Ru, de Camille Leboulanger

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman de science-fiction sociale qui se déroule à l’intérieur d’un monstre (oui oui).

Ru, de Camille Leboulanger


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions l’Atalante. Je remercie chaleureusement Julien Guerry pour l’envoi du roman !

Camille Leboulanger est un auteur français né en 1991. Il a écrit un roman de Fantasy, Bertram le baladin, paru chez Critic en 2017, et plusieurs romans de science-fiction, Malboire, Enfin la nuit, qui est reparu dans une version enrichie par une préface de Xavier Dollo, et Ru, dont je vais vous parler aujourd’hui. Ces trois derniers romans sont parus chez l’Atalante.

Voici la quatrième de couverture de Ru :

« Le ciel est rouge chair pour le peuple de Ru.

« Ru ? Pourquoi Ru ? Il n’y a pas assez de salles de concerts à l’air libre, peut-être ? »

Les rues sont rouge sang à la fin des manifestations contre la préfecture.

« Tu n’as jamais eu envie de savoir ce que cela fait de chanter à l’intérieur d’un être vivant ? »

Dans les entrailles de Ru, la grogne embrasse Regard Rouge. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai d’abord de Ru comme créature-monde, puis je m’intéresserai aux thématiques sociales abordées par l’auteur.

L’Analyse

 

Ru, rouge créature-monde


L’intrigue de Ru met en scène une créature monstrueuse appelée Ru (oui oui), et prend place à l’intérieur du corps de celle-ci (oui oui). En effet, Ru est gigantesque, se déplace grâce à ses six pattes, et peut entraîner des séismes et des raz-de-marée lorsqu’elle bouge. Deux siècles avant le début de la diégèse, elle a ravagé une partie du monde avant de s’écrouler, causant encore des destructions, pour s’endormir. Ru a par la suite été explorée, puis colonisée par une partie de l’humanité, qui s’est installée dans son corps, transformant ses organes et ses membres en habitations viables. Des tonnes de béton ont été coulées dans sa Tête, entre ses synapses, pour construire des habitations, des centres commerciaux ont été bâtis dans ses Cœurs, des zones de villégiature se sont installées dans ses poumons, une université se trouve dans son « Rein Gauche », une autoroute traverse sa « Moelle » pour relier sa Tête à son Anus et un train, le RuWay, la relie au monde extérieur, les classes laborieuses et les réfugiés sont logés dans des banlieues bâties dans ses Intestins et son Estomac (oui oui)… Malgré sa nature monstrueuse, Ru est devenue dans son sommeil une véritable nation humaine, transformée par la main et les machines des Hommes, qui y ont importé leurs matériaux, la terre et le béton, mais aussi leur société et ses problèmes (j’y reviendrai).

Camille Leboulanger effectue donc un parallèle entre l’exploitation de la Nature et celle de Ru, dont le corps a été aménagé pour devenir viable. Elle devient alors une créature-monde, dont l’aspect organique n’est jamais oublié, puisque d’une part, les personnages du récit mentionnent souvent qu’ils vivent dans ses organes, sentent l’odeur de sa chair et de ses organes et en voient la couleur, le « rouge Ru ». On remarque également que Ru est explorée par certains personnages, tels que Coré, qui arpente les « interstices » entre les muscles et la peau de Ru, appelés « l’Intramonde » pour traverser son corps plus vite et se déplacer discrètement. D’autre part, certains d’entre eux savent que si elle est endormie, Ru peut se réveiller, et recommencer à arpenter et détruire le monde, indifférente aux êtres humains de l’extérieur et de l’intérieur. À ce titre, on peut la rapprocher de deux types de créatures, les Kaiju et les figures lovecraftiennes, telles que Cthulhu.

Pour rappel, les Kaijus sont des monstres géants issus des films japonais appelés kaiju ega, et représentent des forces de la nature contre lesquelles l’être humain ne peut pas lutter. Godzilla est l’un des kaijus les plus célèbres. Les créatures lovecraftiennes, quant à elles, sont des monstres cosmiques dont la vue peut rendre fou, parce qu’elles constituent une forme d’altérité radicale que l’humanité ne peut appréhender. Le rapport des Hommes à Ru peut être rapproché de celui qu’ils entretiennent avec les kaijus ou les monstres décrits par HPL dans ses récits.

