Rocaille, de Pauline Sidre

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un premier roman de Fantasy d’une autrice à suivre.

Rocaille, de Pauline Sidre


Introduction

Pauline Sidre est une autrice française née en 1988. Elle a remporté le prix Imaginales 2022 de la nouvelle avec l’anthologie Féro(ce)cités de Projets Sillex.

Rocaille, publié en 2020 chez Projets Sillex, est son premier roman, lauréat du prix Aventuriales de 2022.

En voici la quatrième de couverture :

« Gésill ne dort plus depuis qu’il est mort.

Assassiné puis ramené à la vie par les Funestrelles, des brigands sans scrupules qui voudraient le voir reprendre son trône, l’ancien roi Gésill n’a plus goût à rien.

Son sang vert, autrefois seule source de végétation de la Rocaille, s’est tari. Il pourrit. Seul un représentant des Magistres, ces êtres mythiques exterminés par les ancêtres de Gésill, pourrait y remédier.

Aussi, lorsque les Funestrelles, accompagnés du défunt, se mettent en quête de trouver un jeune homme qu’on dit leur dernier descendant, ils sont loin d’imaginer que leur découverte ébranlera toutes leurs certitudes. Sur la Rocaille comme sur eux-mêmes. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont Pauline Sidre met en scène un personnage aliéné dans un monde en proie à la décrépitude.

L’Analyse


Gésill, roi mort d’une terre morte


Gésill, le personnage principal du roman, est un « roi vert », c’est-à-dire un monarque (hé oui) doté de pouvoirs surnaturels de par sa lignée, dotée du sang vert, qui leur permet de faire pousser des plantes, légumes et fruits inclus. Ce pouvoir des rois verts s’accompagne du devoir de nourrir la population de leur royaume, qui s’étend sur une terre maudite et dévastée, la Rocaille, qui donne son titre au roman. En effet, rien ne pousse ou ne peut être élevé dans cette région, qui souffre d’un climat particulièrement et extrêmement violent, qui change tous les jours (oui oui) de la Septaine, avec par exemple de l’orage le jour d’Ore, de la neige pour Nive, de la grêle pour Grésil…. Rocaille est donc sujette à un changement climatique extrêmement violent, qui la rend impropre à la culture, et par extension, à une vie humaine stable. Les rois verts constituent alors une ressource capitale, et doivent vivre reclus dans leur château. Pauline Sidre décrit donc des figures de monarques aliénés et réduits à une fonction nourricière de leur peuple, ce qui ne les empêche pas d’occuper une position de dominants oisifs et ignorants du monde qui les entoure. Les rois verts sont donc littéralement esclaves de leur peuple, mais aussi et surtout de leurs conseillers qui dirigent vraiment la vie politique de leur pays.

Rocaille met en scène un conflit entre l’espèce humaine et la nature, puisque la terre ne nourrit pas une humanité démunie face à son climat extrêmement ardu. Le seul moyen viable de survie réside alors dans le sang vert et les magistres des temps anciens, qui semblaient capables de contrôler la terre en dialoguant avec elle (qui a dit orogènes ?). Sans rentrer dans les détails, le sang vert semble issu de la nature mais se trouve implanté dans des êtres humains, ce qui laisse entrevoir une forme de magie transhumaniste, qui permet d’améliorer l’humanité afin qu’elle puisse s’adapter à son environnement. Cependant, les rois verts subvertissent cette adaptation, puisque leur faible nombre et leur mise sous contrôle marquent l’échec de l’espèce humaine face à la nature.

