Interview d’Auriane Velten

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview d’Auriane Velten, dont le premier roman, After®, est paru aux éditions Mnémos.

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les interviews dans la catégorie dédiée et dans le menu du blog.

Je remercie Auriane Velten pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

Interview d’Auriane Velten


Marc : Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

Auriane Velten : Outch. Question dure dès le départ, ça ne rigole pas.

Je… suis autrice de SF et autres genres de l’imaginaire. Et je ne sais pas quoi ajouter ! Je ne pense pas que la couleur de mes yeux ou mon plat favori intéresse beaucoup de monde…
Alors, qu’est-ce qui peut intéresser mes lecteurices ? Mon positionnement, peut-être, mon âge, ma couleur de peau, mon orientation sexuelle… Mais pour le compte je préférerais n’y répondre que le jour où quelqu’un s’y intéressera !


Marc : Avez-vous toujours voulu devenir autrice ? Comment vous êtes-vous dirigée vers l’écriture, et vers les genres de l’imaginaire en particulier ?

Auriane Velten : Toujours est un mot un peu trop grand… J’ai eu mes périodes fleuriste, coiffeuse, avocate et médecin ; comme beaucoup d’enfants.

Mais je devais avoir seize ans quand j’ai pour la première fois formulé clairement – à moi et aux autres – le souhait de devenir écrivain. J’écrivais déjà, alors, depuis le collège environ. J’avais besoin d’un médium pour sortir tout ce que je voulais montrer et que je ne pouvais pas dire. J’ai d’abord été tentée par le dessin, mais ma sœur était tellement douée que je n’ai pas eu le courage de travailler assez pour me mettre à son niveau ! Après, je suppose que l’écriture s’est naturellement imposée parce que j’adorais lire. Et de la même façon, il était évident que j’écrirais de la SFFF parce que je ne lisais quasiement que ça. Mes parents sont eux-mêmes très férus d’imaginaire, et m’ont lu Bilbo le hobbit avant que je ne sache lire moi-même… Je n’ai juste jamais trouvé amusant d’écrire autre chose. J’aime imaginer avant d’aimer écrire !

Marc : After® est votre premier roman. Comment vous en est venue l’idée ? Est-ce que sa rédaction a été difficile ? Avez-vous des anecdotes à partager ?

Auriane Velten : After® est mon premier roman mais ma cinquième tentative (sans compter la chose commise au lycée), donc ce n’était pas mon premier texte au long cours. Pour ce texte en particulier, l’idée est venue en écoutant un podcast, un épisode de La méthode scientifique (France Culture) où Romain Lucazeau était invité pour parler de Latium. C’est de là que j’ai commencé à réfléchir à un monde post-apocalyptique, mais je vais éviter de trop rentrer dans les détails, pour ne pas risquer de divulgâcher l’intrigue… Et de toute façon, mon esprit a bien dérivé depuis ce point de départ.

Je ne pense pas que sa rédaction ait été particulièrement difficile, pas plus que pour les précédents textes – c’est-à-dire que je me suis régulièrement demandée dans quoi je m’étais encore fourrée et ai tout aussi régulièrement envisagé de tout laisser tomber parce que cela ne ferait jamais un (bon) livre. Les seules différences notables sont les fiches personnages détaillées que j’utilisais pour la première fois et qui ont vraiment changé et aidé mon écriture ! Là je remercie tout particulièrement Mx Cordélia et son site très bien détaillé et expliqué pour les bébés auteurices comme moi !


Marc : Comment s’est déroulé le processus éditorial du roman ?

Auriane Velten : Euh… Bien ? Difficile de répondre, sans point de comparaison. Je peux vous dire qu’il a débuté avec un mail absolument lunaire tant il était flatteur. J’ai réellement cru pendant un certain temps que quelqu’un me faisait une blague cruelle en me faisant croire que j’allais être éditée. Pour le reste, j’ai eu la chance de bénéficier de l’aide d’une éditrice fantastique (Marie Marquez, qui a mon éternelle reconnaissance) et d’une correctrice très attentive et pleine de propositions ; ce qui n’était pas du luxe vu les fautes à débunker dans l’écriture inclusive…


Marc : Vous utilisez l’écriture inclusive dans votre roman pour gommer les marquages genrés, avec de nouveaux pronoms et déterminants. Pourquoi l’avez-vous utilisée ? Pourquoi ces pronoms et déterminants en particulier ?

