Boîte à outils – Stylistique et imaginaire : comparaison et métaphore

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’inaugure une série d’articles qui traiteront d’éléments de stylistique.

Boîte à outils – Stylistique et imaginaire
Comparaison et Métaphore


Introduction


Il y a peu, je vous ai présenté des articles sur la polytextualité, en expliquant que je voulais vulgariser certaines notions que je risque de mobiliser au cours de mes recherches et de mes futurs articles.

Sur le même modèle, j’ai décidé que ces travaux de vulgarisation s’étendraient à la stylistique.

Puisque les littératures de l’imaginaire sont une littérature (hé oui), il convient d’examiner la manière dont les textes fonctionnent en tant que discours littéraires, à même de mobiliser un certain nombre de figures et de tours.

Cette série d’articles s’intéressera donc à des figures de style, des tours grammaticaux et des points de linguistique que je trouve intéressants et qui sont observables dans des textes relevant des littératures de l’imaginaire.

Mes définitions s’appuieront sur les ouvrages suivants :

  • FROMILHAGUE Catherine, Les Figures de style, Armand Colin.
  • JARRETY Michel (dir), Lexique des termes littéraires, Livre de Poche.
  • MAINGUENEAU Dominique, Manuel de linguistique pour le texte littéraire, Armand Colin.
  • RICALENS-POURCHOT Nicole, Dictionnaire des figures de style, Armand Colin.
  • RICALENS-POURCHOT Nicole, Lexique des figures de style, Armand Colin.
  • RIEGEL Martin, PELLAT Jean-Christophe, RIOUL René, Grammaire méthodique du français, Presses Universitaires de France.
  • SUHAMY Henri, Les Figures de style, Presses Universitaires de France, « Que Sais-je ? »

Ces articles ne seront cependant pas des répétitions de ce que vous pouvez trouver dans des ouvrages ou des manuels universitaires. Ils seront illustrés par des exemples tirés d’œuvres de l’imaginaire, canoniques ou non, et permettront de montrer comment une figure peut transmettre des informations (ou non) à un lecteur, ou plus simplement, quel est son mode de fonctionnement.

Dans ce premier article, je traiterai de deux figures connues, la comparaison et la métaphore. Je les traite ensemble parce qu’elles reposent sur le même type de mécanisme, et le fait de les étudier maintenant nous permettra d’aborder des figures plus complexes par la suite.

La Comparaison


Définition et fonctionnement


La comparaison vise à rapprocher deux termes, un comparé, aussi appelé thème, et un comparant, aussi appelé phore, au moyen d’un outil de comparaison, qu’il soit un adverbe (comme, ainsi que, de même que…), un adjectif (tel, semblable, pareil…), ou encore un verbe (ressembler, avoir l’air, sembler, paraître…).

La comparaison littéraire se distingue de celles que l’on peut effectuer au quotidien, qui s’appuient toujours sur le même univers référentiel, c’est-à-dire des données tirées du monde réel, ou qui se trouvent sur le même plan. Dire « Jeanne est plus grande que Marie », ou « Elric a une plus grosse épée que Conan », c’est rester sur le plan de la taille et comparer des individus ou des éléments littéralement comparables.

En littérature, une comparaison s’appuie sur les mêmes comparaisons, le comparé, le comparant et l’outil de comparaison, mais elle mobilise deux univers référentiels différents.

Prenons cette phrase tiré de Widjigo d’Estelle Faye,

La fatigue semblait l’avoir quitté, s’être détachée de lui et avoir coulé au sol comme une mue.

La comparaison mobilise l’univers référentiel des sentiments, avec le comparé « fatigue » mais aussi celui de l’animalité, à travers le comparant « une mue ».

La comparaison peut donc être utilisée pour évoquer l’état de santé physique ou mentale d’un personnage, mais pas seulement, comme nous allons le voir maintenant.

Exemples et utilisation


Les auteurs de littérature de l’imaginaire doivent décrire des phénomènes ou des créatures surnaturelles, qui n’existent donc pas. Les comparaisons leur permettent alors de les rendre tangibles, avec des comparants ancrés dans des univers de référence a priori reconnaissables par le lecteur.

