Le Chant des glaces, de Jean Krug

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman pour frigorifiant, mais pas glaçant (oui oui).

Le Chant des glaces, de Jean Krug


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Critic, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Jean Krug est un auteur français. Il est glaciologue de formation et accompagne des expéditions scientifiques en Antarctique.

Le Chant des glaces, paru en Avril 2021 aux éditions Critic, est son premier roman.

En voici la quatrième de couverture :

« Delas est une planète glaciaire dont les ressources extraites jour et nuit par des milliers de prisonniers, alimentent en eau potable le reste de la galaxie. Mais on y trouve également le cryel, un morceau de glace aux propriétés spéciales que seuls les plus agiles des détenus parviennent à prospecter : les chanteurs.

Lorsqu’un jour, l’occasion est donnée à Bliss et Fey, chanteurs insurgés, de se libérer, ils n’hésitent pas une seconde.

Accompagnés par Nox, ancien pilote et Jennah, scientifique exilée, ils vont plonger au cœur du plus gigantesque des glaciers. Et dans les méandres de ses galeries obscures, animés par la quête folle d’un cryel parfait, c’est surtout leur propre conscience qu’ils vont explorer. Avec cette question lancinante : « Au fond, quelle liberté ? » »

Dans mon analyse du roman, je traiterai du monde hypercapitaliste décrit par l’auteur et du rôle de la glace, puis du mode narratif qu’il adopte.

L’Analyse


Hypercapitalisme glaciaire et glacial


Le Chant des glaces se déroule dans un univers futuriste. La conquête spatiale est très avancée et plusieurs dizaines, voire centaines de planètes ont été colonisées par l’humanité, réparties en plusieurs factions, appelées « secteurs » qui contrôlent plusieurs systèmes solaires, tels qu’Epsilon et Bêta, antagonistes dans le roman. La Terre, planète mère de l’être humain, a été renommée « Alpha », et constitue une source de nostalgie, mais aussi de projections idéalistes de la part d’individus qui voudraient s’y réfugier, parce qu’elle apparaît comme une terre (sans mauvais jeu de mots) de liberté.

Le roman de Jean Krug appartient donc au genre du space opera. Il prend place dans un cadre particulièrement vaste, ce qu’on observe dans le fait que les voyages spatiaux s’effectuent grâce à la « distorsion », qui permet de voler en « subespace » en « comprimant l’espace devant le vaisseau » pour « le dilater à l’arrière ». Ce mode de déplacement permet de rattacher des points particulièrement éloignés les uns des autres, de la même manière que l’hyperespace dans Fondation d’Isaac Asimov ou les voyages de la Guilde Spatiale dans Dune de Frank Herbert.

L’univers décrit par l’auteur est dominé par la compétition entre les secteurs, qui cherchent à contrôler le plus de territoires possibles, dans un conflit insidieux qui implique des manœuvres obscures, mais aussi une course aux armements et au progrès technologique. L’armée cherche donc à s’approprier la plupart des connaissances scientifiques pour en exploiter le potentiel militaire. Par exemple, les militaires d’Epsilon cherchent à s’approprier les connaissances de Jennah à propos du « cryel », un matériau trouvable dans les glaciers.

Le cryel est un élément central du roman, parce qu’il s’agit d’une matière capable d’améliorer le fonctionnement des vaisseaux, mais aussi des armes. Par exemple, il aide au « refroidissement des canons pulsés », ce qui permet de doubler leur puissance. Le cryel est extrait des glaciers par des « chanteurs » qui s’y connectent grâce à leur voix (oui oui) et des outils de précision, tels que des « sondes thermiques » pour le préserver. Il s’agit donc d’un matériau autant étudié par la science, celle de glaciologues comme Jennah par exemple, que par des instincts moins irrationnels, ceux de Ferley et Bliss, qui sont des chanteurs.

