Les Ménades, de Nicolas Texier

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du dernier roman en date de Nicolas Texier.

Les Ménades

Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Les Moutons Électriques. Je remercie chaleureusement Erwan Cherel pour l’envoi du roman !

Nicolas Texier est un auteur français né en 1969. Avant d’écrire des romans s’inscrivant dans les genres de l’imaginaire, il a écrit des romans de littérature dite générale parus chez Gallimard, avec notamment L’Acteur (2006) et Pôle Sud (2008). Il réalise également des travaux d’histoire militaire.

Il est l’auteur de la trilogie Monts et merveilles, composée d’Opération Sabines, Opération Jabberwock et Opération Lorelei, parus chez les Moutons Électriques et repris en poche dans la collection « Folio SF » de Gallimard. Il signe également une série des Saisons de l’Etrange, Deadcop, qui a débuté avec Les Atlantes sont parmi nous. Le roman dont je vais vous parler, Les Ménades, est paru en 2021 chez Les Moutons Électriques.

En voici la quatrième de couverture :

« Mer Égée, une génération après la chute de Troie.

Parties se livrer à des rites dionysiaques, trois jeunes filles marginales échappent au raid des pirates venus enlever tous leurs proches. Les apprenties ménades décident alors de tout quitter dans l’espoir de pouvoir libérer les leurs lorsque les pirates les auront vendus comme esclaves. Or, ces guerriers originaires de Thèbes s’avèrent avoir un but : poursuivre l’étrange mage échoué sur l’île des trois jeunes filles et qui les a initiées au délire. De la prison du minotaure jusqu’aux terres des cyclopes et aux palais marins des naïades, cette quête entreprise par les ménades aux confins de la Méditerranée les mènera à découvrir la véritable nature du mage et la raison de la haine que lui vouent les Thébains, mais surtout à se découvrir elles-mêmes à travers les épreuves, jusqu’à atteindre liberté et connaissance de soi. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont Nicolas Texier met en scène la quête de ses personnages.

L’Analyse

Trois jeunes psiliennes sur les mers


Le roman de Nicolas Texier met en scène trois personnages, Lyra, Agamê et Enyo, des jeunes femmes dont on dispose des points de vue à la troisième personne. Trois interludes, placés entre les entre les premiers chapitres, constituent des analepses, narrés à la première personne et traitant de leurs passés respectifs.

Alors qu’elles viennent de se livrer à des rites magiques et secrets dans les bois suite aux conseils d’un mystérieux mage, Lusios, elles trouvent leur village incendié, une partie de ses habitants massacrés, l’autre emmenée par des Thébains qui veulent les vendre comme esclaves. Elles doivent alors quitter leur île de Psili pour prendre la mer sur un navire, la Bienveillante, pour retrouver les leurs et se venger des Thébains.

Nicolas Texier mobilise ainsi le topos de la quête, classique en Fantasy, mais aussi dans les épopées homériques dont il s’inspire (tout comme le genre de la Fantasy de manière générale). Il s’agit ici d’une quête de sauvetage et d’une vengeance, mais elle s’avère aussi initiatique. En effet, le voyage de Lyra, Enyo et Agamê leur permet de découvrir le monde, par opposition à la tranquillité de Psili.

« Oui, mais pas seulement. Il y a autre chose. Elle ne me l’a pas dit, mais je pense que ce qui s’est passé à Psili lui rappelle quand Démâs l’a ravie, dans les Cyclades. Ça te fait pas ça, aussi ? L’impression que la vraie vie, c’est en ce moment, et pas ce qu’on vivait tranquillement au village ? »

Lyra oppose ainsi la vie au village et celle de l’aventure dans laquelle elles se sont jetées, qu’elle qualifie de « vraie vie ». Leur voyage rompt en effet avec le calme et la monotonie de leur île, malgré tout ce qu’elles ont pu y subir. Les analepses et la narration nous montrent en effet que Lyra suscite l’incompréhension de sa famille par son rejet des traditions et des rôles genrés attribués aux femmes, Enyo est exclue socialement parce qu’elle pratique une forme de sorcellerie, et Agamê subit des violences familiales, puisqu’elle se bat régulièrement avec son frère, et est moquée à cause de sa grande taille. Elles sont donc marginalisées au sein de Psili, mais décident pourtant d’aller sauver la population de leur île, qui comprend tout de même des individus leur ayant fait subir des violences.

