Demain et le jour d’après, de Tom Sweterlitsch

Salutations, lecteur. Te rappelles-tu de Terminus ? Aujourd’hui, je vais te parler du premier roman de son auteur.

Demain et le jour d’après, de Tom Sweterlitsch

Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Albin Michel Imaginaire, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Tom Sweterlitsch est un auteur de science-fiction américain qui a commencé sa carrière en 2014 avec le roman Tomorrow and Tomorrow, dont je vais vous parler aujourd’hui. Il a également travaillé avec le réalisateur Neil Blomkamp (District 9, Elysium, Chappie) à l’écriture de courts-métrages tels que Rakka, Firebase, et Zygote.

Tommorow and Tomorrow est à l’origine paru en 2014, et a été traduit par Michel Pagel pour les éditions Albin Michel Imaginaire, qui ont publié le roman en 2021, sous le titre Demain et le jour d’après.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« John Dominic Blaxton, éditeur de poésie prometteur, a perdu sa femme enceinte dans l’attentat nucléaire qui a rasé la ville de Pittsburgh. Reconverti en enquêteur pour les assurances, il parcourt inlassablement l’Archive, cette recréation virtuelle de la cité via tous les documents, enregistrements publics et privés qui n’ont pas été corrompus par l’explosion. Un jour, il découvre le corps d’une disparue, Hannah Massey, à moitié enfoui dans la boue d’un parc public. Dans l’Archive, l’enregistrement de ce cadavre prouve que la jeune femme a été assassinée. Dans la réalité, il n’existe plus aucune preuve matérielle de ce crime. Pour trouver la force de continuer à vivre, John se lance dans une enquête dangereuse. Car rien ne dit que l’assassin de la jeune femme a péri dans l’attentat. »

L’Analyse


Une société du spectacle mortifère, un enquêteur en deuil


Tom Sweterlitsch décrit un futur proche dans lequel la ville de Pittsburgh a été détruite lors d’un attentat nucléaire, causant un traumatisme national d’une ampleur inégalée, à cause des milliers de morts, et de la destruction presque complète de la ville. Pour ceux qui ont « survécu » à l’explosion parce qu’ils se trouvaient loin du centre de l’explosion et perdu des proches, le deuil s’avère parfois très difficile, créant un enfermement dans le passé.

Cet enfermement dans le passé peut être accentué par « l’Archive », une reproduction numérique en réalité virtuelle ou augmentée de la ville qui s’appuie sur les images de dispositifs de surveillance et des « caméras rétiniennes », accessible via une connexion internet. L’Archive peut être explorée en profondeur grâce à des times codes, des zooms, des filtres, voire plus, grâce aux technologies et accès dont disposent ceux qui l’utilisent. Cependant, il est possible de la modifier en remplaçant ou en supprimant certains éléments, voire personnes (oui oui), ce qui apparaît vertigineux, puisqu’il est donc possible de modifier une forme de mimesis. Sans rentrer dans les détails, la figure de Mook, un artiste numérique et hacker anarchiste s’avère capable de reconfigurer l’Archive.

John Dominic Blaxton, le personnage principal du roman, utilise l’Archive dans le cadre de son métier d’enquêteur pour des assureurs qui cherchent à élucider certaines morts d’habitants de l’Archive, mais aussi pour revoir sa femme, Theresa, morte lors de l’attentat. Il apparaît ainsi enfermé par le souvenir de son épouse, puisqu’il revit en boucle les moments qu’il a passés avec elle, en augmentant la réalité de l’Archive grâce à des drogues auxquelles il est accro, comme le « caramel », un dérivé de methamphetamine, et d’héroïne, et utilise un mannequin de réalité virtuelle pour reproduire le corps physique de Theresa.

