La Monture, de Carol Emshwiller

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman qui traite de cohabitation entre deux espèces sous un prime aliénant.

La Monture, de Carol Emshwiller


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Argyll, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman.

Carol Emshwiller est une autrice de science-fiction américaine née en 1921 et morte en 2019. Son œuvre comprend des nouvelles, telles que Creature et I Live With You, qui ont remporté le prix Nebula, et Sex and/or Mr. Morrison, qui se trouve dans l’anthologie Dangerous Visions d’Harlan Ellison, considérée comme un manifeste de la New Wave de la science-fiction dans les années 1960-1970.

Son roman La Monture, originellement publié en 2002, a remporté le prix Philip K. Dick. Il a été traduit par Patrick Dechesne pour les éditions Argyll, qui ont publié le roman en 2021 avec une magnifique couverture de Xavier Collette.

En voici la quatrième de couverture :

« Charley est un humain, mais Charley est surtout un animal apprivoisé.
Sur une Terre devenue leur monde d’accueil, les Hoots, des extraterrestres herbivores, ont transformé les humains en montures. Charley, jeune garçon sélectionné pour ses mensurations et ses capacités reproductives, est destiné à devenir l’une d’entre elles ; mieux encore, il est entraîné quotidiennement car promis à un futur dirigeant hoot, celui qu’il appelle Petit-Maître.
Cependant, sa rencontre avec Héron, son père libre et réfugié dans les montagnes, va chambouler son être, ses certitudes, sa destinée. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont Carol Emshwiller aborde le thème de l’invasion extraterrestre et l’influence de celle-ci sur le discours et la perception des êtres humains.

L’Analyse


Invasion et aliénation, discours Hoots et Humains


Le roman de Carol Emshwiller décrit une société au sein de laquelle une espèce extraterrestre, les Hoots, dominent les êtres humains, dont elle sert comme montures. Les humains se trouvent alors totalement dépossédés d’eux-mêmes et aliénés, ce qui s’observe constamment dans le roman, à travers les discours que l’autrice met en scène.

Elle donne d’ailleurs immédiatement le ton en incipit, avec un premier chapitre qui se déroule du point d’un Hoot qui s’adresse à sa monture humaine, avec énormément de verbes à l’impératif, mais aussi une évocation du conditionnement des êtres humains.

Mais ta seule réponse est de me montrer ton noble profil en m’écoutant attentivement. (J’aurais préféré que ton nez ne soit pas aussi long. Peut-être peut-il être réparé. Mais je ne t’ai pas choisi pour ton visage.) Tu n’as même pas cueilli ne serait-ce qu’une baie. Peut-être avons-nous tort de vous apprendre le silence, bien que j’aie entendu dire que si nous ne le faisions pas, vous ne faites que bavarder et crier. […]
Pas de réponse. Peut-être qu’il est muet. J’ai entendu dire que certains d’entre vous, lorsqu’ils sont éduqués au silence de façon trop brutale, perdent leur voix. (Pour de nombreuses raisons, le silence est important. Ton espèce a tendance à avoir des idées.)

Ce discours animalisant montre d’abord que l’être humain est bel et bien considéré comme un animal domestique et non plus une espèce pensante, puisqu’il est réduit à son corps dans son esthétique pour laquelle on peut le « choisir » ou non, et en vertu de laquelle il peut être « réparé », mais aussi parce qu’il est coupé du langage par les Hoots. Il ne peut alors plus exprimer ses pensées, puisqu’il est « éduqué », et donc réduit, au silence.

La parole des Hoots apparaît perturbante pour le lecteur à plusieurs égards, d’abord parce qu’elle représente une altérité extraterrestre, mais ensuite parce qu’elle représente un discours dominant qui place l’être humain au rang de subalterne. Le discours du personnage qui s’adresse à sa monture en avançant la nécessité de l’éducation au silence, qui réduit les « idées » humaines au rang de cris et de bavardages. Le discours humain se trouve donc considérablement diminué par ce conditionnement. Pire encore, ces derniers peuvent procéder à une véritable ablation du langage en plaçant des mors dans la bouche de leurs montures et en clouant leurs joues (oui oui), ce qui mutile leurs organes de parole, comme on peut le voir dans le personnage de Héron, le père de Charley, le personnage principal du roman, qui a du mal à s’exprimer, et dont les prises de paroles sont ponctuées de points de suspension qui mettent en évidence cette difficulté.

Carol Emshwiller montre donc que les Hoots considèrent que les êtres humains sont inférieurs à travers le discours des dominants, mais elle mobilise aussi celui des dominés.

En effet, le deuxième chapitre du roman nous donne le point de vue d’un jeune homme, Charley (ou Smiley comme l’appellent les Hoots, j’y reviendrai), conditionné et totalement aliéné par son éducation, qui altère sa perception de lui-même.

