Le Landau du rat, de Jacques Barbéri

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais poursuivre mon exploration de l’œuvre d’un auteur que j’adore lire, j’ai nommé Jacques Barbéri.

Le Landau du rat, de Jacques Barbéri

LA VOLTE

 

Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse, et je remercie chaleureusement les éditions La Volte pour leur envoi du recueil !

Jacques Barbéri est un auteur de science-fiction français né en 1954. Il est actif depuis la fin des années 70 (il a donc commencé à écrire quand il avait à peine une vingtaine d’années). Certains de ses romans ont été publiés dans les collections Présence du Futur de Denoël et Anticipation du Fleuve Noir, deux anciennes et célèbres collections de SF qui ont contribué à faire connaître l’imaginaire en France avant le début des années 2000. Aujourd’hui, les récits de Jacques Barbéri sont majoritairement publiés chez La Volte, avec par exemple Mondocane, dont je vous ai déjà parlé, Le Tueur venu du Centaure, ou encore Le Crépuscule des chimères. À noter que Mondocane a été repris dans la collection Folio SF de Gallimard en 2018. Récemment, son roman L’Enfer des masques s’est inscrit dans le genre du thriller, auquel l’auteur a apporté sa patte et sa voix uniques.

Le recueil dont je vais vous parler aujourd’hui, Le Landau du rat, est le deuxième recueil de nouvelles de Jacques Barbéri publié chez La Volte, le premier étant L’Homme qui parlait aux araignées, dont je vous ai parlé récemment. Le Landau du rat regroupe les nouvelles les plus anciennes de l’auteur, avec notamment l’intégralité des récits du sommaire de Kosmokrim, paru dans la collection Présence du Futur de Denoël en 1985, en plus de beaucoup d’autres nouvelles. Le Landau du rat comporte ainsi 29 récits de Jacques Barbéri, certains d’entre eux sont écrits en collaboration avec d’autres auteurs (Henry-Luc Planchat, Emmanuel Jouanne et Richard Comballot), en plus de deux préfaces, de Richard Comballot et Francis Berthelot et d’une postface de l’universitaire Christiane Mélançon.

Voici la quatrième de couverture du recueil :

« Dans les abris antiatomiques transformés en ruches à homo cules, de gigantesques femelles aux corps flasques pondent des milliers d’oeufs. Des hommes-bouteilles jetés à la mer viennent s’échouer sur les plages, se fracasser contre les rochers. Dans les gares désaffectées, des insectes géants dévorent des hordes de rats entre les rails chauffés à blanc, et des oiseaux au sang bouillonnant explosent en plein ciel. Des radeaux-bars flottent sur des lacs de mercure et des tumeurs sur pattes peuvent vous piquer votre bière. La Terre est devenue difficile à vivre, mais les autres planètes ne sont guère plus accueillantes. Les symbiotes sirthiens sont prêts à vous étouffer pour ingérer un peu de crasse, et sur Overmonde presque tous les habitants sont des cadavres… Vingt-neuf nouvel les entre humour de l’absurde et désespoir, rassemblées et présentées par Richard Comballot, préfacées par Francis Berthelot, et postfacées par l’universitaire Christiane Mélançon. »

Dans mon analyse, je ne traiterai pas de toutes les nouvelles, et je vais tenter de vous donner une vision d’ensemble du recueil, en traitant notamment des motifs de la chair et de la réalité dans les récits.

 

L’Analyse

 

Le réel et la chair

 

Le Landau du rat comprend des nouvelles qui datent du début de la carrière de Jacques Barbéri, mais on voit déjà dans ces récits certains des thèmes récurrents de l’auteur, à l’image de la chair et du corps physique, qui se mêle parfois aux machines et au mécanique, et qui est souvent charcutée, tranchée, pour ne jamais rester intacte ou presque. Ainsi, « La Fille 200 » présente un personnage principal qui saigne très souvent, « Les mille oasis du temps perdu » met en scène un vaisseau spatial, L’Embryo, biomécanique et conscient, c’est-à-dire fait de chair et de sang et capable de penser et d’interagir avec ceux qu’il accueille, Jacques Ebner, personnage principal de « La Lente liquéfaction des ruines mémorielles » se scarifie pour marquer chaque jour qu’il passe dans une sorte d’univers virtuel, « Le Dentiste » évoque des opérations dentaires particulièrement violentes, « Lyse » met en scène un spectacle macabre.