Le personnage, ancien éditeur de poésie avec sa maison d’édition Confluence Press, est donc traumatisé par le décès de son épouse, dont il n’a pas fait le deuil dix ans après l’explosion. Il tente tant bien que mal de se reconstruire en voyant un psychiatre, le docteur Simka, ou par ses visites à son cousin Gavril, un photographe et artiste célèbre, dont l’appartement est placé sous le signe d’une « fête permanente », mais les morts dont il est témoin à cause de son travail ne l’aident pas et ajoutent à la dépression dont il est victime. L’auteur nous donne son point de vue à la première personne et au présent, ce qui renforce l’empathie que le lecteur ressent pour Blaxton, qui évolue dans un monde particulièrement cruel, et dont le désir de justice est bridé, voire brisé par ses employeurs. Le personnage apparaît alors comme un détective profondément secoué par ce qu’il doit traverser, au sein de la société dans laquelle il vit. De par son expérience d’éditeur, de lecteur et de poète, le point de vue de Blaxton permet de montrer des débats sur la poésie, avec des références à Robert Frost, Sylvia Plath, Ingmar Bergman, le surréalisme chilien, ou encore Jean Genet, mais aussi à Baudelaire et aux Beatles, dont il parle avec son psychiatre. Toutes  ces références littéraires montrent la culture du personnage et son amour des lettres.

Tom Sweterlitsch décrit un monde que l’on peut rapprocher du genre du Cyberpunk, mais aussi de romans tels que BonheurTM de Jean Baret. En effet, les personnages sont dotés d’implants, appelés « neurospam », qui sont donc raccordés chirurgicalement à leur cerveau (oui oui), et permettent d’augmenter la réalité, autant pour consulter ses mails que pour visionner des publicités. Ces implants peuvent rappeler les « puces perceptuelles » présentes dans la nouvelle « La Fille en lambeaux » de Hirotaka Tobi dans l’anthologie La Machine à indifférence, puisqu’ils peuvent abuser le cerveau de l’utilisateur, en influençant ses rêves par exemple. Le neurospam matérialise le thème Cyberpunk de « l’invasion cérébrale » mis en évidence par Bruce Sterling dans la préface de Mozart en verres-miroirs, puisqu’il décrit une « interface cerveau-ordinateur ». Celle-ci peut d’ailleurs être plus ou moins efficace en fonction du modèle de neurospam utilisé. Le modèle d’occasion de Blaxton au début du roman est ainsi présenté comme ancien et assez peu fiable, par opposition avec celui qu’il obtient plus tard, l’Ilux. Ce dernier est décrit comme un modèle de pointe extrêmement performant, en « tissu bio-inorganique » (oui oui), doté de câblages qui s’effectuent dans le crâne à partir d’une plaque collée dessus et grandissent avec le cerveau. Lorsque Blaxton reçoit l’iLux, il affirme que l’implant semble embellir le réel.

Mon ouïe baisse, mais bientôt apparaît le mot iLux en écriture manuelle or sur champ noir. Le neurospam me souhaite la bienvenue et transfère mes préférences de compte, utilisant Focal Networks comme hébergeur par défaut. Quand la barre de progression achève de se remplir, j’ouvre les yeux.

[…]

Plus réel que le réel – je comprends à présent ce que signifie ce slogan –, oui. Jusqu’à présent, le monde était flou, restitué à basse définition, comme si je l’observais à travers des vitres nappées de vaseline, car tout m’apparaît soudain avec une telle clarté !

Le modèle iLux semble effectivement être un produit haut de gamme, ce qu’on peut d’abord remarquer dans le parallèle évident entre le nom de la marque et le nom d’une marque à la pomme que vous connaissez sans doute, mais aussi dans l’image luxueuse qu’elle se donne, avec une « écriture manuelle or sur champ noir ». On remarque ensuite que le personnage est conquis par l’implant qu’il utilise, puisqu’il réutilise à son compte le slogan de vente du produit en constatant sa véracité mise en évidence en deux temps, en opposant un passé où il ne disposait pas de l’iLux à un présent où il l’a obtenu.

