Derniers jours d’un monde oublié, de Chris Vuklisevic

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un premier roman insulaire et étonnant.

Derniers jours d’un monde oublié, de Chris Vuklisevic

Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions FolioSF. Je remercie chaleureusement Clara Donati pour l’envoi du roman !

Chris Vuklisevic est une autrice française de Fantasy et de SF née en 1992. Derniers jours d’un monde oublié est son premier roman.

Il a été publié aux éditions Folio SF en 2021 après avoir remporté le concours organisé par celles-ci pour célébrer leur vingt ans.

En voici la quatrième de couverture :

« Plus de trois siècles après la Grande Nuit, Sheltel, l’île du centre du monde, se croit seule rescapée de la catastrophe. Mais un jour, la Main, sorcière chargée de donner la vie et de la reprendre, aperçoit un navire à l’horizon. Il est commandé par une pirate impitoyable, bien surprise de trouver une île au milieu du Désert Mouillé.
Si la Main voit en ces étrangers une menace pour ses secrets, Arthur Pozar, commerçant sans scrupules, considère les intrus comme des clients potentiels, susceptibles d’augmenter encore, si possible, son immense fortune. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre. Qu’elle les mène à la gloire ou à la ruine, la sorcière, la pirate et le vieux marchand en seront les instigateurs, bien malgré eux. »

Dans mon analyse du roman, je montrerai comment Chris Vuklisevic décrit une communauté insulaire dont l’équilibre fragile s’écroule.

L’Analyse


La chute de Sheltel


Derniers jours d’un monde oublié met en scène un équilibre social fragile au sein d’une île, Sheltel, dont les habitants se croient isolés du reste du monde, avec lequel ils n’ont plus eu de contact depuis la Grande Nuit, un cataclysme qui l’a supposément détruit. Sheltel abrite différentes communautés, avec d’abord les Natifs, qui sont les autochtones de l’île et règnent sans partage sur elle, les Ashim, les Bénis qui constituent une sorte de clergé supposément bienfaisant envers les plus défavorisés et les Dusties, qui forment sa classe ouvrière et exploitée. Les Natifs imposent une hiérarchie des classes et des peuples extrêmement stricte sur l’île par un contrôle des ressources, notamment l’eau, qui est profondément perturbée par l’arrivée des étrangers (comprendre : les pirates), qui met en évidence les inégalités qui règnent sur l’île. Les Natifs font ainsi preuve d’un conservatisme qui confine au racisme et au contrôle de la population en édictant des règles qui affament, assoiffent et tuent les individus supposément pour leur bien (oui oui), mais en vérité, pour asseoir leur domination. L’équilibre de Sheltel s’avère donc fragile à cause de l’isolement total et des conditions de vie particulièrement rudes imposées par les Natifs, qui rationnent l’eau pour leur seul profit, au détriment des autres peuples vivant sur l’île, et les conditions climatiques, notamment les sécheresses qui causent des ravages dans les populations les plus démunies lorsqu’elles se combinent avec le manque d’accès à l’eau potable.

Une forme d’ironie dramatique présent dans le premier chapitre contribue à la chute inéluctable de Sheltel, annoncée dès le titre du roman. En effet, l’autrice décrit la découverte de l’île par des pirates alors que ses habitants ont ont cru être seuls au monde pendant des siècles et ont stagné socialement et technologiquement, malgré un niveau technologique (et technomagique) proche de l’époque industrielle. La découverte des pirates, et à travers eux, du monde extérieur, par Sheltel, constitue donc un double dépassement, puisqu’ils constatent qu’ils sont loin d’être seuls au monde, ce qui crée un vertige qui s’articule au fait que leur technomagie puisse être dépassée. Ce double dépassement cause un élan réactionnaire, notamment parmi les Natifs, qui cherchent à préserver le statu quo social et leurs privilèges sur Sheltel, ce qui fait qu’ils rejettent les étrangers.

