Les Hommes dénaturés, de Nancy Kress

Je t’ai déjà parlé de Nancy Kress, lecteur. Aujourd’hui, je vais à nouveau te parler de l’une des œuvres de cette autrice, avec

Les Hommes dénaturés

 

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse de la part des éditions ActuSF, que je remercie au passage pour leur envoi ! Je les remercie également pour la future interview de Nancy Kress que je publierai prochainement sur le blog.

Nancy Kress est une autrice américaine née en 1948. Elle écrit majoritairement de la science-fiction, mais elle pratique également le genre de la fantasy. Son œuvre est publiée aux États-Unis depuis le début des années 1980 et a remporté plusieurs fois les prix les plus importants de SFF (2 Hugo, 2 Locus, 6 Nebula). En France, ses nouvelles ont d’abord été traduites dans les années 80 dans des revues et des anthologies telles que Fiction ou Univers, ou plus tard dans la série des Isaac Asimov présente, et encore plus tard dans la revue Bifrost (qui lui a d’ailleurs consacré un numéro spécial en Janvier 2018), avec entre temps des parutions dans des anthologies chez Orion ou Oxymore (des maisons aujourd’hui disparues, il me semble).

Pour ce qui est des œuvres de l’autrice qui sont disponibles et accessibles en traduction française, à l’heure où j’écris ces lignes, le Bélial’ a publié un recueil de nouvelles et de novellas de Nancy Kress dans sa collection 42, Danses Aériennes (que j’avais chroniqué ici) et une novella dans sa collection Une Heure-Lumière, Le Nexus du docteur Erdmann, tandis que les éditions ActuSF ont publié la novella L’une rêve, l’autre pas (disponible depuis peu dans le label Hélios Essentiels), le roman Après la chute, et Les Hommes dénaturés, dont je vais vous parler aujourd’hui.

Voici la quatrième de couverture de ce roman :

« 2030. La fertilité a chuté dangereusement. La vieillesse est devenue la norme, et les jeunes de précieuses ressources nationales.

Dans ce nouveau contexte mondial, la descendance devient une obsession.

Shana, orpheline, voit ses rêves d’intégrer l’armée voler en éclats lorsqu’elle entrevoit ce qu’elle n’aurait pas dû. Lancée dans une quête acharnée pour retrouver sa place, elle croise la route de Cameron, danseur de ballet qui n’a eu d’autre alternative que d’effacer délibérément sa mémoire. Ils trouveront secours auprès du scientifique Nick Clementi, qui craint d’avoir mis le doigt sur une grande conspiration.

Commence alors pour chacun d’entre eux un combat pour rétablir la vérité.

Jusqu’où est-on prêt à aller lorsque les enfants manquent à l’humanité ?

Nancy Kress est une autrice de science-fiction américaine. Sa novella la plus célèbre, L’une rêve, l’autre pas, a été récompensée de nombreux prix dont le Hugo et le Nebula. Avec Les Hommes dénaturés, elle affirme sa position de lanceuse d’alerte et nous invite à questionner notre réalité. »

Mon analyse s’intéressera à la manière dont l’autrice aborde les thématiques sociales et scientifiques dans son roman.

L’Analyse

 

Des thématiques politiques abordées frontalement

 

Dans Les Hommes dénaturés, Nancy Kress ne se soucie absolument pas d’être pessimiste ou alarmante (ou alarmiste). Elle ancre son roman dans un futur sombre qui nous semble très proche (la narration se déroule en 2034, et le roman a été publié en 1998 en VO, donc l’effet de proximité est de l’ordre d’une génération) de notre époque, que même la colonisation de Mars (présentée en filigrane) n’a pas pu sauver. En effet, la natalité sur Terre a énormément baissé, les hommes sont de moins en moins fertiles : la qualité du sperme a grandement baissé, c’est-à-dire que le nombre de spermatozoïdes par millilitre de sperme a baissé, et les rares grossesses qui peuvent avoir lieu (nombre important de fausses couches, échec des fécondations in vitro) et qui sont menées à terme donnent souvent des enfants atteints de lourdes déficiences, ou trop agressifs et donc pas assez concentrés (l’intelligence moyenne baisse donc). Nancy Kress nous donne donc à voir une société qui vieillit énormément, avec une pyramide des âges qui s’inverse, puisque « Un Américain sur quatre a plus de soixante-dix ans », qui peine à se renouveler du fait de la baisse des natalités, et par extension, une crise extrêmement grave pour l’espèce humaine dans son entièreté. Le futur décrit par l’autrice semble donc très sombre, mais pourtant pas dénué d’espoir.