Cette mise en échec se prolonge dans la résurrection de Gésill, roi vert mort dans des circonstances douteuses, par les Funestrelles, un groupe de brigands et d’assassins qui ont pour mission de lui permettre de remonter sur le trône afin de reprendre la place usurpée par ses conseillers (du moins, en théorie). Grâce au sortilège qui l’a remis sur pied, il dispose de sept vies, mais à chaque fois qu’il en perd une, il se rapproche de plus en plus de sa mort définitive, ce qui s’observe dans le délabrement progressif de son corps et de son esprit. L’aliénation qu’il a vécue lors de sa première vie se prolonge alors dans sa mort, puisqu’il est le jouet de puissances qui cherchent à se servir de lui pour accomplir leurs objectifs, sans chercher à concevoir ce qu’il ressent. Ainsi, malgré son titre de souverain, Gésill ne semble être qu’un homme de paille privé de sa liberté d’action, et peu à peu, de sa capacité à ressentir et percevoir le monde.

S’était-il tué une fois de trop ? Il essaya de compter le nombre de vies qu’il lui restait, mais il se lassa. Son esprit était fatigué de mourir perpétuellement. De perdre tous ses souvenirs et toutes ses idées et, à peine refroidi, de les récupérer en désordre, les pensées tout excitées bourdonnant comme des abeilles heureuses de rentrer à la ruche.
En trois morts, il avait aussi perdu une partie de ses capacités. Son ouïe se faisait défectueuse. Les couleurs ne lui étaient plus visibles. Les parfums n’atteignaient plus son nez, pas même sa puanteur infâme, et seule une étrange odeur d’une neutralité déprimante l’envahissait. Comme s’il respirait un grand bol de farine. À présent, tout le côté gauche de son visage lui était également devenu insensible – pourquoi s’était-il frappé à la tête ? Son oreille et son œil gauches ne fonctionnaient plus et, lorsqu’il effleurait sa joue, il sentait une peau durcie, comme couverte de corne.

Pauline Sidre met en évidence la perte des sens de son personnage à travers une succession de phrases de sens ou de construction négatives, qui placent Gésill en complément des verbes, ce qu’on remarque dans l’emploi de « lui » et « son nez ». Le premier paragraphe montre quant à lui sa profonde lassitude, ce qu’exprime l’antithèse « mourir perpétuellement », qui amène une fuite et un retour constants de ses pensées. Les deux comparaisons présentes dans l’extrait, qui mobilisent des éléments du quotidien, « des abeilles » et « un grand bol de farine » rendent tangible ce que vit Gésill vit à chacune de ses morts et résurrections, qui s’effectuent dans un ennui croissant.

Gésill découvre aussi la réalité de son règne, en dehors du château dans lequel il a été enfermé toute sa vie. Il voit alors la dure vie de ceux qui ne sont pas privilégiés, c’est-à-dire tous ceux qui ne vivent pas au palais et près de ses murs. Rocaille est alors le récit d’une âpre désillusion, d’un roi confronté à l’échec de sa lignée, mais aussi à sa faillite en tant que dirigeant d’un pays. Il n’est donc pas l’homme providentiel qu’il pensait être, incarnation littérale d’un état providence qui nourrit son peuple à la force de son sang, mais un jardin aliéné que l’on cherche à garder sous contrôle à travers une éducation qui l’a dépossédé de sa liberté d’action.

— Pourtant, ma lignée produit des fruits en quantité pour vous nourrir. Tous les jours, à toute heure !
— Tu crois que ça suffit pour remplir toutes nos assiettes ? Vous êtes trois, deux maintenant, à avoir encore le sang vert. Votre lignée n’a jamais été très prolifique, votre pouvoir n’est pas forcément héréditaire. Toi-même, tu es mort sans enfant, n’est-ce pas ? Alors, nous grattons les arbres pour obtenir leur sève et nous ramassons quelques tubercules infects, aussi durs que des caillasses, mais qui ont le mérite de caler l’estomac.
Gésill fit la moue, blessé. Il avait toujours été fier de son sang vert et de sa production quotidienne, que les serviteurs emportaient pour la distribuer aux villages autour du château. Il n’avait jamais pensé que ce serait insuffisant. Perplexe, il regarda le malingre Fauchon coller ses lèvres contre l’écorce pour avaler quelques gouttes de sève. Ce spectacle le gêna.