[…] Ru tout entière qui s’offre à sa vue. La bête rouge n’occupe plus qu’un tiers de l’horizon, tourne le dos à Youssoupha. De la Tête, il ne distingue que le haut du crâne se soulevant par-dessus le dos au rythme de la puissante marche dont il ne perçoit plus, à pareille distance, que l’écho des vagues. Tout d’un coup, il se plie en deux par-dessus le garde-corps et rend la totalité du contenu de son estomac. Le reflux de l’acide gastrique lui brûle l’œsophage. La vision rouge est brûlée sur sa rétine.
Le sentiment d’avoir vu quelque chose qu’il n’était pas censé voir lui noue les entrailles. L’être humain est-il fait pour voir Ru tout entière ? Toujours courbé, il pense à la réaction des gens de l’extérieur quand Ru s’est dressée pour la première fois. S’ils ne l’étaient pas auparavant, nul doute que cela aura suffi à les rendre fous.
Il parvient à se dresser mais garde les yeux baissés. Il fixe, juste en dessous de l’horizon, le bleu de l’océan ridé dans lequel il aperçoit le reflet, net bien que tremblant, de Ru. Comme le soleil, il n’ose pas la regarder directement.

On observe que le regard de Youssoupha, l’un des personnages principaux du roman, se trouve frappé par la « vision » de Ru, qui « brûle » sa rétine et provoque une réaction physiologique violente, celle du vomissement. La question rhétorique du deuxième paragraphe met en évidence le rapport de force disproportionné entre Ru et l’espèce humaine, qui peut devenir folle si elle cherche à voir la créature « tout entière », ce que marque la modalisation assertive exprimée par « nul doute que » et le futur antérieur insérés au sein d’un système hypothétique portée par la conjonction « si ». Ru apparaît alors comme une créature incompréhensible par l’être humain, malgré le fait qu’elle ait été colonisée et transformée par celui-ci, ce qui peut la rapprocher d’une créature lovecraftienne. Par ailleurs, les habitants de Ru sont fatalement frappés par leur insignifiance aux yeux de la bête lorsqu’elle tue des milliers d’entre eux lors de son inévitable réveil, déclenchant l’équivalent de catastrophes naturelles dévastatrices et morts pour les occupants de son corps, alors qu’il ne s’agit que d’un « simple » redémarrage de ses organes (après deux siècles, certes), tels que ses cœurs et ses poumons. La circulation de son sang de Ru et sa respiration engendrent alors des milliers de morts. Elle n’est pas une figure malfaisante, mais une force de la nature. Les humains et leurs installations peuvent toutefois être montrés comme une maladie de Ru, comme le montre le fait que la colonisation de la Tête et l’importation de béton et de terre dans son crâne et entre ses synapses provoque une fièvre qu’elle a du mal à faire passer. Cela provoque alors une grande sécheresse pour les habitants qui s’y trouvent.

Le rapport totalement disproportionné entre Ru et l’humanité apparaît dans la réaction des gouvernements extérieurs lors de son réveil.

Dedans, dehors, tous sont impuissants face à la force de Ru. Alors ils tirent, ils envoient leurs avions, leurs bombes, par réflexe. Il n’y a que la peur encore supérieure des conséquences et des retombées qui empêche ceux de l’extérieur de déchaîner sur la bête leur arsenal le plus terrible et le plus destructeur. Certains, sans doute, brûlent de l’essayer, comme d’autres brûlaient de le faire deux siècles plus tôt, mais ils sont heureusement retenus par d’autres à la tête plus froide. Si toutes les bombes plus petites ne réussissent pas à l’abattre, pourquoi une plus grosse, la plus grosse de tous les temps, y parviendrait ? En cet instant, c’est la raison qui empêche le pire. Les terres qui ont subi l’inondation ? Elles étaient de toute manière perdues, sous la bête, stériles […]

