Le Voyage des âmes cabossées

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du retour des Chevaliers du Tintamarre.

Le Voyage des âmes cabossées, de Raphaël Bardas


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Raphaël Bardas est un auteur français né en 1976. Il exerce le métier de professeur documentaliste en parallèle de sa carrière d’écrivain. Il est également auteur de jeu de rôle, et a notamment travaillé sur AgoneAbymeRétrofutur et Guildes El Dorado avec Multisim, puis Capharnaüm, Venzia et Amnesia 2k51, au sein du studio Deadcrows, qu’il a fondé.

Le Voyage des âmes cabossées, publié aux éditions Mnémos en 2021, est son deuxième roman, et fait suite aux Chevaliers du Tintamarre.

En voici la quatrième de couverture :

« Rien ne va plus à Morguepierre ! Tandis que des cadavres de sel s’éparpillent aux quatre vents, une rumeur parle du retour du terrible et mythique Navire des Âmes cabossées. Au même moment, la flamboyante Margaux, intrigante horlogère aux cheveux rouges, réunit les chevaliers du Tintamarre, désormais à la retraite après avoir sauvé la ville, pour un voyage que seuls ces fous furieux oseront entreprendre : partir sur les traces d’un souvenir d’enfance.

L’appel de l’aventure, et leur increvable cœur sur la main, envoient donc nos trois compères par-delà les mers, du soleil brûlant de El Cuento au froid mordant de Pointe-au-Sud. Mais alors qu’une implacable course-poursuite s’engage, les trois chevaliers prennent conscience que la réussite de leur mission cache un enjeu bien plus grand : la survie de leurs âmes. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai d’abord des actes héroïques et burlesques des chevaliers du Tintamarre puis de la narration employée par Raphaël Bardas.

L’Analyse


Subversion burlesque, actes héroïques, héros attachants


Le Voyage des âmes cabossées, comme son titre l’indique, s’appuie sur le ressort du voyage (hé oui) pour développer le monde secondaire inventé par Raphaël Bardas. Ainsi, si l’intrigue du premier volume se concentrait sur Morguepierre, ici, elle ne constitue que le point de départ et d’hypothétique retour d’une aventure qui amène Silas, Rossignol, La Morue et leurs compagnons d’infortune, Franise Fanhorst, baronne de la pègre de Morguepierre et l’instigatrice de leur départ, Margaux, qui cherche à retrouver son amour d’enfance supposément perdu, Iago Balthazar. Ce dernier a été emmené sur le navire des âmes cabossées, sur lequel se trouvent des morts accouchés (oui oui) par la Mère Boîtard, figure de proue sur laquelle je reviendrai plus bas, pour accomplir ses objectifs. Sans rentrer dans les détails, l’auteur développe aussi la magie présente dans son univers avec les « souffleurs de verbe », capables de donner forme à l’hallucinium, un métal capable de donner forme à l’impossible.

Le voyage des chevaliers du Tintamarre les emmène de lieu en lieu, d’El Cuento où la chaleur, le soleil et les taureaux (oui oui) règnent à Dados Rojos, où les monstres sont arrêtés par des moines guerriers, en passant par le Cimetière des Muses, où vivent des scientifiques cannibales (oui oui). L’auteur emprunte alors au récit de voyage, au roman d’aventures et au conte philosophique, puisque ses chevaliers vont découvrir l’étendue de leur monde et en tirer des enseignements sur le rôle qu’ils ont à y jouer.

Plus encore que dans le volume précédent, Raphaël Bardas opère une subversion de la figure de chevalier et des héros de Fantasy classique de manière générale. Par exemple, il est souligné à plusieurs reprises que Silas tient sa rapière dans son dos, ce qui n’est absolument pas pratique (hé oui), ce qui souligne sa maladresse et son ignorance relative des combats.

Silas les rejoignit, dégainant sa rapière (avec toujours autant de maladresse, car il n’y avait rien de pratique à porter une rapière de près de trois pieds dans le dos) et son hachoir à viande.

