Soroé, reine des Atlantes, de Charles Lomon et P. G. Gheusi

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler de l’une des toutes premières œuvres de Fantasy française.

Soroé, reine des Atlantes, de Charles Lomon et P. B. Gheusi


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Callidor, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Charles Lomon est un auteur français né en 1852 et mort en 1923. Son œuvre a majoritairement été oubliée, comme son éditeur l’indique, mais il a écrit des romans, des pièces de théâtre et des livrets pour l’opéra.

Pierre-Barthélémy Gheusi est un auteur français né en 1865 et mort en 1943. C’est un cousin de Léon Gambetta, et il a fréquenté Jean Jaurès, Émile Zola, et Catulle Mendès. Il a été dramaturge, librettiste pour l’opéra, romancier, et a fréquenté les cercles littéraires décadentistes.

Les deux auteurs ont publié ensemble Les Atlantes en 1904, qui a été remanié par P. B. Gheusi en 1941. Les éditions Callidor ont décidé de republier ce roman en 2020, en même temps que Le Fort intérieur et la sorcière de l’île Moufle de Stella Benson, dans la collection « L’âge d’or de la Fantasy », qui traite d’œuvres de Fantasy méconnues ou oubliées parues avant l’explosion du genre initiée notamment par Tolkien. Comme les autres titres de la collection, cette édition comporte des illustrations, réalisées cette fois par Valérian Rambaud.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« Onze lunes se sont écoulées depuis que les Fils du nord ont pris la mer. Perdus au milieu des flots, Argall et ses frères d’armes ont fini par gagner les rives de l’Atlantide. Yerra l’Immortelle, souveraine incontestée de l’île légendaire, y gouverne sans partage, s’appuyant sur les sanglantes idoles de l’Or et du Fer pour asseoir son règne. Cependant, lorsqu’elle s’en prend à la vierge Soroé, prêtresse des anciens Dieux de Lumière, Argall n’hésite pas à lui tenir tête. Mais face aux légions royales et aux charmes de la reine-magicienne, comment vaincre sinon en s’armant du glaive mythique du premier des rois atlantes ? »

Mon analyse du roman traitera de la manière dont cette édition a été élaborée, puis je parlerai du roman, de son aspect épique, mais aussi de son aspect progressiste.

L’Analyse


Une édition philologique qui replace l’œuvre dans son contexte


Dans la préface du roman, Thierry Fraysse, l’éditeur de Callidor, explique comment il a mis au point cette édition de Soroé, Reine des Atlantes. Cette préface montre que cette édition résulte d’un véritable travail d’édition et de philologie, puisqu’il a travaillé à partir des manuscrits et des éditions originaux des deux états du texte, celui de l’édition originale de 1904 écrite par Charles Lomon et P. B. Gheusi, puis la version corrigée et remaniée par ce dernier en 1941. Thierry Fraysse met alors en évidence le travail d’édition et de correction de P. B. Gheusi, en montrant ses apports au texte de Charles Lomon, qu’il remanie pour le magnifier. L’éditeur de Callidor a donc confronté les deux états du texte pour en proposer le meilleur, tout en montrant quelles différences on peut trouver, avec par exemple l’existence de deux fins, ou de chapitres (ou même d’un prologue) retirés. À noter que le prologue aurait quelque peu changé le roman à travers une mise en abîme du récit d’Argall à l’intérieur d’un manuscrit retrouvé, procédé utilisé dans des récits ultérieurs du début du 20ème siècle comme L’Appel de Cthulhu de Howard Philips Lovecraft, ou L’Homme truqué de Maurice Renard.

C’est d’ailleurs grâce à ce type de travaux que le lectorat contemporain peut disposer d’éditions stables de Lovecraft et Robert E. Howard, grâce à des travaux de philologie et de recherche à partir des manuscrits originaux des auteurs. Dans le cas de Lovecraft, c’est S. T. Joshi, spécialiste mondial de l’auteur, qui a établi les bonnes éditions des récits du Maître de Providence, qui étaient souvent bardé d’erreurs et de coquilles avant qu’il les reprenne en main.

Le travail de Thierry Fraysse sur le texte annoté et corrigé par P. B. Gheusi permet donc au lectorat français de découvrir un roman assimilable à la Fantasy dans une version conforme à la vision des auteurs, tout en mettant en valeur l’histoire du texte.