J’ai appris, assez vite, à ne plus jamais, jamais, jamais refaire ça. Après le bâton, j’ai eu le droit à une gentille conversation avec plein de tapes. Ils m’ont emmené dans l’arène, là où l’un d’eux s’assoit habituellement et l’un d’entre eux m’a dit qu’ils travaillaient tout le temps, beaucoup plus dur que nous ne le faisons jamais, et qu’ils se lèvent plus tôt (ils doivent nous nourrir, n’est-ce pas ?), qu’ils nous nourrissent avant même qu’un seul entre eux ne mange. Et moi, je voudrais ne pas être un bon travailleur Seattle ? Ils dépendent de moi. Alors désormais, je m’attelle à la tâche tout seul. À présent, aucun d’eux n’a besoin de me réveiller le matin ou de me coincer dans un coin pour m’attraper.

Les Hoots usent de techniques de manipulation et de dressage pour conditionner leurs montures humaines, ce qu’on remarque dans le discours de Charley, qui passe sous ellipse les violences, incarnées par le « bâton », pour se concentrer sur une « conversation » à sens unique, lors de laquelle il écoute le discours culpabilisateur des Hoots. Celui-ci est retranscrit au discours indirect, ce qui fait que Charley reprend à son compte des arguments visant à le faire culpabiliser tout en valorisant ses maîtres, à travers l’évocation de leur temps de travail et de la manière dont ils s’occupent de lui. Ils font alors peser sur lui un contrat social tacite, dans lequel ils ont leur part et lui la sienne, ce qui transparaît dans la question « Et moi, je voudrais ne pas être un bon travailleur Seattle ? » et le rapport de dépendance qu’ils évoquent ensuite. Cependant, ce contrat social est totalement inégalitaire et vise à justifier la mise en esclavage d’une espèce entière en faisant peser une charge mentale considérable dans sa conscience, donnée comme de la bienveillance des Hoots à l’égard des humains.

L’aliénation de Charley transparaît alors dans son adhésion à ce discours, ce qui peut apparaître d’autant plus perturbant que celle-ci est transcrite à la première personne.

On observe donc que l’humanité est totalement spoliée par les Hoots, qui les privent de leur identité, puisque les hommes sont appelés « Sams » et les femmes « Sues », sont répartis en diverses « races », obtenues à partir de sélection génétique par la reproductions, telles que les « Seattle » ou les « Tennessee ». Les êtres humains sont alors considérés comme du bétail, altérisé, aliéné, dépossédé de lui-même et de son langage par le regard Hoot et le conditionnement qu’il entraîne et conduit à les réduire au seul nom de « monture ». Les corps sont réifiés, sujets à des garanties et des enregistrements sous formes de tatouages, « réparés » lorsqu’ils ne sont pas conformes aux désirs des Hoots. L’aliénation des humains s’observe par ailleurs dans la dualité entre leur « nom de monture » et leur « nom de personne », qui montre que les Hoots leur imposent une identité à laquelle ils doivent se conformer. Une forme de racisme se développe entre les différentes races, puisque les Seattle détestent les Tennessee par exemple. Ce racisme s’exprime pleinement chez Charley, qui voue une haine au mélange des « races » que les Hoots ont fait émerger, et rejette les « riens » c’est-à-dire les enfants d’aucun type identifié. On remarque alors que le conditionnement engendre une forme exacerbée et totalement intégrée de racisme.

Les sens et l’intellect humains sont constamment dévalorisés par les Hoots, dont les perceptions et l’intelligence apparaissent largement plus développés. Ils deviennent donc les yeux et les oreilles de leurs montures, bien plus robustes et adaptées à la marche qu’eux.

Carol Emshwiller ne décrit donc pas une invasion extraterrestre lors de laquelle les aliens écrasent les humains sur le plan martial grâce à des capacités incompréhensibles, mais où l’humanité est non réduite au rang d’esclave inférieure à son envahisseur, mais se trouve en plus conditionnée à le penser comme supérieur.

L’humanité se trouve alors écrasée par le discours historique donné par des vainqueurs utilitaristes et colonisateurs. Ce récit se trouve cependant mis en doute par certains vaincus. Cela est visible dans le discours de Charley, qui porte une version officielle, mais aussi sa contestation par son père et les êtres humains libres.
Ils disent que les Hoots, quand ils sont arrivés, nous ont pris par surprise. Ils ont été surpris, eux aussi. Premièrement, de se trouver ici, après leur crash, et deuxièmement, de nous trouver ici. Ils ne savaient pas quoi faire de nous. Ils ne savaient pas si nous étions entraînables ou non. Il a fallu beaucoup de temps pour en arriver là où nous en sommes maintenant. Et maintenant, tout est en train de se déliter.Ils se déplaçaient par essaims alors, tous regroupés et lançant des étincelles avec leurs bâtons. Leur vaisseau spatial faisait trois kilomètres de long, et comme les Hoots sont petits, il en contenait beaucoup. Certains petits ronflaient dans le ventre de leur mère. Ils sont sortis en masse (du vaisseau et de leurs mères) et nous ont sauté dessus tout de suite. Un virus inconnu a touché beaucoup d’entre nous. Leurs sons pouvaient nous rendre fous. Ces sons pouvaient même nous tuer. Les Hoots disent qu’ils ne le savaient pas à l’époque, sinon ils n’auraient jamais chanté ces sons, mais certains d’entre nous pensent qu’ils savaient ce qu’ils faisaient.