Par ailleurs, Chris Vuklisevic décrit une régulation eugéniste de la population. En effet, une instance sacrée, la Main, aidée de ses « phalanges », élimine les vieillards d’une famille lors de la naissance d’un enfant, tue les enfants considérés comme malformés, et tient des registres pour éviter les unions incestueuses. Les mariages et les naissances sont donc rigoureusement contrôlés et prennent la forme d’un système eugéniste et meurtrier qui sélectionne la population pour préserver une certaine pureté dans les lignées. La Main et ses registres brident les liaisons amoureuses et les naissances et contribuent à une forme de violence sociale qui force par exemple des hommes et des femmes à choisir entre leurs parents et leurs enfants. Cette violence sociale s’articule au conservatisme insulaire qui ferme l’île aux étrangers et précipite la chute de Sheltel.

Un souffle naissait, un sang coulait ; l’équilibre était préservé.

Le contrôle de la population apparaît ici ritualisé, ce que traduit l’usage d’un imparfait d’habitude dans un parallélisme explicitement équilibré, avec un déterminant, un verbe, un nom de chaque côté de la virgule, qui traduit la volonté de la Main de maintenir sa mainmise (sans mauvais jeu de mots) sur le nombre d’habitants de Sheltel.

Vous l’aurez compris, le roman est porteur d’une tonalité sombre, qui passe notamment par des descriptions de violences sociales perpétrées par les classes dominantes, avec des meurtres, des privations, et des scènes particulièrement dures.

— Il est mort, cracha-t-il en jetant son arme par terre. J’avais treize ans, et j’ai dû l’enterrer, parce que ça a rendu ma mère folle. Voilà, je vous ai dit ce que vous saviez déjà, vous êtes contente ?

Ce n’était pas dans le registre ; sinon, elles n’auraient pas eu besoin de venir. Quelque chose dans tout cela déplaisait à Erika. Que s’était-il passé ici ?

Soudain, le garçon sanglota.

— Elle a p… perdu l’esprit. Elle me prend pour… pour mon père. […]

— Elle avait peur de devoir payer une amende, continua-t-il, parce que mon père était mort et qu’elle n’avait pas assez d’enfants pour compenser. Elle a dit qu’il fallait… qu’on ait un autre bébé. Elle m’a pris pour mon père, répéta-t-il.

Tout passe par l’implicite dans cet extrait. On comprend très vite quelles atrocités le jeune garçon a subies. Les visites de la Main et de ses phalanges constituent alors des révélateurs de la misère et de la violence sociale qui règnent sur Sheltel et frappent les populations défavorisées.

Un autre passage, bien plus explicite, montre toute la violence dont peuvent faire preuve les habitants de Sheltel à l’égard des non-Natifs qui porteraient leurs marques distinctives, à savoir des écailles et une peau de reptile, considérés comme des signes de noblesse, mais criminels et condamnables s’ils apparaissent ailleurs que chez eux.

On avait commencé par l’accuser d’usurpation du sang royal ; d’avoir mangé de la terre volée au jardin des Natifs ; de s’être tatoué par orgueil des écailles sur les paumes ; de tout ce qui pouvait faire passer sa peau de reptile pour fausse, et sa personne pour traîtresse.

On lui avait dépecé les mains. On l’avait attachée à cette planche, et tous les hommes de l’île avaient été invités à venir la féconder pour voir s’il sortait un enfant-tortue de cette catin qui se prenait pour une noble descendante de Sheltel. Peu à peu, chaque membre qui s’était couvert d’écailles lui avait été amputé. Chaque fois qu’elle était tombée enceinte, on lui avait frappé le ventre jusqu’à ce qu’elle saigne.

Des années plus tard, elle était toujours là, sur sa planche, bras et tibias en moins, et certains soirs les hommes faisaient la queue pour profiter de la seule putain gratuite de l’île.