L’autrice lie cette crise de la fertilité aux problèmes induits par les perturbateurs endocriniens trouvables notamment dans les produits de consommation contenant du plastique de manière explicite. Si vous vous attendiez à une certaine subtilité dans le message, vous pouvez oublier. Nancy Kress utilise ici la SF à des fins d’anticipation sociale pour forcer la prise de conscience de son lecteur, et elle va même plus loin, puisqu’elle traite du silence médiatique, des lobbys scientifiques et de leur influence sur la recherche scientifique lorsque celle-ci cherche à dévoiler des vérités compromettantes, illustrées dans le roman à travers les mystères et les tabous autour de la « vivfacture », c’est-à-dire le fait de cultiver des membres humains sur des animaux pour qu’ils soient ensuite greffés sur des hommes à des fins esthétiques ou médicales. Nancy Kress s’attaque donc à des sujets d’actualité à travers le prisme science-fictif, avec un enjeu de vérité en toile de fond.

La vérité est en effet fondamentale dans Les Hommes dénaturés, puisque chacun des personnages principaux (Nick le scientifique, Shana la soldate en devenir et Cameron le danseur de ballet) vont chacun lutter pour obtenir une vérité : Nick cherche à faire la lumière sur les enjeux liés aux perturbateurs endocriniens, Shana veut intégrer l’armée et doit découvrir pourquoi son témoignage lui a valu d’être écartée, et Cameron doit découvrir comment et pourquoi il a effacé sa mémoire. L’intrigue du roman est donc très proche de celle d’un thriller, avec des suites de questionnements qui amènent des révélations, puis d’autres questionnements, mais avec un aspect science-fictif très prononcé, bien que le futur décrit par l’autrice soit proche du nôtre.

La science-fiction du roman des Hommes Dénaturés s’observe dans la refonte de la société, qui considère les jeunes comme des « ressources précieuses » (on évite à tout prix qu’ils se blessent, la justice est plus laxiste avec eux) et qui cherche à préserver les personnes âgées de plus en plus nombreuses, avec des aménagements faits pour qu’elles puissent se déplacer, on inculque à la jeunesse qu’il faut s’occuper des personnes âgées dès le plus jeune âge grâce à des poupées et des slogans de « responsabilité civile »), mais également dans la manière dont le roman traite la science, avec la « vivifacture », qui fait pousser des membres humains sur des corps d’animaux à partir de cellules en culture (l’ingénierie génétique est également de la partie). Comme souvent chez Nancy Kress, le roman s’appuie sur la biologie et la génétique pour mettre en scène une société qui ne contrôle pas et ne voit pas ou ne veulent pas voir ce que font les scientifiques, qui exploitent les animaux, la génétique et des cellules humaines, prélevées sur des sujets qui ne sont pas toujours volontaires. On observe donc d’une part une science qui n’est soumise à aucun contrôle (la « vivifacture » plus ou moins légale, ainsi que d’autres projets, mais je ne vous en dirai pas plus), et une autre, les recherches de Nick par exemple, qui sont soumises à un contrôle, voire à une censure. Cependant, ces deux sciences et la manière dont elles sont traitées et leurs rapports sont un peu plus nuancés que cela (l’une n’est pas complètement maléfique et l’autre n’est pas complètement maléfique), et c’est ce qu’on peut voir à travers le personnage de Vanderbilt Grant et les débats qu’ils suscite, notamment de l’impact que peuvent avoir les recherches de Nick sur l’économie mondiale, qui vient à peine de se remettre debout à la suite d’une récession, appelée « Basculement ».