Sur un plan plus large de l’histoire de la Fantasy, Soroé, reine des Atlantes se situe au même moment que Les Centaures d’André Lichtenberger, originellement paru en 1904, ou encore Les Dieux de Pegana de Lord Dunsany, publié en 1905. Il s’agit du moment situé entre l’émergence du genre, sous la plume de William Morris par exemple, auteur de La Source au bout du monde (1896) et Le Lac aux îles enchantées (1897), et son explosion sous l’influence d’un certain J. R. R. Tolkien et son Seigneur des anneaux. Il s’agit d’un moment, situé dans la première moitié du vingtième siècle, où la Fantasy n’est pas encore un genre codifié, mais dont les récits portent déjà certains topoi du genre. Si vous vous intéressez à ce moment de l’Histoire de la Fantasy, je peux vous recommander la lecture de mon article sur les Grands Anciens du genre.

La préface de Thierry Fraysse et la postface de Brian Stableford replacent également l’œuvre dans l’histoire du genre et montrent pourquoi elle s’y intègre, mais aussi comment des auteurs comme P. B. Gheusi et Charles Lomon ont écrit de la Fantasy, en évoquant notamment leurs liens avec l’opéra, genre dans lequel on peut mettre en scène des mondes alternatifs et des thèmes mythiques.

Une Fantasy épique qui traite du peuple ?


Soroé, reine des Atlantes est un roman qu’on peut rattacher à la Fantasy. Il se déroule en effet à une époque si reculée qu’elle en devient mythique, celle de l’Atlantide, un continent fictif qui abrite une civilisation riche et raffinée d’après les légendes qui circulent dans les contrées du Nord, où vivent les héros Argall et Maghée. L’Atlantide est alors une terre de mystères et constitue un facteur d’étrangeté, à la fois pour les personnages qui vont la découvrir et le lecteur. À noter que l’Atlantide est également mise en scène par Clark Ashton Smith dans les nouvelles du monde de « Poséidonis », décrit comme la dernière partie de l’Atlantide à ne pas avoir été engloutie. Ces nouvelles sont lisibles dans le recueil Hyperborée et Poséidonis, que je vous recommande vivement.

Les deux auteurs décrivent donc le monde des Atlantes, avec leurs vêtements, leurs temples, leurs palais, et leurs secrets, inspirés de la Grèce antique, avec un style riche et orné, comme le montre cette séquence assez longue, qui détaille avec ostentation le détail de tous les matériaux employés pour construire les temples avec une accumulation de détails portée par une abondance de syntagmes placés entre virgules visant à développer le décor et l’architecture des temples.

Sept degrés de marbre, d’onyx et de porphyre, nuances des sept couleurs de l’arc-en-ciel, s’élevaient du sol au péristyle, formé d’un triple rang de colonnes énormes, plus hautes que les plus hauts palmiers, et dont pas une n’avait sa pareille. Toutes les roches de l’Atlantide, du fond des mines à la moraine des glaciers, tous les métaux, tous les alliages, jusqu’à des blocs de corail arrachés des profondeurs marines, avaient trouvé place dans la superposition de leurs assises gigantesques.

Le roman de Charles Lomon et P. B. Gheusi peut aussi apparaître comme un précurseur de certains topoi, qui ne sont à l’époque pas fixés du tout. Par exemple, l’épée du premier roi des Atlantes, appelé Argall (j’y reviendrai) dispose des pouvoirs magiques, parce qu’elle émet des flammes. Les épées dotées de pouvoirs surnaturels se retrouveront plus tard dans le genre, avec par exemple la Stormbringer d’Elric chez Michael Moorcock, la Belle de Mort de Cellendhyll dans L’Agent des ombres de Michel Robert, ou même les épées enflammées façonnées par Aevar, le robot présent dans l’univers du Sixième Royaume d’Adrien Tomas. On note également que les deux auteurs décrivent le voyage vers l’inconnu d’Argall, de Maghée et de leur équipage, partis de leur pays sur leur navire, dans le but de trouver l’Atlantide et de ses trésors mythiques. Il s’agit donc d’une quête, qui est un motif typique de la Fantasy. On remarque également que les deux auteurs mentionnent une barrière de la langue, puisque les Atlantes disposent d’une langue qui leur est propre, qu’Argall, Maghée et leurs compagnons doivent employer pour se faire comprendre.