Prenons ce passage de L’Appel de Cthulhu d’un certain Howard Phillips Lovecraft dans la traduction de David Camus, qui montre la régénération d’une certaine entité tentaculaire qui vit dans l’Océan Pacifique.

On entendit quelque chose éclater, comme une vessie crevée, puis il y eut un suintement purulent, comme si l’on avait fendu un poisson-lune en deux, accompagné d’une puanteur semblable à celle d’un millier de sépultures profanées, ainsi qu’un certain bruit que le chroniqueur préféra ne pas coucher par écrit.

Les trois comparés, « quelque chose », « un suintement purulent », et « une puanteur », restent assez vagues et sont précisés par leurs comparants qui déterminent leur nature immonde, pour la vue, puis pour l’ouïe, et enfin pour l’odorat. Ce dernier sens est particulièrement secoué, puisque l’odeur de la créature est matérialisée par une hyperbole, figure dont je vous parlerai plus tard.  Cette série de comparaison permet de montrer du doigt le dégoût que Cthulhu inspire à ceux qui ont le malheur de le contempler.

Autre exemple, tiré du magistral Perdido Street Station de China Miéville, dans lequel l’auteur décrit Nouvelle Crobuzon, une ville divisée en plusieurs quartiers, dont le « Palus-au-chien », marqué par la pauvreté et une anarchie architecturale.

Le Palus-au-chien semblait le fruit d’un renoncement général. Les nodules et cellules de brique, de bois et de béton s’étaient emballés, s’étalant frénétiquement comme des tumeurs malignes.

Le « Palus-au-chien » apparaît comme un véritable cancer comme en témoigne le comparant « des tumeurs malignes ». Cette comparaison est redoublée d’une métaphore qui qualifie les bâtiments de « nodules et de cellules de brique, de bois et de béton », ce qui renforce cet aspect malade, incontrôlé et incontrôlable de ce quartier.

Cette comparaison permet à l’auteur de caractériser de manière (très fortement) péjorative un quartier d’une ville montrée comme un enfer pour ses citoyens.

La métaphore


La métaphore est une figure d’analogie qui consiste à rapprocher deux réalités distinctes, ou « à présenter une idée sous le signe d’une autre idée plus frappante, ou plus connue qui d’ailleurs ne tient à la première par aucun autre lien que celui d’une certaine conformité ou analogie », d’après Fontanier. Elle appartient à la catégorie plus générale des « images », parmi lesquelles on trouve d’autres figures que j’aborderai dans de futurs articles.

Elle se distingue de la comparaison par l’absence d’outil de… comparaison (oui oui), mais aussi par sa plus grande complexité, qui lui donne une plus grande souplesse. La métaphore peut s’appuyer sur des substantifs (« le feu de son regard »), des adjectifs (« un regard enflammé »), des adverbes (« cracher froidement »), des verbes (« grêler des coups »), et des prépositions.

On différencie les métaphores in praesentia des métaphores in abstentia.

Les premières sont mobilisées dans des phrases dans lesquelles le comparé et le comparant sont présents et sont rapprochés avec un emploi du verbe être à valeur d’équivalence (« le caporal pensait que le mineur était un pion sans importance », Alexander Dickow, Le Premier souper), par une apposition appuyée ou non par un déterminant ou un pronom démonstratif (« Mais ses yeux verts, ces grandes billes ouvertes sur un formidable paysage du bout du monde étaient d’une tristesse et d’une beauté infinies. » Sabrina Calvo, Délius, une chanson d’été), un rapport entre un substantif et un verbe (« Dérangé par la brise coupante, le gréement du navire a grincé et la glace lui a répondu. » Lionel Davoust, L’impassible armada), un rapport de détermination (« Les nodules et cellules de brique, de bois et de béton s’étaient emballés » China Miéville, Perdido Street Station).

 Les secondes apparaissent dans des phrases où seul le comparant est présent. Le comparé est alors implicite et doit donc être reconnu, décodé par le lecteur.