Cependant, si le neurospam peut apparaître comme une innovation technologique, le roman en montre surtout la manière dont il influe sur le psychisme de ses utilisateurs en s’inscrivant dans une société de consommation du gore et de la pornographie, que l’on peut qualifier de société du spectacle, au sens debordien du terme. En effet, la publicité s’avère omniprésente et montre une image sexualisée à outrance de la femme, comme le montre le slogan récurrent « Achetez américain, vendez américain, baisez américain », mais aussi le discours consumériste qu’affiche le neurospam, retranscrit en italique dans la narration. Par exemple, lorsque Blaxton entend un morceau de musique, un « cliquer pour ajouter à la bibliothèque iTunes » apparaît. Des popups invasifs peuvent aussi surgir dans le neurospam, avec des slogans parfois (très souvent) outrageux, des « tags numériques », mais aussi des images qui s’affichent contre la volonté des utilisateurs.

ACHETEZ AMÉRICAIN !!! BAISEZ AMÉRICAIN !!! VENDEZ AMÉRICAIN !!!

Achetez, baisez, vendez s’ouvre sur une nouvelle sextape piratée de la présidente Meecham, alors que le dixième anniversaire de Pittsburgh se voit relégué aux nouvelles post-clic. LA PRÉSIDENTE MEECHAM ÉTAIT UNE VRAIE SALOPE DES DORTOIRS ! SCANDALE SEXUEL : MEECH EXHIBE SES MICHES ADOLESCENTES !

On remarque aussi que le neurospam peut être piraté, ce qui permet aux hackers de plus ou moins entrer dans le cerveau de leurs victimes.

Soit vous êtes parano, soit vous êtes piraté. Dans les deux cas, ça arrive tout le temps.

L’hyperconnexion des utilisateurs de neurospam entraîne une surexposition à tous les contenus et horreurs que l’on peut trouver sur les réseaux sociaux, puisque les flux sont activés en permanence, ce qui marque l’aliénation des individus par une société du spectacle axée autour des contenus violents et/ou pornographiques. Cela entraîne également une perte presque totale d’intimité. En effet, une personne qui vient de mourir voit ses contenus les plus intimes piratés ou vendus, puis dévoilés sur la place publique parce qu’ils font de l’audience, au point que des parents puissent vendre les droits d’adaptation de leur enfant mort à des sociétés de production audiovisuelles (oui oui) pour gagner de l’argent.

Une twitpic du désastre : la victime déshabillée, les chevilles attachées avec les lambeaux de sa robe. Blonde, mais le visage bousillé. On l’a poussée dans la cuvette des toilettes, les mains attachées aux tuyaux, les seins immergés. « Oh, merde », dis-je, avant de refermer Twitter, mais le flux du Washington Post a déjà retransmis l’histoire, chassant Une chance sur un million du Top des audiences de la ville […]. Des photos d’elle inondent les flux, dénichées par les analyseurs de visage des tabloïds ayant piraté des comptes privés. […] Au bout de quelques minutes, les flashs ne s’intéressent plus à Joanna Kriz que si elle est mutilée ou en train de baiser, ils l’ont réduite aux éléments sur lesquels le public va cliquer, aimer. J’actionne la sonnette et quitte le bus. […] Quelques minutes plus tard, les parents de la jeune morte signent un contrat avec Superstar du crime – éplorés mais prêts à saisir l’occasion de partager la beauté de leur fille avec le monde entier et de toucher des royalties. […] J’atteins mon appartement, hors de portée du wifi public. Tout y est silence et, pour le briser, je ne puis guère que pleurer.

La vie privée des individus, et notamment des femmes, est donc connue, diffusée et consommée après leur mort, ce qu’on voit à plusieurs reprises, et de manière violente et malsaine. C’est dans cette manière de montrer la mort et les contenus qu’elle génère qu’on remarque la différence du roman de Tom Sweterlitsch avec BonheurTM. Le roman de Jean Baret s’appuie en effet sur un humour noir, extrêmement corrosif qui met à distance les événements horribles que vit le narrateur, qui est par ailleurs aliéné et se sent relativement heureux dans la société dans laquelle il vit. Dans Demain et le jour d’après, le personnage narrateur, Blaxton, subit le monde de plein fouet et a pleinement conscience de ses aspects les plus horribles. Il n’y a donc aucune instance filtrante entre la violence qu’exerce le monde sur le personnage.