Dans leurs chroniques respectives, les camarades du Syndrome Quickson et de L’épaule d’Orion qualifient La Monture de « vallée dérangeante littéraire ». Effectivement, le roman de Carol Emshwiller peut apparaître dérangeant parce qu’il fait entendre à son lecteur un discours aliénant et dépossédant marqué par l’adhésion de bourreaux et de victimes souvent naïfs parce que trop jeunes pour avoir assez de recul sur ce qu’ils disent ou vivent, tel que celui de Charley, renforcé par la première personne. Le lecteur doit ainsi suivre un personnage conditionné pour aimer son statut d’esclave à cause de sa naïveté et les avantages qu’il pense y trouver. 

À ce titre, seul le chapitre du point de vue du père de Charley, Héron, , peut coïncider avec le point de vue du lecteur, puisqu’il ne correspond ni au discours qui produit du conditionnement, ni à celui qui est le produit conditionné. Sans rentrer dans les détails, le roman aborde les questions des relations entre le père et son fils, puisque l’un essaie de faire comprendre à l’autre ce que sont véritablement l’humanité et l’autodétermination, notamment en lui faisant découvrir la vie au village dans la montagne. Ce village apparaît comme une forme de déconditionnement, et peu à peu comme une utopie à Charley, parce que les êtres humains y sont libres et font preuve de démocratie.

Héron veut donc sauver les humains du joug (littéral) des Hoots, mais aussi et surtout son fils.

Quand il te sauve, c’est lui-même qu’il sauve.

Charley est un enfant humain aliéné, monté par le futur maître des Hoots, qu’il appelle Petit Maître. Le jeune extraterrestre, de la même manière que sa (toute aussi jeune) monture, est conditionné par ses aînés. Ainsi, Petit Maître répète mot pour mot ce que dit son entraîneur, et est donc aliéné puisqu’il répète le discours dominant sans le remettre en question, quand bien même il fait partie de ses tenants.

« Mon père a été gravement maltraité. Très gravement. Discipliné à coups de bâtons et de piques. Je parie qu’il était l’un de ceux qui portent de grosses bottes, avec des clous aux joues et un mors dans la bouche. Il a des cicatrices partout. »
« Il a probablement essayé de s’enfuir. C’est une perte de temps précieux. Il ne savait pas ce qui
était bon pour lui. »
Je n’arrive pas à croire qu’il répète, mot pour mot, ce que notre entraîneur ressassait sans cesse. […]
« En plus, nous les Hoots, nous sommes gentils. Toujours paisibles et aimables. C’est la seule chose acquise. Nous devons l’être, c’est le seul moyen. Nous dépendons de vous. Nous vous aimons. Nous vous récompensons et vous tapotons sans cesse. Maintenant, va me chercher de l’eau. »

L’emploi de généralités à propos des Hoots et vis-à-vis de leur rapport aux humains, mais aussi la réponse que Petit Maître apporte aux violences subies par son père, montre l’adhésion du personnage à un discours qui ne lui est pas propre, et qui appartient aux adultes qui le forment. Il s’agit d’un discours de dominant, qui ignore le mal qu’il inflige, et qu’il essaie de reprendre à son compte pour donner des ordres à Charley.

Cependant, mais sans trop rentrer dans les détails, Charley et Petit Maître semblent de moins en moins s’inscrire dans un paradigme de dominant-dominé. Ils se lient d’amitié l’un pour l’autre et se portent des sentiments marqués par une intensité qui fait qu’ils ne peuvent plus vivre l’un sans l’autre. De manière récurrente dans le roman, on leur demande (et ils se demandent eux-mêmes) « de quel côté tu es ». Ils peuvent de moins en moins répondre, parce qu’ils constituent une alternative possible à la domination des Hoots ou la revanche des humains, celle de la cohabitation pacifique. Carol Emshwiller subvertit alors le manichéisme de la lutte pour la suprématie en montrant une troisième voie (et une paix) possible dans un conflit violent, tant par les actes que par les discours.

Le mot de la fin


La Monture de Carol Emshwiller est un roman de science-fiction qui met en scène une invasion extraterrestre lors de laquelle l’humanité est réduite en esclavage par les Hoots, qui s’en servent comme montures.

Le discours des Hoots conditionne donc les êtres humains et les aliène, comme le montre l’adhésion naïve du jeune Charley à la servitude dont il fait preuve. Cependant, son père le sauve de l’emprise de ses possesseurs et lui fait découvrir ce qu’est l’humanité. Avec son maître, puis ami Petit-Maître, il devient alors l’incarnation d’une cohésion pacifique possible entre Hoots et humains.

J’ai beaucoup aimé et ce roman, et je vous le recommande, surtout si vous aimez être dérangé par une autre pensée.

Vous pouvez également consulter les chroniques de FeydRautha, Laird Fumble, Lune, Fourbis et têtologie, Tachan

3 commentaires sur “La Monture, de Carol Emshwiller

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