Auriane Velten : Je vais essayer de répondre sans rien révéler de l’intrigue : cela va être drôle.

Précisons pour commencer que je suis personnellement féministe et pro-écriture inclusive. Mais pour le coup, ce choix s’est fait sur une question de pure logique, et pas d’un point de vue militant – du moins pas au début.

En fait, je me suis un jour retrouvée face à la question suivante, venue de je ne sais où :

Considérant 1. que les différences de genre ou de sexe se réduisent de fait, pour mes protagonistes, à une simple différence d’apparence corporelle pas plus notable que la longueur des cheveux ; et 2. que trois mille ans nous séparent d’eux… Était-il crédible qu’ils aient gardé des marqueurs de genre dans leur langage ? Que la langue n’ait pas naturellement évolué vers le neutre ? Ce n’était juste pas logique. J’ai tout de même beaucoup hésité, sachant que cela était dangereux tant face aux lecteurices qu’aux maisons d’édition, pas toutes ouvertes à l’écriture inclusive… J’ai même sondé plusieurs ami·e·s sur cette question, mais plus j’y réfléchissais plus cela me semblait évident.

Quant au développement de ces pronoms en particulier, j’ai simplement choisi ce qui me semblait très personnellement le plus élégant, et le plus cohérent avec une évolution naturelle de la langue vers le non-genré. Entendez par là que je n’étais pas dans le cas où une société choisissait de dégenrer, volontairement, avec un groupe d’individus qui aurait choisi consciemment des termes non-binaires. L’évolution s’est faite graduellement, avec plusieurs tentatives parallèles, et à partir de l’oral uniquement, jusqu’à ce qu’une pratique devienne dominante. Dans cette approche, « ile » et me semblait plus logique que « iel » par exemple.


Marc : L’écriture inclusive se combine d’ailleurs à des prénoms épicènes. Ils servent aussi à gommer le genre des personnages ?

Auriane Velten : Oui. Pour le coup, j’ai juste choisi la facilité… Je ne voulais pas que les lecteurices sachent, du moins pas avant d’être bien entré dans le roman, quel était le genre précédemment attribué à mes personnages. Les noms épicènes étaient donc parfaits.


Marc : Votre éditeur a évoqué des liens entre votre roman et les œuvres d’Ursula Le Guin et Philip K. Dick. Quel est votre lien avec ces auteurs ?

Auriane Velten : Mon éditeur a été beaucoup trop flatteur ! Mon lien à eux est : moi petit scarabée.

Ce sont des géants, je tente de me hisser sur leurs épaules, et je n’ai pas dépassé le gros orteil.

Je connais assez peu l’œuvre de Dick, outre le célèbre Les androïdes rêvent-ils de moutons mécaniques (et je regretterai jusqu’à la fin de mes jours que le film n’ait pas conservé ce titre). Par contre, je pense avoir lu quasiment l’intégralité de l’œuvre de Le Guin. J’ai commencé par Terremer, lorsque j’étais adolescente, puis ai découvert le cycle de l’Ekumen. J’avoue avoir parfois du mal à entrer dans son écriture – la raison en reste mystérieuse – mais ses thèmes et ses idées me touchent à chaque fois. J’y trouve une sensibilité anthropologique qui m’est chère ! Je crois qu’à l’heure actuelle mes textes préférés sont Le dit d’Aka et Le nom du monde est forêt.


Marc : Vous décrivez une société qui se veut égalitaire, mais qui opprime ses citoyens grâce au « Dogme », qui empêche l’expression des individualités et des sentiments. Pourquoi décrire ce type de commandements et montrer l’aliénation qu’ils engendrent ?