Le cryel est extrait sur la planète Delas, dotée de deux gigantesques glaciers, David et Goliath, qui servent également de réserve d’eau douce expédiée ensuite pour alimenter diverses colonies spatiales en eau potable. Cependant, les conditions d’extraction de la glace et des cryels sont inhumaines, parce qu’elles s’appuient sur l’exploitation d’une main d’œuvre constituée de prisonniers et de natifs de la planète maltraités par les « rougeos » de Cladrus, maître absolu de la planète. Ce dernier, tout comme ses subordonnés, vit dans le luxe et la sécurité, tandis que les prisonniers sont plongés dans la violence et l’insécurité. La planète Delas apparaît alors comme un marqueur des inégalités sociales qui règnent dans Le Chant des glaces et constitue un lieu essentiel de l’intrigue. En effet, c’est sur Delas que va se concentrer la recherche du cryel parfait, qui posséderait des propriétés extraordinaires et que le secteur Epsilon cherche à conserver pour ses projets militaires, mais que le secteur Bêta convoite.

L’intrigue du roman mêle donc complots et manœuvres politiques, espionnage, batailles spatiales, exploration glacière et lutte pour les libertés, au sein de Delas et du Solarius, vaisseau emblématique de la flotte du secteur Epsilon. Chacun de ces pans de l’intrigue est représenté par un ou plusieurs des personnages point de vue du récit. L’aspect politique est ainsi porté par la commandante Helroy et Jennah, les batailles spatiales par Elkeïd, et l’exploration glacière par Ferley.

L’auteur décrit les paysages de Delas avec une attention toute particulière à l’écosystème des glaciers, marqué par son savoir de glaciologue et son expérience des expéditions polaires. Ce savoir scientifique transparaît notamment dans le discours du Jennah, elle-même glaciologue.

 — Les rivières supra-glaciaires, les moulins, tout cela, ça vous parle ?

— Vaguement, concéda Nox.

— Je vois. Bon, je vais faire simple. De toute la neige qui tombe sur ce glacier, une partie se compacte en glace et forme la calotte sur laquelle nous sommes ; une autre partie peut fondre, surtout lors des journées bien ensoleillées comme aujourd’hui. Cette eau de fonte a deux possibilités : soit elle percole dans le névé et généralement, elle regèle quelques mètres plus bas ; soit elle forme des rivières supra-glaciaires qui s’écoulent à la surface jusqu’à de gigantesques moulins, des trous, dans lesquels elles se déversent en torrents. Cette eau, où va-t-elle selon vous ?

Le discours de Jennah sur les glaciers sert de stratégie didactique pour décrire en détails le fonctionnement des glaciers aux personnages qui disposent de moins de connaissances qu’elle. Elle emploie donc une terminologie spécifique à la glaciologie, ce qu’on remarque dans les termes « moulins », « névé », « rivières supra-glaciaires », mais aussi dans la valeur gnomique du présent, qui permet de montrer la véracité et la rationalité de son propos. Ainsi, si les cryels sont un matériau fictif, les descriptions et discours qui portent sur la glace semblent pleinement rationnels !

Le récit montre que le secteur Epsilon est voué à se déliter. En effet, son territoire apparaît bien trop grand pour être approvisionné de manière optimale, malgré les technologies de voyage spatial rapide, puisqu’une bonne partie des planètes doivent importer des ressources vitales telles, ce qui signifie qu’aucune elle n’est pleinement indépendante, et se trouve donc vulnérable. Epsilon apparaît aussi bien trop vaste pour survivre en tant que système politique, parce que le territoire qu’il couvre ne peut pas être complètement sécurisé, parce que les forces armées ne peuvent pas intervenir assez vite en cas de conflit, ce qui empêche ses dirigeants d’intervenir rapidement lorsque c’est nécessaire. Le système politique décrit par Jean Krug se trouve alors mis en échec par ses velléités de conquête et la grandeur de son territoire. Ce dernier paramètre le rapproche d’un certain empire galactique.


