Les Centaures, d’André Lichtenberger

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, dans Exhumation, je vais te parler d’un roman qui constitue l’une des premières œuvres de Fantasy française, un demi-siècle avant la constitution du genre.

Les Centaures, d’André Lichtenberger

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Introduction

André Lichtenberger est un auteur français né en 1870 et mort en 1940. De son vivant, il était connu pour ses essais et ses récits pour la jeunesse avec le personnage de Trott, et a été rédacteur en chef d’un journal, L’Opinion, en compagnie de Paul Doumer, un homme d’état.

Mais si je vais m’intéresser à André Lichtenberger aujourd’hui, c’est parce qu’il a écrit un roman qu’on peut tout à fait rapprocher et considérer appartenant au genre de la Fantasy. Ce roman est intitulé Les Centaures, et il a été publié pour la première fois en… 1904, il y a plus d’un siècle, ce qui place cette œuvre parmi les plus anciennes du genre, avec Lord Dunsanny et ses Dieux de Pegana (1905) ou Le Pays de la nuit (1912) de William Hope Hodgson.

Les Centaures a été réédité en 2017 par les éditions Callidor, dans collection, « L’âge d’or de la Fantasy », qui vise à redécouvrir des œuvres complètement oubliées du genre dans un format illustré et enrichi par des préfaces et postfaces. Ainsi, le roman est doté d’une préface de Thierry Fraysse, d’une postface de l’auteur Brian Stableford, mais également d’une préface d’André Lichtenberger lui-même, qui date de la réédition de 1921. Cette édition du roman dispose également des illustrations de Victor Prouvé, qui datent également de la version de 1921.

Sans plus tarder, voici la quatrième de couverture du roman :

« Aux centaures la plaine luxuriante, aux faunes la forêt centenaire et aux tritons l’océan infini. Protecteur des Trois Tribus et gardien des animaux, Klévorak, le roi du peuple aux six membres, maintient la paix entre tous, imposant sa loi. Mais celle-ci vient d’être violée, et voilà que les eaux se déversent du ciel crevé et que la race impie des hommes, frères du froid et de la mort, menace l’équilibre de la nature… Pris entre la mer salée, immense et terrible, et les glaives de bronze des Écorchés, les centaures et leurs frères vont devoir faire un choix. »

Mon analyse évoquera d’abord les raisons qui permettent de rattacher Les Centaures à la Fantasy, puis je m’intéresserai aux rapports entre les créatures surnaturelles, les Hommes et la Nature, et enfin j’évoquerai brièvement le style de l’auteur.

 

L’Analyse

 

Fantasy avant l’heure

 

La préface de Thierry Fraysse et l’éditeur mettent en avant les liens qui rattachent Les Centaures au genre de la Fantasy, alors que le roman est paru en 1904. On pourrait donc dire qu’il s’agit d’un anachronisme, tout comme le fait de rattacher le Frankenstein de Mary Shelley au genre de la Science-Fiction. Cependant, tout comme le roman de Mary Shelley peut être qualifié d’œuvre de SF de manière rétrospective, il est tout à fait possible de dire que Les Centaures est une œuvre de Fantasy, en gardant bien à l’esprit (et la préface de Thierry Fraysse le rappelle) que le genre n’existait pas à l’époque d’André Lichtenberger. Il n’est en tout cas pas exagéré de rattacher le roman à ce genre, et je vais vous expliquer pourquoi, en donnant d’abord une définition rapide de la Fantasy. Une œuvre de Fantasy met en jeu le surnaturel, qui peut s’incarner dans la présence de magie ou dans l’apparition de créatures surnaturelles, dans des mondes secondaires ou alternatifs au nôtre.

Les Centaures se déroule dans un monde alternatif (ou monde secondaire) antéhistorique, c’est-à-dire que son intrigue se déroule en-dehors de celui de notre Histoire, dans un cadre que l’on peut qualifier de protohistorique, puisqu’on y observe une humanité qui n’est pas encore complètement civilisée et qui est sauvage à certains égards (j’y reviendrai), en opposition avec les créatures surnaturelles que ce sont les « animaux-rois », à savoir les centaures, les faunes et les tritons. Le roman met donc en scène un monde secondaire et des créatures surnaturelles, et en cela, il correspond à la définition de la Fantasy.

Ce qui peut aussi l’ancrer dans ce genre, c’est également le conflit entre les animaux-rois et les Hommes, qui marque la fin d’une ère, celle du Surnaturel et des créatures mythiques, qui vont être remplacées par l’Homme et ses lois. André Lichtenberger dépeint donc une crise dans laquelle un ordre ancien va être opposé à un ordre nouveau, ce qui est le cas de certains romans du genre mais à d’autres échelles, à l’image du Seigneur des anneaux de Tolkien, où le Bien et le Mal vont s’affronter pour apporter la paix ou le chaos sur le monde entier), ou encore du Fils des Brumes de Brandon Sanderson, dans lequel des rebelles vont vouloir renverser une tyrannie séculaire et essayer de maintenir la paix après leur révolution, par exemple, et comme dans ces œuvres, les deux ordres opposés sont irréconciliables, et leur conflit va mener à la disparition de l’un d’entre eux.

 

Les animaux-rois, la Nature et les Hommes

 

Le roman d’André Lichtenberger dépeint en effet un antagonisme radical entre les animaux-rois et les Hommes. Cette opposition est radicale au point que l’auteur ne donne jamais la parole aux Hommes, qui sont appelés les « Écorchés » et considérés comme impurs, à travers la narration ou le point de vue de l’un d’entre eux. Le lecteur ne connaîtra le nom que d’un seul d’entre eux, « Naram », alors que toutes les autres créatures, animaux non surnaturels compris, sont nommés par le narrateur. Ainsi, l’Homme est considéré comme un être mauvais et diabolique par les centaures, les tritons et les faunes.