Ce passage illustre toute la violence dont font preuve les Natifs à l’égard des individus qui portent leurs caractéristiques, pour rejeter le métissage entre eux et les autres peuples de l’île. Ce rejet des unions mixtes entraîne des violences extrêmes de la part de la quasi-totalité de la population de l’île, représentée par un « on » impersonnel qui perpétue des exactions telles que les mutilations et les viols répétés. Le personnage perd alors totalement son identité et se trouve réifiée, ce qu’on remarque dans le fait qu’elle n’est jamais le sujet de verbe d’action, mais est l’objet des violences qu’elle subit. On peut remarquer que ce déchaînement de tortures est disproportionné et marque une forme de racisme des Natifs, mais aussi une volonté de la population de Sheltel non-Natifs de faire des porteurs de marques reptiliennes des victimes expiatoires et cathartiques à l’effigie de leurs oppresseurs, dont ils possèdent les signes distinctifs. La torture des individus métis peut alors constituer une forme de régulation de la violence des classes dominées, que les Natifs dirigent contre des subalternes qui leur ressemblent pour ne pas qu’elle se dirige vers eux.

Derniers jours d’un monde oublié s’articule autour de trois personnages point de vues, tous fragiles et vulnérables, chacun à leur manière, qui permettent de saisir les codes sociaux de l’île. L’autrice nous donne un regard interne et conscient dans le cas du vieux et cynique marchand Arthur Pozar, qui cherche à faire de l’arrivée des pirates une ouverture commerciale et de la Main, aussi appelée Nawomi, peu à peu rongée par les injustices et l’horreur qui sévissent sur Sheltel et auxquels elle participe. Le point de vue la jeune pirate Erika nous donne quant à lui un regard externe sur la communauté insulaire. Sans rentrer dans les détails, la fragilité de ces trois personnages transparaît dans leurs rapports et leurs conflits familiaux, mais aussi leur volonté de s’extirper d’une structure sociale qui les emprisonne, Arthur Pozar par le profit et la domination économique, Nawomi par la fin possible de l’emprise de la Main sur l’île, et Erika par l’évasion et le rejet de l’emprise de la capitaine Judith Kreed , qui a tué ses parents pour l’adopter et l’exposer à la violence des hommes de son navire, qui l’a transformée en machine à tuer. De la même façon,  l’apprentissage de Nawomi pour endosser le rôle de Main l’a transformée en individu cynique, mais de plus en plus coupable. 

Le roman dépeint des technologies avancées, telles que des armes à feu, mais aussi et surtout le télégramme, qui apparaît d’ailleurs de manière polytextuelle. En effet, des télégrammes s’intercalent entre les chapitres, de la même façon que des textes de lois ou des déclarations des autorités, et décrivent l’Histoire et l’évolution de la situation sur Sheltel à la suite de l’arrivée des pirates, mais aussi sa manière de gérer la sécheresse, en rationnant abondamment l’eau, par exemple.

Les habitants de Sheltel disposent par ailleurs d’une forme de magie, les « dons », qui leur confèrent des pouvoirs qui varient selon les individus. Ces dons peuvent être plus ou moins puissants et contrôlés, leurs applications très diverses. Certains d’entre eux, très estimés socialement, peuvent trouver des sources d’eau, tandis que d’autres peuvent voler ou « cracher sur des légumes à peine sortis de terre pour les changer en ragoût digne d’une table de prince » (oui oui). Les dons peuvent être source de discrimination et d’aliénation, puisque les individus qui les possèdent peuvent être enfermés sur décision d’un « juge des talents » s’il estime que leurs pouvoirs sont trop dangereux ou pourraient lui bénéficier personnellement. La magie se trouve alors perçue sous un prisme cynique et déshumanisant qui réduit des mages en esclavage.

Les mages peuvent également être soumis à un système entrepreneurial écrasant, comme le montre la technomagie du « Feu Origine », découvert et enseigné par Arthur Pozar, qui permet de créer un éclairage équivalent au gaz ou à l’électricité. Le système de Pozar impose des coûts exorbitants à ses apprentis, qui passent ensuite leur vie à rembourser des dettes. L’opposition entre le Feu Origine et la technologie d’éclairage des pirates ébranle ainsi l’édifice économique des « feutiers » et surtout de Pozar, seul bénéficiaire de ses machinations financières.

