Interview de Nelly Chadour – 2

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai le plaisir de te proposer une interview de Nelly Chadour, pour son nouveau roman chez Les Moutons Électriques, Avant 7 Jours !

Je vous rappelle que vous pouvez trouver toutes les autres interviews dans le menu du blog ou grâce au tag dédié.

Je remercie chaleureusement Nelly Chadour pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

Interview de Nelly Chadour – 2

Marc : Même si ce n’est pas la première fois que tu passes par ici, est-ce que tu peux te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Nelly Chadour : Pour les lecteurs toujours aussi nombreux à ne pas me connaître, je suis une quadra parigote d’adoption qui publie des romans, nouvelles et novellas sous le nom de « Nelly Chadour » depuis dix ans. On me trouve essentiellement chez les Moutons Electriques pour la production plumitive, à mon cours de yoga ou au ciné des Halles pour la présence physique. Pour ceux ayant déjà lu la précédente interview pour Hante-Voltige, j’ai toujours deux chats, huit tatouages et les ongles rongés. J’ai lâché les quatre colocs, en revanche, ça devenait tendu, ils me prenaient pour leur mère.

Marc : Est-ce que tu as toujours voulu devenir autrice ? Qu’est-ce qui t’a amenée à l’écriture, et aux genres de l’imaginaire en particulier ?

Nelly Chadour :Oui, j’ai voulu écrire depuis toujours, comme beaucoup. Avant de savoir écrire je dessinais des BD sur toutes les feuilles volantes à ma portée, mon père devait ramener des ramettes entières de son boulot tellement j’étais productive. Et puis j’ai découvert le traitement de texte, au grand soulagement des arbres des environs et des patrons de mon géniteur. Pour le genre de l’imaginaire, j’ai baigné dedans dès le berceau, car mes parents ont des tendances geeks, forcément, ça colle, faut faire avec, et cette disposition à écrire de l’horreur et du fantastique fut rapidement un automatisme.

Marc : Avant 7 Jours est ton nouveau roman. Comment t’est venue l’idée de ce récit ?

Nelly Chadour : Ça a tendance à faire chpoum là-d’dans comme dirait Dan Aykroyd dans Ghosbusters, j’écoutais The Cure et Echo and the Bunnymen en me morfondant au boulot, et j’ai imaginé une histoire douce-amère sur la fin de l’innocence et de l’insouciance. Puis j’ai revu Breakfast Club de John Hughes et des idées un peu plus concrètes se sont matérialisées. J’ai eu envie de décrire le désarroi d’une bande d’ado laissés pour compte, mais sans quitter le domaine de l’imaginaire.

Marc : Comment s’est déroulée l’écriture de ce roman ? As-tu des anecdotes à partager ?

Nelly Chadour : Ce fut compliqué. Déjà, puiser dans mes propres déboires de jeunesse pour élaborer mon récit n’a pas été une idée brillante. En tant qu’ancienne élève harcelée, j’ai cru que cela me soulagerait de partager mon expérience. Le fait que le processus de création se soit déroulé pendant le confinement ne m’a pas aidée du tout, en réalité. Alors que je croyais exorciser des démons, j’ai sombré dans une profonde mélancolie. Mon rythme d’écriture s’en est ressenti et j’ai eu le plus grand mal à mener ce projet à bien. Je devais lutter contre ma dépression, mes démons et un syndrome de la page blanche.

Comment s’est déroulé le processus éditorial du roman ?

Nelly Chadour : André-François Ruaud et Mérédith Debaque souhaitaient que je signe un nouveau roman pour la Bibliothèque Voltaïque. Or, ils avaient déjà une petite idée : j’avais proposé un pitch grossier d’Avant 7 Jours en même temps que celui d’Espérer le Soleil (oui, ça date), et ils avaient préféré ce dernier tout me priant de garder le premier sous le coude car ce qui se profilait les intriguait. Le livre devait sortir durant la rentrée 2020 mais le Covid m’a sauvé la mise en les forçant à repousser la publication : je n’en avais écrit que la moitié. Ils m’ont accordé une confiance absolue et je les en remercie, d’autant plus que la fin de la rédaction a été chaotique, la faute à mon manque d’organisation : plus j’écrivais et plus je m’apercevais qu’il y avait des choses à raconter. De ce fait, et c’est mal, ne faites jamais ça, j’ai rendu mon manuscrit à peine relu et quasiment rien n’a été retouché faute de temps. On peut dire donc sans se fourvoyer qu’Avant 7 Jours est un roman brut et spontané.

Marc : Avant 7 Jours se déroule sur une île, Unscilly. Pourquoi choisir une île comme lieu de l’intrigue ? Est-ce que tu voulais faire d’Unscilly un huis-clos propice à l’horreur ? D’où vient le nom de l’île, d’ailleurs ?