On peut aussi citer « In Vitro », qui traite d’une créature venue d’outre-espace, le Poulponge, venue s’accoupler avec la Terre (je ne plaisante pas), avec des personnages de scientifiques qui cherchent à l’étudier et qui finissent par devenir des créatures animales et mécaniques pour mieux accomplir leur travail, « Le Joueur » qui montre des personnages portant des têtes de lion à la place de leur propre visage ou des têtes de vautour au-dessus du pubis, « Mondocane » et « Max Brugnon joue et gagne » qui se situent dans le même univers que Mondocane (la nouvelle du même titre a d’ailleurs donné le roman) et mettent en scène des montagnes de corps humains soudés ensemble, des ruches à homoncules où des hommes minuscules se reproduisent continuellement avec des géantes, ainsi que les « hommes-bouteille », « La Musique des surfaces », dans laquelle un personnage, Gontran, crée des homoncules à partir des expériences qu’il semble faire avec des singes, et « Kosmokrim » montre des corps conservés grâce aux machines dans des « cuves » qui sont encore capables de se reproduire et des androïdes à l’apparence humaine (entre autres).

Dans les récits de Jacques Barbéri, la chair et le corps apparaissent donc très importants, et sont l’objet d’expérimentations, de fantasmes, de mutations, et d’hybridations avec le mécanique.

La question de la réalité est également très présente dans les nouvelles du Landau du rat. L’auteur joue ainsi avec les structures du réel et de l’illusion, avec des personnages cherchant à fuir une sombre réalité ou leur condition en s’enfuyant des univers virtuels (« La Fille 200 », « La lente liquéfaction des ruines mémorielles », « Concordance des temps dans un lieu-dit »), ou qui sont forcés d’intégrer des univers virtuels (« Les mille oasis du temps perdu », « Le Landau du rat », « Kosmokrim »). On peut affirmer que « Les milles oasis du temps perdu » et « Kosmokrim » mettent en scène des enfers virtuels, puisque « Kosmokrim » dévoile progressivement un jeu de structures virtuelles appelées « Enfer », qui sont toujours plus horribles et qui reflètent toujours plus de psychoses des personnages ou d’aspects tordus de la réalité, tandis que, sans trop en dévoiler, « Les mille oasis du temps perdu » déploie un enfer d’illusions à partir d’une chair mécanique. Les structures virtuelles déployées par ces deux nouvelles s’opposent ainsi au reste des mondes illusoires mis en scène dans les autres nouvelles du recueil, dans lesquels les personnages qui fuient le refus cherchent un refuge et voudraient y rester. On peut cependant constater que ces mondes virtuels sont peu à peu corrompus par les mêmes problèmes que le réel, avec le capitalisme néo-libéral qui s’invite dans le monde de « Concordance des temps dans un lieu-dit », et les névroses du personnage de « La Fille 200 » qui apparaissent même virtuellement.

