Le Chien du forgeron, de Camille Leboulanger

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman qui traite du mythe de Cuchulainn.

Le Chien du forgeron, de Camille Leboulanger


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Argyll, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Camille Leboulanger est un auteur français né en 1991. Il a écrit un roman de Fantasy, Bertram le baladin, paru chez Critic en 2017, et plusieurs romans de science-fiction, Malboire, Enfin la nuit, qui est reparu dans une version enrichie par une préface de Xavier Dollo, et Ru. Ces derniers sont parus chez l’Atalante.

Le Chien du forgeron, dont je vais vous parler aujourd’hui, a été publié aux éditions Argyll en 2021.

En voici la quatrième de couverture :

« Approchez ! Alors que tombe la nuit froide, laissez-moi vous divertir avec l’histoire de Cuchulainn, celui que l’on nomme le Chien du Forgeron ; celui qui s’est rendu dans l’Autre Monde plus de fois qu’on ne peut le compter sur les doigts d’une main, celui qui a repoussé à lui seul l’armée du Connacht et accompli trop d’exploits pour qu’on les dénombre tous.

Certains pensent sans doute déjà tout connaître du Chien, mais l’histoire que je m’apprête à vous narrer n’est pas celle que chantent les bardes. Elle n’est pas celle que l’on se raconte l’hiver au coin du feu. J’en vois parmi vous qui chuchotent, qui pensent que je cherche à écorner l’image d’un grand homme. Pourtant, vous entendrez ce soir la véritable histoire du Chien. L’histoire derrière la légende. L’homme derrière le mythe. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont l’auteur joue avec l’acte narratif pour donner une relecture de la figure de Cuchulainn.


L’Analyse


Cuchulainn, héros et légende toxique ?


Le roman de Camille Leboulanger s’appuie sur une situation d’énonciation dans laquelle un narrateur à la première personne, un vieux conteur, s’adresse à un public au cours d’une longue soirée (très) arrosée. Il raconte à son auditoire l’histoire de Cuchulainn, ou plutôt sa version du mythe, qui vise à montrer comment la légende s’est construite à partir des faits de la vie d’un enfant, Setanta, devenu un homme surnommé le Chien du Forgeron, Cuchulainn.

Le narrateur s’adresse ainsi très fréquemment à son auditoire, d’abord de manière humoristique pour lui dire de remplir sa chope pour qu’il continue son récit (oui oui).

Je vais reprendre mon récit mais, tout d’abord, remplissez à nouveau ma chope. La mémoire d’un vieux comme moi est une roue de char usée et grippée. Il faut l’aider à tourner.

Il ne laissa pas sa coupe se vider, geste dont tous ici pourraient tirer une leçon.

Ces invitations à boire permettent de rappeler la situation d’énonciation dans laquelle s’inscrit la narration, mais aussi de montrer un aspect facétieux du narrateur, malgré le caractère grave de son récit, auquel il apporte des nuances.

En effet, il commente fréquemment la manière dont la légende de Cuchulainn s’est construite a posteriori, mais aussi la manière dont le héros est influencé par son environnement social. Par exemple, il met en évidence le fait que la postérité commente l’enfance du personnage à partir de ce que l’on sait de l’adulte et du héros qu’il est devenu, ce qui est illogique, puisque l’enfant Setanta n’est pas encore le personnage qu’il va devenir. Son orgueil est en revanche façonné d’une part par la légende qui entoure sa naissance, puisqu’il serait supposément le fils de Lug, apparu à sa mère, Dechtire, sous les traits d’une « bête », ce qui le pousse à se voir comme un Élu de par son ascendance prestigieuse, et d’autre part par la vanité de ses parents, qui le voient, chacun à leur manière, comme un être exceptionnel. L’orgueil parental nourrit donc le personnage et la manière dont il se perçoit, ce qui fait qu’il est nourri par des illusions, un égocentrisme de plus en plus affirmé, tout comme son désir de domination.