Auriane Velten : Vous avez longtemps réfléchi aux questions, pour qu’elles soient si compliquées ?

J’en sais rien ! Parce que c’est important, je suppose. J’aime beaucoup lire de la SFFF de loisir, sans message ou sous-texte, mais je suis incapable d’en écrire. Alors j’y mets mes propres opinions, et en l’occurrence la nécessité de remettre en question les évidences, même (ou surtout) quand elles sont partagées par le plus grand nombre. Ce n’est pas parce que « le monde est comme ça » que « ça » est bien ou acceptable…


Marc : Chacun des personnages point de vue de votre roman, Cami et Paule, portent en eux les marques du Dogme, Cami parce que son manque de respect lui vaut l’exclusion sociale, tandis que Paule s’enferme dans un sentiment de culpabilité croissant. Pourquoi décrire deux types d’aliénation différents ? Est-ce que ces personnages vous sont venus avant votre récit ?

Auriane Velten : Je serais bien incapable de répondre à cette question… Cami et Paule représentent l’amour du beau – science d’un côté, art de l’autre, mais les deux se rejoignent et sont identiquement beaux, pour moi. Ce que j’espérais était mettre en scène l’importance de ces éléments ; et pour ce faire, les placer dans des situations d’aliénation où ils viennent à devenir impossibles était scénaristiquement le plus simple. Et je voulais aussi les faire partir de situations très différentes, pour mettre en scène la possibilité de communiquer, malgré les différences, à condition d’en faire l’effort.

Je rajouterai que Cami n’est pas exclu, factuellement. Ile fait des efforts pour être intégré, et l’est, aux yeux des autres ; ce n’est que dans son sentiment ne pas appartenir à la communauté, ou pas de la façon demandée, qu’ile est exclu.


Marc On remarque d’ailleurs que le Dogme empêche toute communication, puisque les sentiments et la curiosité vis-à-vis d’autrui sont considérés comme inconvenants, ce que vous montrez dans les dialogues. Pourquoi montrer la faillite de la communication ?

Auriane Velten : Parce que cela me cause régulièrement un profond désespoir. Je trouve que les problèmes de communication sont centraux dans la majorité de nos relations aux autres, que cela soit à l’échelle mondiale, nationale ou individuelle. Le langage en lui-même est un outil imparfait, car les mots ont généralement des significations au moins légèrement différentes pour chacun. Pas besoin d’ajouter à cela des raisons de ne pas au moins essayer de se parler !

Or, dans ma vie, j’ai souvent eu l’impression que tout irait beaucoup mieux si les gens essayaient de comprendre ce que l’autre est en train de dire… Sans parler du simple fait de réussir à dire ! Prendre la parole, sur soi ou tout autre sujet, est incroyablement compliqué. Combien de gens ne se sentent même pas en droit de parler de leurs problèmes, ou ne savent pas à qui ? Et, à côté, nous sommes dans un pays où aller voir un psy est encore mal vu et considéré comme un signe de faillite personnelle. Alors, oui, je trouve que notre société échoue à communiquer, et dans les grandes largeurs.


Marc : La société du Dogme s’appuie aussi sur une forme d’utilitarisme qui rejette l’art et la culture, considérés comme inutiles, tout comme l’expression artistique qui est vue comme une sorte de tare. Pourquoi décrire ce type de philosophie ?

Auriane Velten : Mon envie était moins de décrire une philosophie rejetant art, culture et science ; que de crier mon amour de ces éléments.

Je vais essayer de m’expliquer par un exemple : le jour où la cathédrale de Paris a brûlé, j’ai été profondément triste. Pourtant, je suis également profondément athée ! Mais un chef-d’œuvre artistique brûlait.

Je crains de ne pas être une personne très confiante en l’humanité – pour ne pas dire que je suis carrément misanthrope. Mais voilà les choses qui rachètent notre espèce à mes yeux : l’art et la science. L’envie de créer et l’envie de savoir. Juste pour créer et savoir, juste parce que cela produit du beau, et surtout pas pour en tirer profit !