On observe donc des divergences entre les animaux-rois et l’Humanité, qui est perçue comme un Mal absolu. Ces divergences et le conflit qu’elles entraînent viennent en partie des différences des deux factions dans leurs rapports à la Nature. En effet, les centaures ont instauré un ordre supranaturel, qui supplante la Nature, dans lequel les prédateurs ne doivent plus chasser sous peine de mort et se contenter des cadavres. Ce système est imposé par les centaures à tous les mammifères de leur territoire afin d’apporter la paix et l’harmonie entre les espèces. Les Hommes, quant à eux, domestiquent et asservissent la Nature, en utilisant ses ressources pour construire des huttes et des bateaux, fabriquer des outils et des armes, chasser des animaux pour se nourrir ou se vêtir. L’utilisation des ressources de la Nature par l’Homme l’oppose donc presque viscéralement aux centaures, car l’un exploite les ressources pour son seul bien, tandis que les animaux-rois cherchent à créer et à maintenir la paix et l’harmonie au sein de leur milieu.

Cependant, en domestiquant la Nature, l’espèce humaine devient capable de subsister aux changements profonds du monde, ce qui n’est pas le cas des centaures, qui doivent se nourrir d’une plante, le « rhéki » pour obtenir force et vitalité, mais qui n’en font pas la culture. Ils ne fabriquent pas non plus d’outils ou d’armes et ne servent que de pierres et de morceaux de bois. Ainsi, même s’ils ont instauré un ordre visant à amener la paix sur la Nature et les espèces qu’elle abrite, ils restent soumis à ses caprices et aux changements climatiques, parce qu’ils ne sont pas capables de s’adapter. Cette non adaptation des centaures s’observe notamment dans le fait qu’ils soient attachés à toutes sortes de traditions, de rites et de routines sur lesquelles l’auteur insiste, ce qui les place dans un ordre cyclique et immuable, alors que les Hommes s’adaptent et évoluent.

L’auteur ne prend pas le parti des Hommes, qu’il dépeint comme des monstres barbares qui asservissent la Nature et tuent les animaux qui la peuplent. Le style qu’il adopte dépeint leurs actions de manière extrêmement péjoratives, avec des tournures et des termes qui marquent l’ignorance des animaux-rois au sujet des techniques qu’emploient les Hommes (j’y reviendrai). Ainsi, malgré le fait que le lecteur ait connaissance de leurs capacités, il les verra présentés comme un mal et un danger, parce qu’ils portent en eux une sorte de haine primitive qui les pousse à vouloir tuer les animaux-rois, bien qu’ils ne soient pas étrangers à ce ressentiment.

André Lichtenberger se place donc du côté des animaux-rois, et plus particulièrement des centaures, dont il dépeint la société traditionnelle qui tient à ses coutumes. Il montre également que les centaures tiennent à préserver leur race, à travers la cohésion de groupe que l’on peut observer dans leurs coutumes et leurs routines quotidiennes et la reproduction (ils ont des périodes de reproduction, à l’image d’autres mammifères). Cependant, les centaures sont en déclin, parce que de moins en moins de naissances viables ont lieu, de moins en moins d’accouplements se font, et qu’ils perdent en force et en vigueur. Les centaures s’éteignent peu à peu, et le lecteur assiste à leur fin, alors que leur société est en proie à des crises graves.

Le lecteur suivra le déclin des centaures à travers le personnage de Kadilda, une centauresse qui est en rupture avec son espèce. En effet, elle refuse de se reproduire parce qu’elle est dégoûtée par l’acte sexuel, elle préfère la solitude alors que les centaures vivent en communauté, elle se pose des questions sur l’avenir et cherche à réfléchir sur le passé alors que son espèce se concentre sur le présent, et éprouve de la mélancolie et de la tristesse là où les autres centaures n’expriment pas ce genre de sentiments (l’idée même de pleurer leur paraît totalement étrange). Kadilda peut donc être qualifiée de personnage romantique, marquée par des troubles émotionnels et en rupture avec les codes de son espèce, car elle souhaiterait la paix entre animaux-rois et Hommes alors qu’ils se détestent, par exemple. Elle cristallise donc l’impossibilité de contact entre les Hommes et les centaures. Cet aspect romantique peut la rapprocher d’un personnage plus tardif et emblématique de la Fantasy, Elric, qui va lui aussi assister au déclin de son peuple.

 

Style de l’auteur

 

La narration des Centaures se fait au présent, avec très peu de dialogues et beaucoup de discours indirect et de discours indirect libre, qui donnent au récit une forme mythique et poétique, d’une certaine façon.

L’aspect poétique du roman s’observe également dans la plume même de l’auteur, qui est riche, travaillée, avec des descriptions très chargées et dotées de beaucoup de termes issus du lexique de la nature (espèces d’arbres, de fruits, d’animaux…), et une adaptation lorsqu’il s’agit de nommer les constructions des Hommes pour les rendre étrangères aux yeux des centaures, qui nomment « monstres » les bateaux et « grottes » les cabanes.

 

Le mot de la fin

 

Les Centaures, malgré son grand âge, est un roman qui est toujours lisible aujourd’hui. André Lichtenberger dépeint une opposition mortelle entre des centaures qui gouvernent la Nature et des Hommes qui cherchent à la dominer au moyen d’une langue poétique et riche. Merci aux éditions Callidor de l’avoir réédité !

Vous pouvez également consulter les chroniques de BlackWolf et de Nebal

 

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7 commentaires sur “Les Centaures, d’André Lichtenberger

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