Par ailleurs, le conteur donne le détail de ses sources intradiégétiques, avec par exemple le cocher de Cuchulainn, Loeg, Aife, la sœur de Scathach, que le héros rencontre pour qu’elle lui donne ses enseignements ou encore lui-même, puisqu’il s’est trouvé aux cotés de Cuchulainn en plusieurs occasions. À noter que Camille Leboulanger donne une bibliographie historique et littéraire en fin d’ouvrage, dont des travaux d’Histoire sur les celtes, ainsi que l’épopée irlandaise qui met en scène Cuchulainn, La Razzia des vaches de Cooley. Les sources du narrateur s’avèrent donc de première main, mais il prend tout de même des précautions oratoires lorsqu’il s’avère que son récit pourrait montrer une sorte de légende noire de Cuchulainn.

Il y a une meilleure explication encore : je suis jaloux, voilà tout. Alors je parcours Eriu depuis des années et, par complète mesquinerie, je salis sa mémoire et, par là, je salis tous les Ulates.

En effet, le narrateur met en évidence la manière dont le Chien cherche de plus en plus à exercer son pouvoir, malgré la désillusion dont il est victime lorsqu’il arrive à Emain Macha, où se trouve la cour de son oncle, le roi Conchobar Mac Nessa, au sein de laquelle il apprend qu’il n’est pas le seul chevalier en devenir, mais aussi qu’il est insignifiant, voire gênant, pour les tractations politiques de sa famille. Cependant, il fait tout pour s’affirmer et devenir un héros, c’est-à-dire un dominant, en écrasant ses adversaires et en s’élevant contre l’autorité par la voie des armes. Cuchulainn apparaît donc comme un symbole de (sur)puissance martiale, mais aussi de contestation face à l’ordre établi, quand bien même celui-ci maintient la paix. Ainsi, Cuchulainn est une figure nécessaire au peuple qui le célèbre, ce que montre le narrateur.

Le héros est celui qui, bien que né du même peuple que les autres hommes et femmes de son temps, ne pourrait pas ne pas exister. Il est la forme nécessaire de ce peuple et il projette son ombre de tous côtés. Le héros est celui qui, qu’il le veuille ou non, transforme le monde à son image. Les Ulates chérissent le souvenir du Chien et il y a une très bonne raison à cela : qu’il l’ait voulu ou non, il a changé tous ceux de son temps et tous ceux qui viendraient après lui. Le Chien appartenait aux peuples d’Eriu et il y a désormais un peu du Chien en chacun d’entre nous. Il n’y a pas un cœur ici qui n’ait jamais rêvé de forcer les portes d’une forteresse pour y trouver son épouse, qu’elle le veuille ou non, qui ne désire pas un peu connaître le jour de sa mort, qui ne voudrait pas être un peu plus fort, un peu plus habile au combat, pour pouvoir faire ce qu’il veut sans se soucier des conséquences.

En exposant d’abord les caractéristiques générales de l’aura des héros dans des phrases avec un verbe au présent gnomique, le conteur montre l’influence des personnages de légende sur les peuples auxquels ils appartiennent. Il montre ensuite en quoi Cuchulainn a marqué la mémoire de son peuple, de par sa capacité à défier l’autorité grâce à sa force et ses compétences guerrières, qui lui permettent de ne jamais (ou presque) devoir subir les conséquences de ses actes. Dans l’imaginaire collectif, il est donc une sorte de rebelle intouchable et imbattable, malgré les tentatives passées de sa famille pour saper ses désirs de puissance ou lui montrer ce qu’est l’humilité.

Le roman narre en effet deux tentatives du roi Conchobar pour museler le Chien qui sont mises en échec, avec d’abord la punition qui lui est infligée lorsqu’il le tue le chien du forgeron Chulainn, qu’il doit alors remplacer en se comportant comme celui-ci (oui oui) pour devenir le chien du forgeron. Cela dépossède le jeune Setanta de son identité humaine, à laquelle se substitue celle du « Chien du forgeron », son titre, mais aussi de son humanité.

En le punissant, en le faisant marcher comme une bête, on lui avait volé quelque chose qu’il ne retrouverait jamais. Les héros véritables sont écartelés entre le monde des hommes et l’Autre Monde. Le Chien, à jamais, serait seul quelque part entre le guerrier et la bête.