Par exemple, lorsqu’on lit cette phrase

C’est la chute finale pour la lune maigrelette.

dans La Descente ou la chute de Basile Cendre, il faut comprendre que « la lune maigrelette » désigne un individu bien précis.

À noter qu’une métaphore peut être filée, c’est-à-dire être développée sur une séquence plus ou moins longue, sur plusieurs phrases par exemple.

Exemples et utilisation


De la même manière que pour les comparaisons, les métaphores permettent aux auteurs de caractériser les environnements qu’ils décrivent.

Au bord de ce terrain dénudé s’élevaient les Côtes.
Ces tessons de Léviathan d’un ivoire jaunissant, plus épais que les plus vieux arbres, s’élançaient en gerbe, s’écartant ensuite pour filer en une courbe ascendante qui atteignait son apogée à trente mètres du sol ; une fois au-dessus des toits du voisinage, ils se repliaient de façon brutale, en faisceau rapproché. Ils reprenaient alors leur ascension jusqu’à pratiquement se toucher en leur pointe : de vastes doigts crochus, un piège à hommes en ivoire grand comme un dieu.

Dans ce passage de Perdido Street Station (je vous ai déjà dit que j’apprécie l’œuvre de China Miéville ?), l’auteur encadre une description des os gigantesques d’une créature inconnue, qui se trouvent au beau milieu de Nouvelle Crobuzon, par trois métaphores qui marquent leur gigantesque, mais aussi leur ancienneté. Cela montre que malgré la modernité technologique et industrielle de la ville, des puissances magiques et occultes continuent de (littéralement) la hanter, à l’image de véritables démons, mais aussi de la Fileuse, une araignée capable de se déplacer entre les différentes trames de la réalité (oui oui).

Cette maudite glace fluide et transparente, qui piège nos navires mais n’est pas assez solide pour porter un homme, l’avait déjà avalé.

Dans cette phrase située au début de la novella L’Impassible armada de Lionel Davoust (dont je vous parlerai bientôt), le personnage narrateur évoque son environnement, à savoir la « glace », avec une métaphore qui la personnifie (j’y reviendrai dans un autre article) et fait d’elle un monstre qui « avale » ses victimes humaines.

À noter que la métaphore du lieu comme monstre a aussi été mobilisée en littérature mimétique par un certain Émile Zola dans Germinal, avec un puits capable d’avaler « des hommes par bouchées de vingt et de trente, et d’un coup de gosier si facile, qu’il semblait ne pas les sentir passer », pour désigner l’enfer des conditions de travail des mineurs au XIXème siècle. Elle a aussi été rendue littérale dans le roman de SF Ru de Camille Leboulanger, qui met en scène une société inégalitaire qui vit à l’intérieur d’une créature gigantesque et éponyme.

Les fictions de l’imaginaire peuvent en effet littéraliser certaines métaphores, c’est-à-dire que les images ne sont plus des images, mais intègrent pleinement l’univers référentiel d’un monde marqué par le surnaturel. Par exemple, la trilogie Founders de Robert Jackson Bennett (Les Maîtres enlumineurs en français) se situe dans un univers dans lequel le langage peut façonner la réalité, ce qui signifie que « la réalité devient votre jouet » n’est pas une métaphore du tout, comme le montre par exemple le fait qu’il soit possible de modifier la gravité pour voler, ou modifier la réalité pour changer la nature humaine (oui oui). Les romans de cette trilogie présentent d’ailleurs une figure intéressante à étudier, à savoir la personnification. Dans La Littérature fantastique, Denis Mellier évoque le recours fréquent des auteurs de fantastique à des métaphores littéralisées.

Conclusion


La comparaison comme la métaphore rapprochent un comparé d’un comparant. La seconde s’avère bien plus souple et peut adopter plusieurs formes et servir plusieurs objectifs, selon la manière dont les auteurs s’en servent.

C’est tout pour ce premier article consacré à la stylistique, n’hésitez pas à commenter pour me donner votre avis ou me proposer de traiter d’un point qui vous intéresse particulièrement !

7 commentaires sur “Boîte à outils – Stylistique et imaginaire : comparaison et métaphore

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