On peut aussi noter que les personnages des récits du Landau du rat sont souvent déphasés par rapport au réel, qu’il soit proche de la réalité contemporaine (« La balade du garçon boucher », « Le dentiste », « Le miroir aux cacahuètes », qui mettent en scène des mondes et des personnages plutôt banals et proches du nôtre), ou marqué par le surnaturel, avec par exemple « Mirage », où une enfant ne se sent pas à sa place parmi les Archi-Architectes, qui sont capables de créer des villes grâce à des pouvoirs surnaturels, « Le Gardien », où l’un des seuls humains encore présent sur Terre crée et administre un zoo de l’espèce humaine (avec des spécimens en plus ou moins bon état), « La Grande Oiseau », dans laquelle un personnage continuellement perché sur un arbre tombe amoureux d’une femme inaccessible, « Drosophiles », dont les personnages apparaissent totalement dépassés face au climat apocalyptique du monde ou de leur vie à travers une superposition de la vie de Jacques, un écrivain alcoolique et de Lise, Klone, et Matao, qui errent sur une Terre ravagée.

Les personnages de ces nouvelles, à l’instar d’autres personnages des récits de Jacques Barbéri, tels le Jack Ebner de Mondocane, ou Anjel du Crépuscule des chimères, qui sont confrontés à des aspects du monde qui les dépassent.

Le surnaturel présent dans les récits du Landau du rat prend une forme complètement débridée et baroque, à la fois plutôt trash et poétique, avec les descriptions du corps du Poulponge et des scientifiques aux corps biomécaniques, le vaisseau organique dirigé par un « cervo-pilote » dans « Les mille oasis du temps perdu », les homoncules torturés et créés par Gontran dans « La musique des surfaces », les créatures qu’on peut observer dans « concordance des temps dans un lieu dit » ; les homoncules, les hommes-bouteilles et les montagnes de corps de « Mondocane » et de « Max Brugnon joue et gagne » ; les créatures dégoûtantes et dévorantes de « la mort en ce jardin tel un pilote en son navire », qui apparaissent comme des sortes de Facehuggers de Alien qui tuent et rendent fous les occupants d’une colonie, qui les prennent pour des illusions ; les symbiotes qui tuent de manière propre dans « Jeux de piste », « Kosmokrim » et son ingénieur dont le corps est réparti dans des cuves et qui donne lieu à une des scènes de sexe les plus étranges qui soient, « Le Joueur » et ses « plasti-têtes » et peaux synthétiques… Cette forme baroque de surnaturel mêle toujours ou presque la chair à la monstruosité ou aux machines pour lui faire prendre une forme grotesque et parfois effrayante. Le recueil présente également des formes plus conventionnelles et moins débridées de surnaturel qui possèdent aussi du charme, avec par exemple « Mercure » et « Passages » qui traitent de mutations mais de manière assez différentes, avec un homme qui va devenir un poisson dans la première, et un autre qui devient une mémoire vivante après avoir lu ce qu’il reste d’une bibliothèque dans la deuxième, « Traces » et « Cascades » qui parlent d’amour perdu et faussement retrouvé (je ne peux pas vous en dire plus). « La Grande Oiseau » parle également d’amour en mettant en scène une relation amoureuse impossible qui se construit.

Enfin, on retrouve dans le recueil des narrateurs qui ne sont pas toujours fiables, à l’image de certains personnages de L’Enfer des masques, parce qu’ils sont totalement fous ou déphasés vis-à-vis de ce qu’ils vivent. On peut notamment le voir dans (« Drosophiles », « Le landau du rat », « Kafkatoès », « Le Passeur », et « Lyse ».

 

Le mot de la fin

 

Les nouvelles du recueil Le Landau du rat donnent un aperçu du début de la carrière d’écrivain de Jacques Barbéri, et montrent certains de ses thèmes récurrents, tels que la chair et les modifications et attaques qu’elle peut subir, la réalité et les illusions, mais aussi son imaginaire baroque et débridé, qui fait naître des mondes et des créatures à la fois grotesques, monstrueux, fascinants, et poétiques.

3 commentaires sur “Le Landau du rat, de Jacques Barbéri

  1. j’adore la couverture.
    même si je ne voulais franchement me relancer dans l’immédiat sur un autre recueil (j’ai du lourd à lire, encore 2 Egan, le Kress et le Liu), tu finis par me convaincre avec cet attirail baroque.

    Aimé par 1 personne

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