Cette quête devient alors une sorte d’épopée qui fait écho à celle d’un certain Ulysse dans L’Odyssée. Le roman de Nicolas Texier reprend en effet des topoi de cette épopée homérique, qui se déroule dans son univers. En effet, la quête des jeunes ménades prend place en mer, tout comme celle du roi d’Ithaque, qui cherche à retrouver son épouse, Pénélope, et son île. La quête de Lyra, Agamê et Enyo consiste aussi à retrouver des proches qui se trouvent à la merci non pas de prétendants, mais de tortionnaires. Les Ménades se situe cependant après la guerre de Troie et le voyage d’Ulysse, qui sont rentrés dans la légende et la mémoire collective, puisque les jeunes femmes ont connaissance des récits qui concernent Ulysse et ses exploits, notamment son triomphe de Polyphème grâce à la ruse, ce qui a ridiculisé le cyclope, qui n’a même plus d’œil pour pleurer. Leur voyage est semé d’embûches, et les conduit à rencontrer et parfois même croiser le fer au cours de combats extrêmement bien décrits avec des créatures surnaturelles, telles que le Minotaure, le cyclope Polyphème, des centaures, des atlantes, et des lestrygons, c’est-à-dire des géants mangeurs d’hommes. Sans rentrer dans les détails, ces confrontations avec le surnaturel changent parfois les personnages à jamais, puisqu’elles en apprennent plus sur leurs origines respectives, notamment Agamê et Enyo. 

À noter que comme la « Note sur la transcription » l’indique, l’orthographe des noms des personnages et divinités se rapproche de celle du grec ancien, avec quelques modifications pour rendre compte de la phonie de graphies qui n’existent pas en français, avec par exemple « kh » pour le χ, correspondant à une aspiration comme dans l’allemand « Buch », ou « th » pour le θ et indiquant également une légère aspiration », mais aussi des accents circonflexes pour marquer la longueur des voyelles. Ulysse s’appelle donc Odysséus et Achille Akhilléus, par exemple. Cette volonté de retranscrire un état ancien de la langue et des mythes grecs permet à l’auteur « d’éviter tout le bagage dont la culture classique les a encombrés ». Les termes « culture classique » renvoient à la littérature du XVIIème siècle et aux pièces de théâtre qui ont repris des motifs antiques, à l’image d’Andromaque et Phèdre de Jean Racine, par exemple. Nicolas Texier ambitionne donc de se couper de l’héritage classique pour renouer, ou au moins se rapprocher, de la culture antique. Cela se remarque aussi dans un emploi d’adjectifs épithètes calqués sur les épithètes homériques, tels que « Enyo Mal-Nommée » ou encore « Haimôn Cogne-ses-Femmes-et-ses-Chiens » (oui oui).

La proximité entre le roman de Nicolas Texier et sa source antique s’observe par ailleurs dans sa mention de la Guerre de Troie, qui hante les mémoires des soldats qui y ont combattu, à l’image d’Haimôn, traumatisé par les horreurs qu’il a vues (et commises) pendant les combats.