Nelly Chadour : Je sais que certains lecteurs ont reconnu le mot que j’ai mal orthographié sciemment, mais pour les autres, je leur suggère de chercher le mot Unseelie sur les moteurs de recherche. Peut-être une fois lu le roman, de préférence…
Sinon, si j’ai choisi une île, c’est parce que je voulais vraiment décrire un endroit isolé, loin de tout, dont on ne peut s’échapper. Un Alcatraz celte, en somme. Je souhaitais vraiment retranscrire la sensation d’enfermement, de claustration à lieu à ciel ouvert, sensation prégnante qui m’étouffait adolescente, car je ne pouvais fuir le collège.


Marc : La culture de cette île s’appuie davantage sur les traditions et rites celtiques que sur la religion chrétienne, comme le montrent la présence d’un personnage de druide, mais aussi les célébrations de Samhain, Yule ou Beltaine. Pourquoi mobiliser cette culture ?

Nelly Chadour : Dans les films ou les bouquins d’épouvante, tu trouves souvent des symboles chrétiens pour combattre les figures du Mal, ou alors, le Mal lui-même provient du fanatisme religieux dérivé de la chrétienté. Je voulais changer la donne. A part le film de la Hammer, the Wicker Man, et Midsommar récemment, on ne parle guère des croyances païennes dans un univers contemporain. Et puis comme Unscilly est au milieu de la mer, sans réelle communication avec l’extérieur, je me suis amusée à imaginer ce que pouvait donner une terre celte non évangélisée.

Marc : D’ailleurs, mais sans rentrer dans les détails, les créatures du folklore celtique, comme les Tuatha Dé Danann ou les Fomorii, constituent des sources d’horreur dans ton récit. Pourquoi les présenter comme horrifiques ? Est-ce que c’est une manière de réactualiser le folklore celtique ?

Nelly Chadour : Je n’ai rien cherché à réactualiser, à vrai dire. On ne sait finalement pas grand-chose des légendes celtes mise à part des contes sans doute tronqués et modifiés, tradition orale oblige, alors pourquoi ne pas imaginer les anciens conquérants d’Irlande sous les dehors les plus effrayants. Et puis dans les légendes irlandaises, on trouve essentiellement des fantômes et créatures hostiles aux mortels, quand il ne s’agit tout simplement pas de récits de clans rivaux se tirant la bourre en se volant du bétail et des chevaux. Je me suis plu à imaginer que ces créatures malfaisantes étaient en réalité les anciens occupants d’Irlande venus tourmenter les actuels habitants.

Marc : Tu décris aussi une figure plutôt amicale, l’Oursombre, un plantigrade drapé d’ombres en permanence. Comment t’est venue l’idée de cette créature ? Pourquoi créer un monstre plus sympathique que tous les autres ?

Nelly Chadour : La création de ce monstre et son caractère moins dangereux que les autres tourne tout entier autour de révélations importantes, je préfère laisser au lecteur le loisir de le découvrir. Mais les Fomorii étant des créatures purement animales et sauvages, j’avais envie de démontrer qu’un peu de tendresse pouvait se dégager de l’animalité, qu’une bête féroce était capable de ressentir plus de compassion que certains humains. Je devais avoir cette réplique de Richard III en tête :


« Il n’est pas de bête si féroce qu’elle ne connaisse quelque pitié.
Mais je n’en connais aucune, et donc ne suis pas une bête.»

Mérédith Debaque l’a décrit comme un ours-Totoro, c’est assez juste. C’est un personnage oxymore pour employer un terme ronflant, un être constitué de ténèbres qui illumine finalement les rêves de Siofra de sa présence bienveillante.

Marc : Au-delà de l’horreur monstrueuse et surnaturelle, ton roman décrit des horreurs bien humaines, telles que le harcèlement scolaire, l’homophobie ou les violences domestiques que subissent les personnages de Siofra et Jodie. Pourquoi aborder ces thématiques dans un roman d’horreur ? Pourquoi les aborder tout court, d’ailleurs ?