Polyphonie, polydiscursivité


Le Chant des glaces s’appuie sur plusieurs personnages de point de vue à la première personne du singulier. On suit Ferley, prisonnier sur Delas en compagnie de Bliss, son amie d’enfance, avec laquelle il partage l’ambition de s’évader pour enfin être libre, et Nox, un chanteur novice.  L’auteur nous donne également le point de vue d’Elkeïd, soldat au parler fleuri sur le Solarius. Sur ce même vaisseau se trouve également Lizz, aussi (et surtout) appelée « commandante Helroy », engagée contre le secteur Bêta. Enfin, on suit Jennah, une chercheuse en glaciologie qui se rebelle contre les institutions d’Epsilon, scientifiques comme militaires, et dont le passé est exploré lors de chapitres se déroulant plusieurs années avant l’intrigue.

Ces chapitres servent alors de segments didactiques pour comprendre le passé du personnage, mais aussi les recherches qui entourent le cryel et la manière dont elles sont convoitées par les militaires. Dans le même temps, ils exposent les idées politiques du personnage, engagé contre le cloisonnement de la science dans le réseau U-Résistance, qui vise à libérer l’accès aux connaissances scientifiques et aux travaux de recherche, mais aussi à montrer la corruption qui règne dans l’appareil d’état, par le biais du hacking et de la divulgation d’informations. U-Résistance et Jennah apparaissent ainsi comme des révoltés, mais aussi des vecteurs de changement politique.

Certains des points de vue sont donnés au passé, tels que ceux de la commandante et Ferley), tandis que d’autres sont au présent, à l’image de Jennah et Elkeïd. Chaque personnage dispose d’un idiolecte, c’est-à-dire d’une manière de parler qui lui est propre. Le point de vue d’Elkeïd est ainsi fortement marqué par l’oralité, par exemple.

La soute résonne en cœur de notre seule présence. Les autres sont au frais, ouatés dans leur sarcophage, à besogner pour leur pomme, à s’activer la glandouille dans la capsule. En théorie, j’aurais dû faire comme eux. Mais quand on est soldat première classe aux ordres du lieutenant d’opération Silvan, le repos, c’est pour les faibles. Le boss a mangé du midship à midi, bien sûr, sinon, il nous aurait foutu la paix. Mais au lieu de vapoter les étoiles, il s’est radiné et nous a emballés dans sa préparation.

La narration du Chant des glaces est donc portée par une polydiscursivité qui fait se succéder plusieurs narrateurs homodiégétiques, ce qui permet à l’auteur de singulariser ses personnages, mais aussi de montrer l’éclatement spatial et temporel de son intrigue, ainsi que toutes ses implications, géopolitiques, militaires, et sociales.

Le mot de la fin


Le Chant des glaces est un roman de science-fiction de Jean Krug, qui appartient à la catégorie du space opera. L’auteur y décrit l’opposition de gouvernements dotés de territoires gigantesques, contrôlant plusieurs systèmes solaires. Le secteur Epsilon s’oppose au secteur Bêta, mais observe sa faiblesse et sa potentielle chute en raison de son incapacité à rallier tous ses territoires rapidement, malgré les progrès technologiques du voyage spatial. L’un des seuls espoirs d’Epsilon réside dans l’utilisation de cryels, des cristaux de glace extraits de glaciers dotés de propriétés qui permettent d’améliorer l’armement et les vaisseaux spatiaux.

Cependant, les cryels sont extraits sur la planète Delas, une colonie pénitentiaire glaciale où les mineurs sont maltraités, victimes de l’insécurité et de la pauvreté.

À travers le point de vue de multiples personnages, Jean Krug explore les failles politiques, sociales et scientifiques du secteur Epsilon et décrit des glaciers de manière informée et poétique.

Si vous aimez les space opera et les environnements glacés, je vous recommande ce roman !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Yuyine, Laird Fumble, Fantasy à la carte, Le Nocher des livres, Lune

3 commentaires sur “Le Chant des glaces, de Jean Krug

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