Je terminerai cette chronique avec un parallèle entre les Natifs décrits par Chris Vuklisevic et les Profonds qui proviennent des fictions d’un certain Howard Philips Lovecraft, notamment dans la nouvelle « Le Cauchemar d’Innsmouth ». En effet, les Natifs et les profonds ont en commun de constituer des groupes socio-ethniques localement dominants (à Sheltel et dans la ville d’Innsmouth donc), porteurs de spécificités physiques, les écailles et la peau de reptile chez les Natifs, et le « type d’Innsmmouth » dans le cas des Profonds, dont l’apparence se rapproche de créatures aquatiques, et constitue une source de pouvoir, politique comme surnaturel, et de crainte.

Dans Derniers jours d’un monde oublié, la peau de reptile constitue un motif de noblesse dès lors qu’elle est arborée par les Natifs et une marque de traîtrise et d’usurpation lorsqu’elle l’est par les autres, ce qui fait qu’elle devient une source de violence. Elle peut donc constituer un héritage maudit, au même titre que la type d’Innsmouth pour le narrateur de la nouvelle de Lovecraft, peu à peu contaminé par sa découverte sur ses origines. Cependant, la perception de l’héritage maudit peut s’inverser dans le cas du roman de Chris Vuklisevic, puisque l’apparition de caractéristiques Natives ailleurs que parmi la classe dominante pourrait signifier la résurgence de pouvoirs magiques parmi des individus qui voudraient les détruire, ce qui cause une certaine crainte parmi les Natifs. Sans rentrer dans les détails, cette crainte peut se vérifier à travers le personnage de Nawomi, dont la contamination progressive par son héritage maudit l’amène à s’en servir lors de la chute de la Sheltel. La métamorphose du personnage l’amène à bouleverser l’équilibre social, là où celle du personnage de Lovecraft s’intègre dans un statu quo cosmiciste.

L’intérieur de ses mains, encore intact et souple, sentait chaque rugosité de sa peau de serpent. […]

Pas un Natif n’avait porté plus d’une traînée d’écailles depuis des siècles. […]

Elle était née avec un minuscule cercle vert autour du nombril. Sa mère l’avait cachée pour qu’elle vive. Dans le sous-sol de son enfance, les lamelles avaient poussé une à une, transperçant comme des ongles la peau souple, d’abord fines et translucides pour devenir violacées, de plus en plus dures et noires. Nawomi avait souvent essayé de les arracher, mais l’écaille qui repoussait était plus dense encore.

Depuis les canicules de cette année, même son visage n’était pas épargné. Désormais, un tentacule rose grimpait dans son cou et remontait sur sa joue, jusqu’au coin de l’œil. Encore délicate et fine comme de la peau brûlée, c’était cette partie qui la démangeait le plus. Les lamelles lui déformaient la bouche.

Le corps du personnage apparaît difforme, grotesque et monstrueux, marqué une douleur permanente, mais constitue pourtant une source de pouvoir.

Le mot de la fin


Derniers jours d’un monde oublié est un roman de Fantasy de Chris Vuklisevic qui se déroule sur l’île de Sheltel, dont l’autrice décrit la chute après sa découverte par des pirates. Cette chute progressive est marquée par la mise en évidence, à travers trois personnages points de vue, de la violence sociale qui écrase et mutile les peuples dominés par les Natifs, qui contrôlent les ressources et la population, mais aussi celle d’un système économique cynique qui broie les individus.

Je vous recommande la lecture de ce roman, mais prenez garde à la violence de certaines scènes.

Vous pouvez également consulter les chroniques de Just A Word, Fourbis et têtologie, Au pays des Cave Trolls, Shaya

3 commentaires sur “Derniers jours d’un monde oublié, de Chris Vuklisevic

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