Le déterminant indéfini pluriel exprimant la totalité « tous » dont l’attribut est l’adjectif « impuissants », qui suit deux adverbes de lieu, « dedans » et « dehors », marque le fait que « la force de Ru » dépasse la totalité de l’humanité. Celle dernière tente pourtant de se défendre contre la créature à l’aide de ses armes, en excluant la bombe nucléaire, désignées par les périphrases hyperboliques « leur arsenal le plus terrible et le plus destructeur », « une plus grosse, la plus grosse de tous les temps », considérée comme trop dangereuse pour l’humanité, et surtout sans doute inefficace contre Ru. Cette inefficacité est formulée dans une question rhétorique portée par un système hypothétique qui montre l’irrationalité de la volonté d’utiliser l’arme nucléaire. L’humanité se sauve donc d’elle-même par la « raison », mais aussi par la peur des dégâts de son arme, exprimée dans un euphémisme, « les conséquences et les retombées ». Par ailleurs, on observe que l’emploi d’avions et de bombes contre un monstre sans que cela soit efficace évoque les films de kaijus, ce qui rapproche Ru d’une créature telle que Godzilla par exemple.

Cependant, si Ru apparaît monstrueuse, l’humanité qu’elle héberge peut l’être tout autant.

Triple narration, Révolution, Construction d’utopie ?


Le roman de Camille Leboulanger est porté par trois voix narratives en focalisation interne, qui correspondent aux trois personnages principaux du récit. On a d’abord « Y », qui devient Youssoupha, un réfugié venu vivre dans Ru pour échapper à la situation de son pays d’origine, qui est peu à peu broyé par le système qui l’exploite comme travailleur précaire sur des chantiers. On suit aussi Agathe, qui devient ensuite Coré, qui est native de Ru. Alors qu’elle est étudiante et milite dans le groupe « Regard Rouge », qui tente de remettre le système coercitif établi par la préfecture, elle est victime de violences policières alors qu’elle occupe sa fac et perd même un œil (toute ressemblance avec des événements réels, vous connaissez la musique). Cela la pousse à militer de manière plus discrète et à voyager grâce à l’Intramonde pour échapper à la surveillance généralisée mise en place par la préfecture. Le troisième personnage point de vue est Alvid, un réalisateur marié à un chanteur célèbre, Sandro, qui accompagne son mari venu chanter dans Ru et participer à un festival de cinéma.

Ces trois personnages (auxquels on peut ajouter Sandro) sont ignorants de Ru, et la découvrent peu à peu dans son entièreté, de la Tête aux Pattes. Ru les change, ce qu’on remarque dans les changements d’identité de Y et Agathe, mais aussi dans la transformation des corps d’Alvid et Sandro (je ne peux pas vous en dire plus).

La société de Ru et son système politique constituent une représentation de problèmes politiques et sociaux contemporains, qui constituent un monde dystopique et sans espoir pour ceux qui souhaitent le changer, et ceux qu’il broie. En effet, de fortes inégalités sociales existent entre les habitants de la Tête et des membres supérieurs de Ru et ceux qui vivent dans son Tube Digestif, donc ses Intestins et son Estomac. Les classes dominantes vivent donc dans le haut du corps de la créature, tandis que les classes sociales vivent dans son bas corporel et ne peuvent pas s’en extraire, puisque deux dictons circulent à leur propos, « Une fois dans le Tube, toujours dans le Tube » et « Né dans le Tube, mort dans le Tube ». L’ascension sociale s’avère donc impossible. Youssoupha en fait l’amère expérience lorsqu’il remarque qu’il suit la même trajectoire que tous les individus de sa condition.

Certains habitants du Tube Digestif sont même totalement exclus socialement, à savoir les « Ruphages », qui sont des toxicomanes se nourrissant de la  chair et du sang de de Ru, qui teintent leurs dents du fameux « rouge Ru », et vivent dans un squat que personne ne fréquente. Ils se trouvent alors totalement en-dehors de la société parce qu’ils en sont mis à l’écart. À l’inverse, les habitants de l’Inframonde se sont eux-mêmes mis à l’écart du système politique de la préfecture.

On observe que Camille Leboulanger transpose à l’intérieur du corps d’une créature vivante un topos de la répartition des classes en science-fiction, qui veut que les plus riches soient positionnés en hauteur par rapport aux plus modestes, qui se trouvent alors littéralement au bas de l’échelle sociale. Ce topos peut être observé dans des œuvres de SF canoniques comme Les Monades urbaines de Robert Silverberg, ou plus récentes, avec Le Goût de l’immortalité de Catherine Dufour ou Upside Down de Richard Canal.