On observe que le statut de héros de Cuchulainn est singulier, puisqu’il ne se situe pas dans le schéma des « héros véritables », mais dans une hybridité entre l’homme d’armes (et non l’homme tout court) et l’animal, ce qui le singularise mais l’isole, comme le montre l’emploi de l’adjectif « seul ». Il est donc séparé des autres héros, malgré son ascendance divine. À ce titre, le fait que Cuchulainn fabrique lui-même son arme, Gae Bolg, au lieu de la recevoir de Scathach, sans qu’elle soit dotée de pouvoirs magiques, subvertit le fait que le personnage dispose d’une arme surnaturelle, qui le rapprocherait d’un dieu. Cependant, le fait qu’il forge lui-même son arme peut marquer sa volonté de prendre son destin en main.

Cette part d’animalité du personnage s’observe aussi dans la « riastrad », un état de transe et de rage guerrière lors de laquelle il s’oublie totalement et peut agresser alliés comme ennemis. On peut rapprocher cet état de fureur de celle des berserkers de la mythologie scandinave, que l’on peut observer notamment dans la Saga des Ynglingar de Snorri Sturluson. Alex Nikolavitch a rapproché la riastrad de la transformation en Super Saiyan sous l’effet de la colère dans le manga Dragon Ball d’Akira Toriyama dans un article intitulé « Le Super Saiyan irlandais ».

La deuxième tentative de Conchobar pour vaincre les ambitions du Chien est de l’envoyer en apprentissage à Dun Scaith, auprès de la magicienne et guerrière Scathach, censée lui apprendre le respect d’autrui, notamment des femmes, à travers les quatre leçons qu’elle lui dispense, mais elle échoue.

Cet échec permet à l’auteur de traiter de la place des femmes dans les récits héroïques. En effet, Cuchulainn reçoit l’enseignement de Scathach parce qu’il a demandé la main d’Emer, qu’il désire mais dont les sentiments sont loins d’être réciproques. Les femmes sont ainsi méprisées, réifiées et aliénées par les hommes, ce qu’on observe dans le fait que la mère de Cuchulainn est forcée par son père, Emer est traitée comme un trophée par le Chien, tout comme Aife, la sœur de Scathach. Ces dernières apparaissent cependant affranchies des visions sexistes des hommes de par leur autonomie et l’accomplissement de leur autodétermination, mais aussi d’une utopie égalitaire, Dun Scaith, au sein de laquelle les garçons et les filles sont éduqués de la même manière. Ce traitement de la place des femmes dans les légendes met en évidence, par contraste, la virilité exacerbée dont fait preuve Cuchulainn, qui en est en parangon, mais qui s’avère pourtant toxique, pour les autres, mais aussi pour lui-même.

Cette toxicité s’accompagne d’une forme de fatalité tragique.

[…] le Chien est une pierre lancée à toute vitesse. Comme une pierre, il ne pourra que blesser ceux qui tenteront de l’arrêter.

De la même manière qu’Hernani chez un certain Victor Hugo est une « force qui va », le destin de Cuchulainn semble déterminé. Il apparaît ainsi comme une sorte de héros tragique, marqué par une forme de fatum avec lequel le conteur joue lorsqu’il préfigure des événements futurs dans sa narration. C’est le cas de sa relation avec Ferdiad, son compagnon de route, ami et rival, dont la fin est prédite lorsque les deux personnages boivent une potion pour connaître le moment de leur mort.  La tragédie apparaît aussi dans l’emploi des « geis », des interdits magiques et verbaux dont les personnages ne peuvent se défaire, ce qui conduit à d’inéluctables tragédies. Personnellement, j’aime beaucoup cette manière de traiter du destin des personnages.

Le mot de la fin


Le Chien du forgeron est un roman de Fantasy de Camille Leboulanger, dans lequel l’auteur revisite le mythe de Cuchulainn, à travers la parole conteuse d’un narrateur lors d’une soirée bien arrosée.

Il met en évidence la manière dont les héros et les légendes se construisent sur des faits plus ou moins enjolivés, comment ils influencent les peuples, mais aussi les stéréotypes de genre qu’ils véhiculent, ce qu’on observe à travers la virilité exacerbée de Cuchulainn et le statut de subalterne des femmes.

Si vous vous intéressez à la figure de Cuchulainn, ou si vous souhaitez le découvrir, je vous recommande ce roman !

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de Camille Leboulanger, Ru

Vous pouvez également consulter les chroniques de Dionysos, Lorkhan, Le Nocher des Livres, Célindanaé, Laird Fumble,  

3 commentaires sur “Le Chien du forgeron, de Camille Leboulanger

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