Or, de nos jours, la science fondamentale a du mal à exister, de même que l’art hors des circuits marchands. En résumé : le capitalisme tue les choses que j’aime le plus. Alors oui, j’avais sûrement également envie de crier mon horreur face à cela.

Merci de noter que toutes mes réponses sont d’affreux résumés approximatifs, et ne représentent bien sûr que ma seule opinion !


Marc : Paradoxalement, les deux personnages qui enquêtent sur les origines et la raison d’être de l’humanité les cherchent dans des musées, d’abord celui de Cluny puis les Arts et Métiers. Est-ce que vous appréciez particulièrement ces deux musées ? Pourquoi exposer des êtres humains à leurs créations artistiques et technologiques ?

Auriane Velten : Oui, j’adore ces deux musées ! Ils éveillent en moi ce que les lecteurs de SFF appellent le sense of wonder. Allez vous promener aux Arts et Métiers, même sans lire les cartels, juste pour ressentir ce que toutes ces créations dégagent…

Les musées (et les bibliothèques) me font aimer l’humanité. Regardez tout ce dont nous avons été capables, tudieu ! Nous le sommes encore.

Et puis, pour réveiller l’envie de créer et l’envie de savoir de mes personnages, dans le contexte post-apocalyptique qui est le leur, cette solution était pour moi la plus efficace. À quoi d’autres les confronter qu’aux œuvres de ceux qui les ont précédés ? Je ne suis pas sûre que ces envies puissent naître de rien ; et suis certaine qu’elles ne peuvent pas s’épanouir sans encouragements. Et ces encouragements, ce n’est pas dans leur entourage proche qu’illes les auraient trouvés !


Marc : On relève d’ailleurs que votre roman se déroule en France, en région parisienne. Est-ce à cause de la proximité des musées ?

Auriane Velten : Non, absolument pas… Je voulais seulement pouvoir décrire le mieux possible les paysages que Cami et Paule découvriraient. Me baser sur ce que je connais me semblait pouvoir donner un meilleur résultat ! Or, j’habitais en région parisienne depuis plusieurs années. Je ne me sentais pas capable de délocaliser et de garder le même niveau de vraisemblance.


Marc : Sans trop rentrer dans les détails, vos personnages se révèlent être des machines humaines. Les qualifieriez-vous de posthumains ? Pourquoi ? Est-il difficile de décrire les pensées d’êtres qui sont au moins en partie des machines ?

Auriane Velten : Je les qualifie seulement d’individus. Je n’en ai sincèrement rien à faire qu’ils soient humains ou pas : quelle importance ? Ils sont, ils existent, ils ont des pensées et des sentiments ; cela suffit. Le mieux que je puisse leur souhaiter est de se dégager de leurs origines. Pas dans un combat pour refuser toute leur ascendance. Dans un rien-à-faire général. Cela peut les intéresser, j’espère que cela ne leur pèsera pas.

Et je ne trouve pas que cela soit particulièrement difficile. Il « suffit » de se baser sur des pensées humaines et d’ajouter une chose totalement inventée qui est cette partie machine. C’est bien plus simple, en tout cas, que de créer une chimère entre deux choses existantes, comme le serait un croisement entre les pensées d’un homme et celles d’un chat.


Marc : Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?

Auriane Velten : Je viens d’envoyer à quelques éditeurs le texte que j’ai achevé après After®, en espérant très fort qu’il puisse être édité. Il y ressemble un peu, dans la forme, avec plusieurs narrateurs parlant à la première personne et l’usage de l’inclusif. Je préfère ne pas en parler davantage pour l’instant ! Et je m’attelle depuis septembre à un autre texte, cette fois écrit à la troisième personne et avec une grammaire plus commune. Mais une fois encore, je me demande dans quel pétrin je me suis fourrée !


Marc : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes auteurs ?

Auriane Velten : Ecrivez ! Écrivez, écrivez beaucoup de merde, y a que comme ça qu’on sort une phrase bien de temps en temps. Vous avez le droit d’être nuls, mais pas d’arrêter juste à cause de ça. Écrivez. S’il vous plaît, écrivez.

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