On remarque aussi une tension entre leurs préoccupations quotidiennes, la nourriture, l’alcool, le stupre et la séduction et l’amour qui peut en découler (ou non), et leur mission capitale pour le sort de Morguepierre et du reste du monde. Raphaël Bardas fait usage du spoudogeloin, c’est-à-dire l’association « des thèmes ou des styles contrastés, en traitant par exemple sur le mode comique un contenu sérieux, ou en utilisant un style élevé pour décrire un événement bas et comique », comme l’explique le Lexique des termes littéraires. Le premier cas est appelé héroï-comique et le deuxième burlesque. L’usage du burlesque entraîne dans le roman une ambiguïté comique chez les chevaliers du Tintamarre, qui sont censés avoir été anoblis alors qu’ils viennent des classes populaires de Morguepierre, mais ils continuent de vivre de manière très prosaïque. L’auteur le rend à travers la description de leur quotidien, fait de boisson, d’une camaraderie qui se reconstruit et se développe, mais aussi de leur manière de s’exprimer, de manière (souvent très) familière et truculente, avec des dialogues marqués par des tournures très orales. Cela crée un décalage énorme entre leur titre, leur mission, et leur image. Cette ambiguïté fait partie des éléments qui les rendent attachants, puisqu’ils sont loin d’être lisses (on pourrait même dire qu’ils sont cabossés).

Le thème et la figure de la mort sont omniprésents dans le roman, avec en premier lieu le navire des âmes cabossées, qui vole leur âme aux chevaliers du Tintamarre et les forcera à intégrer son équipage s’ils meurent. Sans rentrer dans les détails, ceux-ci s’avèrent apparemment immortels par leur volonté d’action, et c’est donc l’ennui qui pourrait les tuer, et les amener sur le navire. Cependant, si les chevaliers sont supposément immortels, leur voyage va violemment marquer leurs chairs et leurs esprits, puisqu’ils n’en ressortiront pas indemnes. Rossignol, Silas et la Morue sont donc confrontés à la possibilité de leur propre mort, qui les dépossèderait de leur liberté à travers une éternité de voyage sur un navire qu’ils rejettent. Ensuite, la quête de Iago Balthazar est la quête d’un amour perdu par Margaux, qui est prête à explorer tout le monde connu pour le retrouver, en risquant sa vie et celle de ses compagnons plusieurs fois au passage. On remarque par ailleurs que deux des véhicules à bord desquels les chevaliers voyagent sont directement liés à la mort, avec le navire des âmes cabossées d’abord, à travers sa promesse et la figure de la Mère Boîtard.

Pendue par les mains et les pieds sous le beaupré, et taillée dans un bois plus sombre que celui qui composait la coque, la Mère Boîtard était suspendue à l’avant de la caraque. Ses traits étaient figés dans une expression de douleur froide. Quiconque n’ayant jamais tenu compagnie à une mère sur le point de donner la vie aurait pu émettre cette hypothèse, si tout dans la tenue et l’allure de cette femme n’avait plutôt indiqué le contraire. La Mère Boîtard ne donnait pas la vie, elle donnait la mort.

La Mère Boîtard apparaît ainsi explicitement comme une mère inversée, puisqu’elle donne naissance aux morts que le vaisseau repêche. Ensuite, les chevaliers du Tintamarre voyagent grâce à un « moulin à vent », appelé Sganarelli (référence à un certain Molière ?) conduit par Zingaro Sanchez, capable de voler (oui oui) grâce à la musique, et conçu à partir d’un géant de bois débité en morceaux par les « elfandreux » pour lesquels il dansait. Ces deux véhicules, dans la manière dont ils semblent vivre dans la mort, peuvent rappeler les « vivenefs » décrites par Robin Hobb dans Les Aventuriers de la mer¸ qui sont des navires conscients parce qu’ils proviennent de cocons de dragons, mais montrent aussi, en filigrane, que la mort accompagne Rossignol, Silas, et la Morue.