Il est également intéressant de noter que le manque d’enfants dans Les Hommes dénaturés est la cause de nombreux phénomènes et problèmes de la société du roman, notamment le fait que les animaux de compagnie soient choyés comme des enfants en bas-âges par les familles, qui cherchent absolument des enfants, et le cas échéant, des substituts d’enfants (ce qu’ils peuvent avoir grâce aux animaux de compagnie, voire d’autres choses). L’église et le conservatisme sont également bien plus présents dans les mœurs, tandis que l’homosexualité n’est plus tolérée (la population étant poussée à procréer, les relations où la reproduction est impossible sont discriminées). La société cherche à combler le manque d’enfants et à permettre leur obtention par tous les moyens, dont la fécondation in vitro, les banques du sperme, les études sur le clonage, et même le marché noir de vente et d’achats d’enfants, avec évidemment des inégalités sociales, puisque les familles riches disposent de plus de ressources pour obtenir des enfants, tandis que les plus démunis ne peuvent pas en avoir (ce qui accentue lourdement la reproduction sociale, au passage), tandis que ce qui ne contribue pas à la reproduction (l’homosexualité) est discriminé. La société dépeinte par Nancy Kress est donc en proie à des bouleversements profonds.

Les points de vue des trois personnages principaux du roman, Shana, Nick et Cameron, se succèdent au fil des chapitres, à la première personne. Il est intéressant de noter que Shana et Cameron parlent au présent, tandis que Nick parle au passé. Cela peut être vu comme un symbole de la fracture générationnelle entre les trois personnages. Cette différence de points de vue permet également de montrer l’individualité et l’idiolecte de chaque personnage, qui vivent et pensent chacun à leur manière : Shana est très crue dans ses paroles, impulsive, parfois violente et prête à tout pour arriver à ses fins, Nick emploie beaucoup de termes scientifiques et est souvent en proie à l’introspection et à la prise de recul, tandis que Cameron est passionné par la danse, et est en proie à une crise existentielle (pourquoi s’est-il retrouvé amnésique ?) et se révèle parfois plus réservé que les autres personnages. Chacun des personnages des Hommes Dénaturés possède sa propre sensibilité, ce qui crée des rapports parfois brutaux lorsqu’ils se rencontrent (notamment Shana et Cameron), et parfois emprunts d’une certaine beauté lors de certains passages (Nick et Shana), que je ne vous dévoilerai pas !

 

Le mot de la fin

 

Les Hommes dénaturés constitue une bonne porte d’entrée dans la fiction longue (et dans la fiction tout court, finalement) de Nancy Kress, avec une société en proie à des crises démographiques et morales profondes et des personnages en quête de vérité, dépeints par un style qui peut s’avérer autant brutal que poétique. Ce roman m’a plu, et m’a donné envie de prolonger mes lectures de Nancy Kress avec ses autres récits publiés en français. J’ai d’ores et déjà lu L’une rêve, l’autre pas, et je compte m’attaquer au Nexus du docteur Erdmann, ainsi qu’à Après la chute ! J’espère également pouvoir lire d’autres traductions de ses œuvres à l’avenir !

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Ombrebones, de La Bouquinerie Imaginaire, de Célindanaé, de Boudicca et de Sphinxou !

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19 commentaires sur “Les Hommes dénaturés, de Nancy Kress

  1. Les retours sur ce roman sont mitigés. Tout comme le sont ceux d’Après la chute que je suis en train de lire et qui me plait bien dans sa première moitié. Et j’ai l’impression que les thèmes sont assez proches dans les deux cas bien que le traitement ne soit pas du tout le même. Je vais peut être me laisser tenter par celui-ci aussi du coup !

    Aimé par 1 personne

    1. Je pense que beaucoup de gens sont dérangés par les thématiques qu’elle aborde. C’est trop proche de notre réalité, trop coup de poing. Personnellement, j’ai trouvé ce livre brillant et important mais j’ai souvent été mal à l’aise pendant sa lecture. Beaucoup doivent s’arrêter à ça, sans chercher plus loin :/

      Aimé par 1 personne

      1. Après travail d’investigation : La finale dans l’antho des Utos 2012 et Martin le mercredi dans le Bifrost spécial Kress.
        2 textes que j’avais trouvé très intéressants.

        Aimé par 1 personne

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