Méfiez-vous du chien qui dort, de Nancy Kress

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un recueil de nouvelles d’une autrice de science-fiction que j’apprécie beaucoup.

Méfiez-vous du chien qui dort, de Nancy Kress

Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service presse des éditions ActuSF, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du recueil !

Nancy Kress est une autrice américaine de science-fiction et de Fantasy née en 1948. Son œuvre est publiée aux États-Unis depuis le début des années 1980 et a remporté plusieurs fois les prix les plus importants de SFF (2 Hugo, 2 Locus, 6 Nebula). En France, ses nouvelles ont d’abord été traduites dans les années 80 dans des revues et des anthologies telles que Fiction ou Univers, ou plus tard dans la série des Isaac Asimov présente, et encore plus tard dans la revue Bifrost (qui lui a d’ailleurs consacré un numéro spécial en Janvier 2018), avec entre temps des parutions dans des anthologies chez Orion ou Oxymore.

Le recueil dont je vais vous parler aujourd’hui, Méfiez-vous du chien qui dort, a été publié en 2020 par ActuSF au format poche, dans la collection Hélios des Indés de l’Imaginaire. Il est constitué de six nouvelles précédemment traduites dans des anthologies épuisées, et réunies par l’éditeur.

Voici la quatrième de couverture du recueil :

« Alors qu’elle est bord de la ruine, une famille investit toutes ses économies dans l’achat d’une portée de chiots génétiquement modifiés pour les vendre. Parce qu’ils n’ont pas besoin de dormir, ils semblent pouvoir devenir des chiens de garde parfaits. 
Mais derrière ce qui semble une bonne affaire guette un investissement raté, des bouches à nourrir, des animaux potentiellement dangereux. Face à ces chiens au comportement étrange et anxiogène, Carol Ann émet des doutes.

Mais qui écoutera les mises en garde de la cadette ? »

Mon analyse du recueil traitera de la manière dont l’autrice aborde les problématiques liées aux biotechnologies dans les cinq premières nouvelles du recueil, puis j’aborderai plus rapidement la nouvelle « Brise d’été ».

L’Analyse

Biotechnologies, responsabilité humaine


Une grande partie des nouvelles du recueil s’interrogent sur les biotechnologies, leurs utilisations possibles, leurs dérives, et l’aliénation qu’elles entraînent.
« Méfiez-vous du chien qui dort », la nouvelle titre, se déroule dans le même univers que L’une rêve l’autre pas. L’autrice montre comment les modifications génétiques peuvent transformer l’être humain et l’éloigner de ses semblables. On l’observe à travers l’image du Sanctuaire, au sein duquel vivent les Insomniaques (appelés Non-Dormeurs dans L’une rêve, l’autre pas), coupés du reste de l’humanité qui les discriminent, malgré les bienfaits qu’ils tentent d’apporter à leur espèce. Les modifications génétiques engendrent alors de nouvelles formes de discriminations et de haines, puisque l’humanité standard se coupe des individus transhumains, améliorés par la science pour accomplir des prouesses qui suscitent la jalousie et la haine.

De par la manière dont elle met en scène une communauté qui s’isole, on peut rapprocher cette nouvelle de « Trinité », où une sorte de secte scientiste, « l’Institut de l’Espoir Biologique de la Dominique », qui tente de prouver l’existence de dieu en effectuant des expériences incestueuses et psychotropiques sur les jumeaux en harmonisant leurs ondes cérébrales (oui oui). Cette nouvelle possède cependant une perspective plus ou moins cosmique, puisqu’elle montre comment une religion scientifique traite de dieu sous un angle empirique, mais aussi cosmiciste, puisqu’un Dieu prouvé par la science remet en question la science humaine et la place de l’humanité au sein de l’univers.

L’enfermement se retrouve aussi dans « Notre mère qui dansez » où une espèce artificielle appelée « Lignée 140 », créée par l’Homme, vit dans un écosystème fermé, alimenté par des bactéries anaérobies. L’autrice montre alors comment l’humanité peut créer de toutes pièces de nouvelles espèces. La nouvelle « La Montagne ira à Mahomet » montre quant à elle comment les biotechnologies peuvent générer des inégalités drastiques dans les populations, puisque grâce au « genescan » d’un individu, c’est-à-dire le séquençage de son génome, il devient possible de connaître quelles maladies il est susceptible de contracter. Les assurances maladie peuvent alors refuser de le prendre en charge s’il tombe malade, et il ne pourra alors pas accéder aux soins, malgré leur évolution. Nancy Kress met en évidence dans cette nouvelle la manière dont la technologie et certaines de ses applications peuvent aggraver les fractures sociales entre les classes dirigeantes et les classes laborieuses, puisque les plus démunis ne sont plus soignés.