Le roman de Raphaël Bardas comporte des éléments grotesques, avec en premier lieu la Mère Boîtard, mais aussi les « Arts Pouilleux » de Rossignol, qui lui ont été conférés par Gargante, le dieu crapaud de Morguepierre qui l’a mâchouillé (oui oui). Cette magie apparaît grotesque parce qu’elle nécessite d’être couvert d’ordures pour fonctionner pleinement (oui oui). L’usage du grotesque, couplé à la tonalité burlesque du roman, renforce son aspect truculent.

Narration : métalepses et ellipses


Sur le plan narratif, Raphaël Bardas s’appuie fréquemment sur des ellipses, que l’on peut répartir en deux catégories. 

La première concerne les métalepses qu’il mobilise à plusieurs reprises. Selon Gérard Genette, la métalepse est une interruption du récit pour mettre en scène le narrateur ou le lecteur.

Il serait tentant de vous raconter dans le détail comment tout cela s’était terminé. Cardoso s’efforçant de calmer les gardes alfiques, prétextant qu’on n’avait renvoyé les cuisinières que pour interroger le prisonnier dans le calme.  […]
De si triviales péripéties n’auraient pas valu l’encre que nous aurions fait couler pour elles. Non. Ce qui mérite votre attention en réalité, c’est ce qui allait se passer ensuite.

Raphaël Bardas met ici en scène une intervention du narrateur du roman qui justifie le passage sous ellipse relative de plusieurs scènes, résumées en quelques phrases pour attirer l’attention du lecteur sur les événements qui leur succèdent.

La seconde catégorie concerne des ellipses narratives éclairées plus tard, à rebours, lorsque les personnages se remémorent ou reviennent sur les événements précédemment passés sous silence. Cette mécanique de narration peut se coupler à l’ignorance des chevaliers du Tintamarre et leur incapacité à raisonner à propos des événements qu’ils vivent. Ainsi, les points de vue de Silas, Rossignol et La Morue nous montrent qu’ils tentent de comprendre du mieux qu’ils le peuvent les situations dans lesquelles ils se retrouvent embarqués, mais ils n’y parviennent pas souvent. Leur compréhension arrive alors souvent après coup, soit parce qu’ils pensent que ce n’était pas important, soit… pas du tout (oui oui). Sans rentrer dans les détails, l’ignorance des chevaliers est aussi mise en valeur par l’emploi de la polytextualité, avec le journal de Zingaro Sanchez, mais aussi le discours du géant de la lune, qui préfigure un certain nombre d’éléments de la fin du roman.

Le mot de la fin


Le Voyage des âmes cabossées est le deuxième roman de Raphaël Bardas et fait suite aux Chevaliers du Tintamarre. Ce deuxième volume des aventures de Silas, Rossignol et la Morue se centre sur leur voyage loin de Morguepierre, en compagnie de Franise Fannhorst et Margaux, qui souhaite retrouver Iago Balthazar, son amour perdu et lancé dans une quête impossible.

Lors de leur voyage, les chevaliers du Tintamarre voient surgir la possibilité de leur mort et de leur damnation à travers leur rencontre avec le navire des âmes cabossées et entrevoient le rôle qu’ils ont à jouer dans le sort du monde, malgré leur attitude et leur discours prêtant très souvent au burlesque.

J’ai beaucoup aimé retrouver cet univers !

Vous pouvez aussi consulter les chroniques de L’Ours Inculte, Dup, Aelinel, Fantasy à la carte

3 commentaires sur “Le Voyage des âmes cabossées

  1. Merci pour le lien ! Une chronique toujours très intéressante surtout quand on a lu le bouquin et qu’on a pas du tout tes capacités d’analyses 😀
    Ton combo « hé oui », « oui oui », « oui oui », « hé oui », « ou non » et une splendeur

    Aimé par 1 personne

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