Cette mise en scène de la mort se retrouve aussi dans la manière dont est envisagée le suicide, comme un spectacle morbide destiné à devenir viral.

TMZ a lancé une vidéo en passe de devenir virale : une fille qui s’est immolée par le feu – suicide-dare.com. Elle s’asperge d’essence à briquet comme si elle participait à un concours de tee-shirts mouillés ; elle craque une allumette. La vidéo a été vue plusieurs millions de fois – la malheureuse s’embrase dans un éclair bleu puis court en hurlant à travers sa chambre, heurtant les murs, brûlant vive. Quelqu’un a ajouté à la vidéo de la musique de Nintendo 8-bit, si bien que la fille a l’air de se contorsionner en rythme. Une poussée soudaine de #SuicideDare dans les flux globaux. Des coupons pour les Dunkin’Donuts, pour McDonald’s. 

On observe ici une ironie double. La première, c’est celle du marché qui s’approprie tout, même le décès violent d’individus pour fonctionner, et la deuxième, celle de l’ajout d’une musique de « Nintendo 8-bit » (alias NES) qui vise à transformer un suicide en meme internet. Là où ces deux éléments auraient pu constituer une forme d’humour (très) noir dans un roman comme BonheurTM, Tom Sweterlitsch en montre toute la cruauté, que n’approuve pas son personnage narrateur, ce qu’on observe par exemple dans la description qu’il dresse de la vidéo, dans laquelle il qualifie la victime de « malheureuse ». De la même manière, les exécutions de criminels sont mises en scène et retransmises en direct, avec une insistance sur les changements de tenue de la présidente américaine, Républicaine, Meecham.

L’enquête de Blaxton dans l’Archive sur les disparitions de deux jeunes femmes, Hannah Massey, puis Albion, s’avère donc marquée par la violence du monde qui l’entoure, mais aussi celle qu’il subit directement, physiquement et psychiquement. Sans rentrer dans les détails, le personnage traverse une cure de désintoxication, puis des menaces, puis une course contre la montre sous une tension qui s’accroît de plus en plus.

Le mot de la fin


Demain et le jour d’après est un roman de science-fiction de Tom Sweterlitsch, dans lequel il met en scène l’enquête de John Dominic Blaxton, un personnage qui ne parvient pas à faire le deuil de sa femme, morte dix ans auparavant dans l’attentat nucléaire qui a totalement détruit la ville de Pittsburgh. Dans le cadre de ses enquêtes et pour faire revivre sa mémoire, il s’immerge dans l’Archive, une reproduction numérique de la ville en réalité virtuelle. Cependant, l’une de ses affaires le met en danger de mort, ce qui le lance sur les traces de personnes qui pourraient l’aider à survivre.

À travers son personnage, l’auteur décrit une société du spectacle extrêmement violente, avide de consommer les contenus les plus violents et les plus pornographiques et instrumentalisant les décès et les suicides les plus sordides pour générer des interactions sur les réseaux sociaux.

On peut rapprocher ce roman de BonheurTM de Jean Baret, mais il s’en différencie par la confrontation directe du personnage à la violence de son monde, sans la barrière de l’humour ou l’illusion qu’il pourrait y être heureux.

Si vous aimez la science-fiction brutale et frappante et le « Cyberpunk à tendance futur de merde », pour reprendre les termes d’un certain FeydRautha, je vous recommande ce roman !

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de Tom Sweterlitsch, Terminus

Vous pouvez également consulter les chroniques de Yuyine, Mélie, Lune, Célindanaé, Elessar, Outrelivres, Yossarian, Gromovar, Boudicca, Yogo

3 commentaires sur “Demain et le jour d’après, de Tom Sweterlitsch

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