« Mais aujourd’hui, je voudrais te prévenir. Toi et tes copines, vous êtes des jouets entre ses mains. Et si tu avais vu ce que j’ai vu en Troade, tu saurais comme moi à quel point ces dieux sont des fumiers égoïstes, cruels et sournois… Même la guerre contre Troie provient de leurs sales blagues ! Des défis imbéciles qu’ils s’amusent à lancer à nous autres, de leurs petites bisbilles internes et ridicules, dont on périt par milliers. Tous ces morts, ces viols et ces tortures ! Tous ces gens, comme moi, qui ont eu le malheur d’y survivre et en restent brûlés de l’intérieur ! […] »

La guerre de Troie apparaît alors non pas comme une guerre héroïque, mais comme une boucherie. Les deux dernières phrases de sa réplique, marquées par une ponctuation expressive et leur répétition de « Tous », suivis d’exactions dans la première phrase et d’une expression extrêmement vive du traumatisme à travers la relative déterminative « qui ont eu le malheur d’y survivre et en restent brûlés de l’intérieur », ce qui montre que la guerre continue de les hanter. Cette réplique met accessoirement en évidence le rôle joué par les dieux dans cette guerre, avec des conséquences funestes qui transparaissent dans la disproportion entre les « petites bisbilles internes » et les « milliers » de morts qu’elles engendrent. Les mortels apparaissent alors comme des pions, des « jouets », réifiés par les dieux, qui les dépossèdent de leur vie au nom d’un supposé destin.

La confrontation avec des êtres mythologiques provoque d’ailleurs une sorte de vertige cosmique chez les ménades, lors de leur rencontre avec le Minotaure qui les effraie considérablement, tout comme celle du cyclope Polyphème, qui finit pourtant par devenir leur allié et même leur ami.

Malgré elle, Ényô restait captivée par le spectacle de cette force en action, au point d’oublier un moment ce qu’elle voulait lui demander, au sujet des Thébains. […] Lyra et Agamê étaient venues se placer à ses côtés, suivies par des Psiliens, et tout le monde contemplaient, fasciné, le colosse s’assoupir. Le simple aperçu que sa taille donnait de la puissance et de la nature des Immortels suffisait à ce qu’il fût difficile d’en détacher les yeux.

Le cyclope fascine ainsi ses alliés, qui ne peuvent détourner leur regard de lui, ce qui marque l’altérité qu’il représente, mais aussi son statut de légende vivante. Cela transparaît aussi dans son discours, avec une diction retranscrite par une polysyndète, c’est-à-dire la multiplication des mots de liaison au sein d’une phrase.

« Dit-elle vrai cette Ényô Mal-Nommée au sujet de notre pacte j’ai juré certes oui, mais on n’a pas parlé des captifs ou alors je n’ai pas compris ou bien j’ai oublié prends gare Polyphêmos malgré ton nom c’est toujours par les mots qu’on te berne regarde ce Mille-Ruses comme il t’a embrouillé t’a saoulé avec ses belles paroles et son vin si puissant comme celui que le mage m’a donné j’en raffole je trouve ça délicieux avec de bons gros rôtis ce vin enchante le palais et les sens, mais enfin j’ai prêté un serment est un serment même si je ne crains pas les dieux et que papa me protège ma foi cochon qui s’en dédit… »

La manière de parler des lestrygons apparaît également étrange, puisque leur ton monocorde est rendu dans l’écriture par une absence de ponctuation expressive. Nicolas Texier marque ainsi une différence entre les humains et les autres créatures conscientes par le biais du langage. 

Le mot de la fin


Les Ménades de Nicolas Texier est un roman de Fantasy qui reprend le décoret l’univers des épopées homériques et se situe après la chute de Troie et le retour d’Ulysse à Ithaque. L’auteur met en scène trois jeunes héroïnes, Lyra, Enyo et Agamê, qui quittent leur île de Psili pour sauver les habitants de leur village, capturés par des Thébains. Leur voyage les confronte à des créatures surnaturelles, tels que des centaures, le Minotaure de Crête ou même le cyclope Polyphème, qui les poussent à se battre ou à faire preuve de courage et d’astuce pour leur échapper ou s’en faire des alliés.

À travers une plus grande proximité linguistique avec le matériau antique, Nicolas Texier met en scène une aventure parfois âpre et sombre, qui forge de véritables héroïnes. J’ai beaucoup aimé retrouver la plume de l’auteur !

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3 commentaires sur “Les Ménades, de Nicolas Texier

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