L’homme peut également être dépassé par ses créations et ses actes, comme le montrent les nouvelles « Méfiez-vous du chien qui dort », et, où les personnages du récit sont confrontés à des êtres qui les frappent de manière plus ou moins littérale. La nouvelle titre dépeint des chiens à l’intelligence développée (qui a parlé de Rex ?) au point qu’ils ne se lient plus aux humains. « Notre mère qui dansez » met en scène une humanité créatrice d’espèces, qu’elle ne parvient pas toujours à comprendre, comme en témoigne le fait qu’elle la communication entre la Lignée 140 et l’équipage d’humains venus les observer soit difficile et pleine d’angles morts. Nancy Kress, au-delà de l’aspect démiurgique de sa nouvelle, interroge le topos du contact entre humains et espèces extraterrestres, en montrant que même lorsque les aliens sont créés par l’humanité, ceux-ci peuvent être à l’origine de questionnements, quand bien même il leur comportement peut s’avérer prévisible en raison de leur programmation. L’autrice montre alors que la naissance des cultures et des sociétés n’obéit pas véritablement à des lois prévisibles. À noter que la thématique du premier contact s’observe aussi dans les novellas, « Le Bien Commun » et « Le Sauveur » publiées dans le recueil Danses Aériennes, que je vous recommande chaudement. On peut aussi observer que les chiens modifiés par les biotechnologies sont présents ailleurs dans l’œuvre de Nancy Kress, dans la nouvelle « Danse Aérienne » (également publiée dans Danses Aériennes), qui met en scène « Anjel », un chien doué de parole grâce à des modifications cybernétiques et génétiques.

La nouvelle « Trinité » traite également du dépassement de l’être humain par lui-même, puisqu’elle traite d’un clone, Keith, qui découvre sa condition, et se trouve alors réifié par ses sœurs, Seena et Devrie, qui le manipulent pour accomplir leurs objectifs. En effet, Seena, cherche à l’utiliser pour sortir sa sœur de la secte scientifique qui l’utilise comme cobaye. Cependant, Devrie veut se servir de lui pour qu’il participe aux expériences avec elle et l’aide à prouver l’existence de dieu. Cette nouvelle interroge également les limites éthiques liées aux biotechnologies, en évoquant les scandales liés aux expériences sur le clonage du père de Seena et Devrie. Les questions éthiques liées aux biotechnologies sont souvent explorées par l’autrice, que ce soit dans ses nouvelles (encore une fois, le recueil Danses Aériennes traite également de ces thématiques) comme dans ses romans, tels que Les Hommes dénaturés où le manque d’enfants est compensé par des procédés… discutables, disons.

La nouvelle « Des ombres sur le monde de la caverne » interroge quant à elle le domaine de l’art, en décrivant un nouveau support artistique, la « composante-auditoire », ou « c-aud », qui vise à modéliser et stimuler l’activité cérébrale face à des œuvres de fiction pour mesurer leur potentiel de vente. L’art devient alors plus calibré, plus commercial, et vise à produire une gamme d’effets attendus et universels, par opposition à une certaine idée de l’imprévisibilité de l’art. On peut noter que cette nouvelle, tout comme « Trinité », dépeignent la modélisation des ondes cérébrales dans une perspective scientifique, l’une rattachée à la création artistique, l’autre à l’existence de dieu. « La Montagne ira à Mahomet » montre également comment un médecin, le Dr Jesse Randal, qui cherche à aider les patients les plus démunis, se voit piégé et broyé par le système cynique dans lequel il vit et qu’il cherche à rendre plus juste, puisqu’il est illégal de soigner des personnes qui n’ont pas d’assurance-maladie.


L’autrice aborde la question des responsabilités collectives et individuelles des dérives de la technologie. L’humanité apparaît responsable des évolutions sociétales qu’elle engendre par ses avancées scientifiques et des discriminations ou des luttes qu’elles engendrent. « Méfiez-vous du chien qui dort » décrit, à travers le parcours de Carol Ann, la manière dont les Non Dormeurs s’excluent et sont exclus socialement par l’humanité standard qui les hait de plus en plus. Ellee montre également la façon dont les responsables des dérives des modifications génétiques, à savoir les entreprises dénuées d’éthique, cachent les dangers de leurs services tout en les proposant à des personnes peu renseignées. « Trinité » décrit la manière dont les humains sont responsables des dérives de la science, qu’elles soient sectaires ou religieuses, ou qu’elles visent à créer des clones, en montrant comment les personnages qui subissent les expériences ou leur condition de clone sont aliénés, malgré leurs buts nobles, à savoir la recherche de la divinité.