À travers les mouvements sociaux des étudiants appartenant au « Regard Rouge » et des prolétaires de tous poils du « Reflux Gastrique » réprimés dans le sang par la police, l’auteur traite des violences policières et des manières dont les gouvernements interagissent avec ceux qui les critiquent. On remarque au passage que l’auteur met en évidence le rôle des médias dans la construction de l’opinion publique et de son soutien éventuel des mouvements sociaux. Ru entre donc en écho avec l’actualité politique contemporaine. À ce titre, les effets dévastateurs des « Jours Rouges », lors desquels se déroulent des manifestations qui frappent littéralement les personnages, combinés au réveil de Ru, remettent le modèle social de la préfecture en question et permettent l’émergence d’une possible utopie.

Les matraques dérisoires restent à la ceinture. Loin derrière, les lanceurs de meurtrières balles en caoutchouc. Les armures : mises en pièces. À présent, des êtres humains sont réapparus sous les uniformes et ils n’ont qu’une seule pulsion, comme les autres : non pas frapper, mais s’échapper, survivre au lieu de meurtrir. Alors, comme on se rend bien compte qu’ils sont aussi démunis que le reste du monde, on ne les fout pas dehors. Il faudrait même les soutenir un peu : sans l’institution pour les tenir, sans la hiérarchie pour les pousser, ils ont l’air un peu plus perdus que les autres. Pas de beaucoup, mais un peu quand même. Ils ont besoin d’aide pour avancer. À prendre durant trop d’années l’habitude d’obéir, on en oublie comment mettre un pied devant l’autre tout seul. Heureusement, les voilà fondus au sein d’un groupe, d’une multitude qui n’a pas d’énergie à perdre à les rejeter.

Les forces de l’ordre, qui obéissaient à la préfecture de Ru, sont ici réhumanisées, ce qu’on observe dans la perte de leurs attributs constitutifs, tels que « les matraques », « les lanceurs de balles » et « les armures ». Cela les met à égalité avec les autres habitant, ce qu’on remarque dans la proposition subordonnée comparative « aussi démunis que le reste du monde », qui marque l’égalité entre eux et le reste du peuple de Ru.

Dans cette société d’après la catastrophe que constitue le réveil de la créature, tous les citoyens sont mis à égalité, des anciens membres de la préfecture aux immigrants comme Youssoupha. Cette société cherche sa propre structure grâce au « Congrès », où des groupes de citoyens échangent à propos du mode de gouvernance et de gestion à adopter pour dépasser le monde d’avant et en trouver un plus juste. Le Congrès constitue alors un mode d’expérimentation sociale qui redéfinit les habitants de Ru et leur rapport à la créature qu’ils habitent. Ainsi, l’électricité est produite par des « usines cordimotrices », qui se servent du « mouvement perpétuel du sang » de Ru pour produire de l’énergie (oui oui), ce qui marque le rapport symbiotique des humains à leur habitat vivant.

On observe aussi de nombreux comportements de solidarité, avec par exemple Hilde, une gérante de magasin qui ne vend pas ses denrées alimentaires, mais les donne. Ces comportements, couplés aux accomplissements du Congrès, marque la reconstruction d’une société dans laquelle l’espoir s’installe.


Le mot de la fin


Ru est un roman de science-fiction de Camille Leboulanger.

L’auteur y décrit une société humaine qui s’est installée à l’intérieur d’une gigantesque créature vivante mais endormie. Cette société s’avère coercitive et pleine d’inégalités, que des mouvements sociaux tentent de résoudre, en vain face à la violence politique que déchaîne la préfecture contre eux.

Cependant, le réveil brutal et inéluctable de Ru provoque une transformation sociale, que l’on observe à travers le regard et les actions de trois personnages, Youssoupha, le réfugie écrasé par le système, Coré, l’étudiante éborgnée devenue leader politique malgré elle, et Alvid et Sandro, un couple d’artistes changés par les événements. Camille Leboulanger met ainsi en scène l’émergence d’un espoir utopique au sein d’une créature-monde.

Je découvre la plume de l’auteur avec ce roman, et j’en suis ravi ! Je vous le recommande.

Vous pouvez également consulter les chroniques de Yuyine, Laird Fumble, Lune, Boudicca

8 commentaires sur “Ru, de Camille Leboulanger

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