et Sylve, qui cherchent à sortir de l’immobilisme du village des Ondins. Pourquoi as-tu choisi Sylve et Quentil comme personnages principaux de ton récit ? Ce deuxième roman te permet aussi de développer les Fomoires, qui étaient les antagonistes de Rivages, ce qui leur donne de la profondeur, notamment parce qu’on peut observer leur culture et la manière dont ils pensent leur rapport au monde. Pourquoi avoir choisi de donner des nuances à ce peuple ? 

Gauthier Guillemin : La Fin des étiages se veut un roman des décisions et de l’action. Pour le dire en un mot, aux tergiversations du Voyageur, Sylve répond par l’action directe. Je ressentais une énergie bouillonnante dans son personnage et je voulais mettre ceci en avant. Dans cette optique, une narration plus focalisée s’est naturellement imposée et je l’ai adoptée. Je trouvais aussi intéressant d’avoir ainsi les points de vue de plusieurs protagonistes. Ceci me permet de changer de perspective vis-à-vis d’un élément déjà rencontré dans Rivages, de renouveler le récit, et d’adopter une coloration plus vivante face à de nouveaux constituants du roman. Je ne pouvais pas écrire une suite à Rivages, sans suivre les pérégrinations de Quentil, sans doute celui qui est le plus curieux de tout. Il s’est donc imposé de lui-même.

Ainsi, le roman s’ouvre sur le personnage de Lakmir’tel, un fomoire qui fait le bilan des errances de son peuple. J’avais cette scène en tête dès que j’ai pensé à écrire ce texte : ce fomoire allongé sur une branche, paisible et heureux de sa vie. Je pense que c’est en écrivant cette scène que je me suis aperçu que je focalisais le récit. Concernant les fomoires, j’étais resté sur ma faim une fois terminé Rivages. Je voulais en apprendre davantage sur eux et leur donner plus de profondeur pour en faire le pendant cohérent des ondins.

 

Marc : Les développements sur les Fomoires, la manière dont Vaata et Sylve s’opposent au Conseil du village des Ondins, mais aussi la question des Fir-Bolg, les alliés des Nardenyllais, te permet d’interroger le rapport des peuples que tu décris à leur Histoire, pour l’affronter ou la dépasser. Pourquoi avoir remis en perspective l’Histoire de tes peuples pour les y confronter ?

Gauthier Guillemin : On dit trop souvent que l’Histoire est écrite par les vainqueurs et nous acceptons cette maxime en oubliant qu’elle nous signale que des pans entiers de notre humanité ont sombré dans l’oubli. Certains en exhument des lambeaux pas très glorieux (par exemple la vague sur les réseaux concernant le paiement de la dette d’Haïti, expliqué par Thomas Piketty). Seule la mauvaise foi et les mensonges peuvent permettre aux tenants de l’ordre économique en place de conserver leur ligne de conduite. Ethiquement, la position est indéfendable. Connaître son histoire et l’affronter fait partie des moyens que j’entrevois pour construire une société plus juste.

Ensuite, au niveau de l’univers de Rivages 1&2, j’avais vraiment envie de creuser un peu les Histoires respectives et les interactions des différents peuples. Je voulais développer davantage l’arrière-plan d’un monde de Fantasy pure, avec des légendes, des archives, des ruines, des lieux oubliés. Mais, et c’est là que je ne suis pas toujours cohérent, sans passer à un ouvrage de cinq cent pages contenant des digressions sur les usages de l’herbe à pipe, sur les événements pendant lesquels le vidame a reçu sa balafre, ou sur la manière dont les nains sont parvenus à chevaucher les dragons.

 

Marc : Dans Rivages, tu décrivais des environnements naturels, ceux du Dômaine, l’immense forêt qui couvre la majeure partie du monde. Avec La Fin des étiages, tu détailles un environnement urbain et industriel, à savoir la ville de Nar-î-Nadin, que le lecteur découvre à travers l’œil innocent et émerveillé de Quentil. Est-ce que tu voulais rompre avec les environnements naturels en décrivant la cité des Nardenyllais ?

Gauthier Guillemin : Décrire Nar-î-Nadin, c’est avant tout donner corps au véritable ennemi dans ce roman. Pour cela, il fallait prendre un peu son temps, montrer la démesure des projets et installer les protagonistes dans leur élément. Cet univers urbain contient en germe une société industrielle de profit, que vont en faire les ondins ?

 

Marc : Sur quels projets travailles-tu actuellement ?

Gauthier Guillemin : J’ai écrit deux nouvelles pour changer d’univers et créer autrement. En ce moment, je travaille sur un roman dont l’action se déroule à l’intérieur de la Cité. Je voulais comprendre comment les humains en sont venus à s’enfermer derrière des murs pour se protéger du Dômaine. Les modèles socio-économiques dominants perdurent-ils ? Homo technologicus évoluera-t-il encore ? D’autres voies sont-elles possibles ? Technologie et magie peuvent-elles coexister ? Un « back to the trees ! » est-il envisageable ? Pour l’instant, les personnages se heurtent à un univers sombre et rugueux, et je ne sais pas comment tout cela va se terminer.

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