Le discours de Gésill, qui appartient à la classe dominante, se heurte de plein fouet au discours, et surtout à la vie réelle, des dominés qui vivent hors du palais. Le présent  de vérité générale de sa réplique « ma lignée produit des fruits en quantité pour vous nourrir », suivi d’une phrase non verbale qui sonne comme un slogan publicitaire, entre en contradiction avec la réponse que lui apporte son interlocuteur. Cette réponse oppose le petit nombre de détenteurs du sang vert à la totalité d’une population obligée de se nourrir de sève pour subsister.

Vous l’aurez compris, Rocaille est un roman âpre et particulièrement dur, celui de la désillusion d’un souverain, celui d’une humanité broyée par une terre ingrate.

La narration alterne entre divers personnages points de vue, mais aussi différentes époques. Ainsi, on suit Gésill, mais aussi sa sœur, Sénielle, Iliane, l’une des Funestrelles, Ardan, leur chef, mais aussi Luelde, le dernier des magistres. Dans le passé, on dispose des souvenirs d’Espier, un magistre de l’époque où ils vivaient en autarcie, et Aldegor, premier des rois verts qui a massacré les mages. Ces souvenirs nous permettent d’observer comment l’Histoire et les légendes sont construites sur des faits contrefaits et des mensonges des vainqueurs qui cherchent à justifier leurs exactions en diabolisant leurs ennemis politiques pour les faire passer pour des monstres aux yeux de l’Histoire et apparaître comme des héros (on notera qu’il s’agit d’un procédé fréquemment employé dans l’Histoire de notre monde).

On dispose aussi d’analepses permettant de reconstituer le passé de Luelde, à travers la succession d’identités qu’il a portées. Ainsi, chacun de ses noms correspond à une partie de sa vie, plus ou moins malheureuse. Le fait qu’il n’ait que rarement pu choisir son nom et qu’il se soit vu imposer un rôle et une identité montre qu’il a souvent été aliéné, dépossédé de son libre arbitre par des individus qui l’ont possédé en tant qu’esclave. Le parcours de Luelde constitue ainsi un moment d’autodétermination, puisqu’il choisit son destin par son identité après que celle-ci lui ait été parfois marquée au fer rouge.

Je terminerai cette chronique en évoquant rapidement la famille des Funestrelles, dont on observe certains des représentants, avec les personnages de Fauchon, martyrisé par ses frères, Bathesme et Ardan, et aidé par sa sœur Iliane, seule personne à le considérer comme un véritable humain. Les Funestrelles apparaissent comme une lignée de criminels incroyablement dangereux, marqués par une histoire familiale particulièrement horrible, et touchés par une volonté destructrice, matérialisée dans le personnage d’Ardan, mais je ne vous en dirai pas plus.

Le mot de la fin


Rocaille est le premier roman de Fantasy de Pauline Sidre. L’autrice y décrit un univers âpre, au sein duquel l’humanité ne peut plus cultiver de plantes ou élever d’animaux à cause d’une terre, la Rocaille, marquée par un changement climatique violent et constant. Seuls les rois verts, dotés du pouvoir de faire pousser et fructifier les végétaux, pourraient nourrir leur population, mais ils ne sont pas assez nombreux. L’un d’entre eux, Gésill, est ressuscité par une faction de bandits, les Funestrelles, dont la mission est de l’aider à reconquérir son trône. Cependant, s’il a été enfermé lors de sa première vie, la liberté de sa mort s’accompagne de violentes désillusions quant à son rôle et la population qui se trouve en dehors du château, mais aussi et surtout ce qui a construit son royaume.

Rocaille est un premier roman porté par des personnages aliénés dans un monde décrépit. Je vous le recommande si vous cherchez de la Fantasy sombre.

Vous pouvez également consulter les chroniques de L’Ours Inculte, Chut Maman Lit, Zoé prend la plume, Sometimes A Book,

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