 À l’inverse, dans « Notre mère qui dansez », l’Homme, se voyant seul dans l’univers, s’est donné pour mission de le peupler. Il est donc habité par une pulsion démiurgique qui le conduit à créer de nouvelles espèces et à les observer. L’humanité apparaît alors responsable de la colonisation spatiale d’une part, puisqu’elle est seule à l’opérer, mais également du peuplement des planètes et de la diversité de la vie, d’une certaine manière. Nancy Kress montre alors que si l’humanité peut chercher dieu, elle peut également le devenir. Le récit « La Montagne ira à Mahomet » montre que les médecins sont responsables de leurs patients, et qu’ils par conséquent être accusés de meurtre lorsqu’une opération se déroule mal. La responsabilité médicale s’observe également dans la culpabilité du personnage, mais également dans la manière dont son travail occupe ses pensées, avec le fait qu’il veuille rendre la médecine accessible à tous, et le fait qu’il place son métier au-dessus de toute autre considération, ce qu’on observe dans l’évocation de ses patients. Une autre nouvelle, « Des ombres sur le mur de la caverne », dépeint comment l’être l’humain, par la technologie, peut complètement modifier son rapport à l’art, en le rendant plus calibré, plus accessible. Cet art transformé s’oppose alors à des formes plus exigeantes, moins commerciales, et surtout, il favorise l’émergence de récits archétypaux, topiques, avec une reprise perpétuelle des mêmes motifs narratifs. Cependant, il peut permettre d’aller vers une plus grande universalité de l’art, et interroge la manière le rapport de l’art avec le réel et son aspect illusoire, comme le montrent les réflexions platoniciennes et la mention de l’allégorie de la caverne à la fin et dans le titre de la nouvelle.


Deux nouvelles traitent de la question du divin, « Trinité » et « Notre mère qui dansez ». Les deux nouvelles montrent comment il est possible de lier les questions scientifiques et religieuses, avec une science qui sert une religion basée sur une certaine rationalité, de la même manière que l’Ordo dans la trilogie de La Fleur de dieu de Jean-Michel Ré. L’une s’emploie à démontrer Dieu par des procédés expérimentaux pour convertir les cartésiens et les athées, en ramenant la divinité dans le domaine scientifique, tandis que l’autre s’emploie à résoudre le paradoxe de Fermi, qui pose la question de la solitude de l’humanité dans l’univers par des moyens scientifiques, ceux qui permettent de créer la vie. L’humanité prend alors le relais de son dieu, en assumant ses fonctions démiurgiques et en faisant de l’univers un véritable jardin d’Eden sur lequel elle veille.


La nouvelle qui clôt le recueil, « Brise d’été » apparaît comme une réécriture du conte de la Belle au bois dormant, à travers la description d’une princesse, Eglantine, enfermée dans son domaine par une « Haie » qui tue les princes qui tentent de la sauver. On a là encore le motif de l’enfermement, avec les buissons qui isolent la princesse et la coupent du reste du monde. L’isolement transforme également son statut social, puisque comme le personnel qui la sert est endormi, elle doit subvenir seule à ses besoins, ce qui lui permet alors de découvrir une forme de magie, mais je ne peux pas vous en dire plus.

Le mot de la fin


Méfiez-vous du chien qui dort est un recueil de nouvelles dans lequel Nancy Kress aborde les questions éthiques et sociétales posées par les biotechnologies. Les récits dépeignent des sociétés plus ou moins proches dans l’avenir, au sein desquelles le progrès scientifique provoque une aliénation des classes laborieuses, qui ne peuvent plus se soigner convenablement, une approche scientiste de la religion, ou encore un changement dans la manière de concevoir l’art. L’autrice réécrit également le conte de la Belle au bois dormant, et prolonge l’univers de L’Une rêve, l’autre pas.

Si vous souhaitez découvrir la plume de Nancy Kress ou si vous aimez la lire, je vous recommande ce recueil !

Si l’œuvre de cette autrice vous intéresse, je vous recommande aussi L’Une rêve, l’autre pas, Les Hommes dénaturés, Danses Aériennes . J’ai également interviewé l’autrice

Vous pouvez également consulter les chroniques de Boudicca

Un commentaire sur “Méfiez-vous du chien qui dort, de Nancy Kress

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s