Nelly Chadour : Les personnages principaux des romans d’horreur (même si le mien se rapprocherait plus du fantastique pur jus, j’y suis allée mollo sur la violence) sont souvent des parias, ils sont en dehors de la communauté, et c’est ce qui leur permet d’échapper au danger, car ils ont un point de vue distancié des événements. Et puis j’ai vécu le harcèlement scolaire de près, je l’ai subi pendant cinq ans. Les personnages d’Ann et Declan, les principaux tourmenteurs de Siofra sont inspirés de personnes réelles. Ma vie, à cette époque, était pire qu’un film d’horreur, de même que la vie des femmes et enfants battus, des personnes enfermées dans un environnement hostile les empêchant d’être véritablement elles-mêmes, comme les personnes trans, les gays et les lesbiennes. Dans le s films, on peut échapper au Boogey Man en se battant ou en faisant appel à la magie, même dans le plus complet isolement, on peut trouver la force de s’en tirer. Les horribles événements survenant dans l’île sont ce qui sauve Siofra d’une mort lente. En affrontant des dangers surnaturels, elle reprend le contrôle de sa vie, trouve une échappatoire.
Pas dans la réalité.
Je ne pouvais recourir à des solutions extrêmes. Je me suis bagarrée avec quelque uns, mais mes tourmenteurs étaient bien trop nombreux et moi, pas assez hargneuse. J’aurais voulu être comme Jodie. C’est ce que je voudrais transmettre aux gens qui auraient eu le même vécu : vous n’êtes pas seul.es, et à ceux et celles qui n’ont pas connu la peur justifiée des autres, je désirais montrer les dégâts au long terme du harcèlement, même si ce dernier objectif semble complètement loupé, j’ai lu de nombreux retours critiquant Siofra car elle pleurait trop. Bon, bah, tant pis…

Marc : Des références au cinéma d’horreur, avec George Romero, John Carpenter ou Wes Craven et des clins d’œil musicaux, avec les cassettes des Cure, sont présents dans le roman, parce qu’ils constituent la culture de Ronan, Cameron et Jodie. Pourquoi mobiliser ces références ? Quel est ton rapport à ces réalisateurs et ces groupes ?

Nelly Chadour : J’ai grandi avec ces films d’horreur, ils ont été les compagnons de mon adolescence solitaire, je ne pouvais passer ces références sous silence dans un roman qui traite en partie de ce que j’ai vécu. Les Cure, en revanche, c’est mon écot à l’inspiration qu’ils ont apporté à l’élaboration de ce récit. Je ne les écoutais pas dans ma jeunesse, j’étais plus branchée métal bourrin. J’ai commencé à les apprécier sur le tard, alors que leurs chansons sont parfaites pour illustrer le spleen des jeunes, j’ai toujours eu l’impression que Robert Smith faisait références à ce qu’il avait vécu dans sa jeunesse, il y a quelque chose de hanté, dans ses morceaux, souvent entrecoupés d’envolées optimisme, comme l’expression d’une envie de s’évader.

Marc : Que penses-tu de la couverture de ton roman, réalisée par Melchior Ascaride ? Est-ce que tu as eu ton mot à dire dessus ?

Nelly Chadour : Je la trouve très chouette et je ne vais certainement pas répondre l’inverse sinon, je serai privée de spaghetti. Melchior travaille toujours seul. Il lit une bonne partie du roman avant de s’atteler à son ouvrage et je dois avouer qu’il sait merveilleusement capturer l’esprit du livre. Et puis l’histoire l’a tellement emballé qu’il a eu cette idée de couverture en creux avec l’ours rugissant derrière le chiffre 7. En tant qu’autrice, je n’ai pas mon mot à dire, chacun son métier. Nous, nous sommes des conteurs, mais en termes de maquette et illustration, notre chemin s’arrête là. Regardez Stephen King : c’est un grand auteur, mais il a des goûts discutables en matière de films et le seul qu’il a réalisé, Maximum Overdrive, est complètement foiré.

Marc : Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?

Nelly Chadour : La rédaction d’Avant 7 Jours ayant bouffé mes dernières forces, j’écris mollement la suite de Hante-Voltige, Hante-Tension. Nous retrouverons les personnages de l’épisode précédent, Byron, la Santeria, Fusain, Leïla et Papy Pantoufles, cette fois-ci confrontés à un tueur qui s’introduit dans les foyers à travers leur télé. C’est inspiré de Shocker de Wes Craven.
Et puis en ce moment, je fais la promo de l’anthologie Prépare la Paix, dont les bénéfices seront reversés à SOS Méditerranée. Il reste encore quelques jours pour participer. Ne nous lâchez pas, ne les abandonnez pas :
https://fr.ulule.com/prepare-la-paix-anthologie-humanitaire/

Marc : Quels conseils donnerais-tu aux jeunes auteurs ?

Nelly Chadour : Comme dans la précédente interview, lire, lire et lire, et vraiment de TOUT, regarder un max de films et de séries (petits veinards, les feuilletons actuels sont tellement bien écrits, un vivier d’idées), et puis, juste une chose, nonobstant les auteurs et autrices chanceuses qui vous diront qu’ils ont été publiés dès leur premier roman : ne vous attachez pas à vos premières œuvres. Elles ne sont pas vos bébés ou un prolongement de votre âme, ou que sais-je ? Quand vous avez terminé ce premier roman, écrivez-en un autre. J’ai vu trop d’auteurs s’accrocher désespérément à leur première production imparfaite, non publiable, au point de couler avec. Ecrire une histoire qui ne sera jamais publié n’est jamais une perte de temps : c’est un galop d’essai. Kill your darling !

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