Le roman n’est pas particulièrement manichéen, ou plutôt, certains des antagonistes et le héros présentent des nuances qui les rendent pluridimensionnels, et non monolithiques. L’un des antagonistes principaux du récit, Nohor, le prêtre des Idoles sanglantes de l’Or et du Fer, qui règnent sur l’Atlantide et exigent des sacrifices humains est effectivement machiavélique, parce qu’il fait peser un climat de violence sociale sur le royaume pour maintenir l’ordre. Cependant, Yerra, la reine des Atlantes, apparaît obsédée par le maintien de son pouvoir politique, mais se trouve également victime des machinations de Nohor, qui veut maintenir le pouvoir royal sous la coupe de la religion. Yerra doit donc manigancer pour conserver son pouvoir, mais aussi sa liberté, puisque des hommes cherchent à la conquérir pour régner avec elle ou à travers elle. Ensuite, parmi les protagonistes du roman, Argall, le héros du roman, n’est pas complètement vertueux, puisqu’il se laisse tenter par Yerra et les légendes sur l’immortalité qui le corrompent et l’amènent à s’éloigner de Soroé et du pouvoir. Argall est donc mis hors-jeu par ses propres désirs et son hybris, qui font alors de lui un héros faillible dont les échecs engendrent des catastrophes. Soroé, la prêtresse des anciens dieux (non, pas des Grands Anciens) sauvée par Argall n’est pas seulement une demoiselle en détresse, puisqu’elle prend des initiatives et agit pour le bien des Atlantes, malgré l’absence de son fiancé.

Illaz est un personnage plus ambivalent. En effet, c’est un noble de basse caste qui cherche à rendre égaux la plupart des Atlantes à travers une révolutionnaire. Son objectif est de libérer les travailleurs du servage que leur imposent les nobles pour partager équitablement les terres, et éliminer les influences religieuses plus ou moins violentes, comme le culte violent de l’Or et du Fer par exemple. On peut donc affirmer que le personnage est une sorte de socialiste au sens contemporain de l’écriture du roman (c’est-à-dire le début du 20ème siècle) de par l’importance qu’il cherche à donner au peuple au sein de l’Atlantide. Cependant, on observe qu’Illaz cherche aussi à satisfaire son ambition personnelle en se hissant au pouvoir, qui lui permettrait d’obtenir la main d’une reine. Malgré ses idéaux, Illaz possède donc une part d’ombre.

La portée politique du roman de P. B. Gheusi et Charles Lomon s’observe également dans le fait que le peuple Atlante rejoint complètement les idées d’Illaz, puisqu’il rejette la religion, violente (les Idoles de l’Or et du Fer) comme pacifique, avec les dieux vénérés par Soroé et Ruslem, pour viser les riches et les dominants lors d’émeutes violentes. Les deux auteurs montrent alors la manière dont les mouvements et les besoins des foules peuvent dépasser les pouvoirs politiques, avec toutes les horreurs que cela comprend.

On remarque la présence de certains motifs qui deviendront des topoi, mais qui n’en sont pas encore, tels que la figure de l’Élu, puisqu’Argall porte le même nom que le premier roi de l’Atlantide et est capable de porter son épée, il est accompagné par des compagnons valeureux comme Maghée, son ami d’enfance, et rencontre un vieux sage, Ruslem, qui met en évidence son statut d’Élu. Il livre également des combats épiques, contre des monstres, mais aussi contre certains Atlantes. On observe cependant que topoi en devenir sont parfois subvertis. Ainsi, l’Élu se révèle faillible et peut même disparaître, tout comme le vieux sage, et les batailles sont moins nombreuses que les discussions et manœuvres politiques et diplomatiques des différentes factions pour obtenir et conserver le pouvoir. Les deux auteurs semblent alors accorder une plus importance aux combats politiques qu’au combat tout court. L’affrontement opposant Argall et des monstres gigantesques et dinosauriens au sein du cratère d’un volcan (oui oui) dans le chapitre coupé peut corroborer cette hypothèse, mais je ne peux pas vous en dire plus sans spoiler. Ce chapitre peut cependant être rapproché des combats que mèneront un certain Conan ou d’autres personnages comme Elric des années plus tard.

Le mot de la fin


Soroé, reine des Atlantes est un roman de Charles Lomon et Pierre-Barthélémy Gheusi originellement paru en 1904, révisé en 1941, et republié par les éditions Callidor en 2020, grâce au travail de recherche et de philologie de Thierry Fraysse, qu’il détaille dans la préface du roman.

Le roman appartient pleinement à la Fantasy, à travers le monde alternatif, la civilisation Atlante et les personnages et situations plus ou moins topiques que les auteurs décrivent. Le héros Élu, Argall, apparaît par exemple largement corruptible par Yerra, une reine qui lutte pour sa liberté, entravée par le pouvoir religieux de l’Or et du Fer. Le personnage d’Illaz, assez ambivalent par la tension entre son ambition de règne personnel et ses idées révolutionnaires pour donner plus de pouvoir au peuple et écarter les religieux du pouvoir donne une touche d’originalité au roman, surtout pour son époque.

Si vous vous intéressez à l’histoire de la Fantasy, je vous recommande la lecture de Soroé, reine des Atlantes !

Vous pouvez aussi consulter les chroniques de Kinamori

2 commentaires sur “Soroé, reine des Atlantes, de Charles Lomon et P. G. Gheusi

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