Les Voiles d’Azara, de Charlotte Bousquet

Salutations, lecteur. Il y a plus d’un an, je t’ai parlé des Masques d’Azr’Khila, première partie de Shahra, diptyque de Fantasy orientale de Charlotte Bousquet. Aujourd’hui, je vais te présenter la seconde moitié de ce cycle.

Les Voiles d’Azara

Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos. Je remercie chaleureusement Estelle Hamelin pour l’envoi du roman !

Charlotte Bousquet est une autrice française née en 1973. Elle est philosophe de formation, et elle a soutenu une thèse sur les mondes imaginaires à la Sorbonne. Elle rédige également des articles de philosophie et a collaboré à la revue Faeries, spécialisée dans le genre de la Fantasy, aux éditions Nestiveqnen, entre 2000 et 2007. En tant qu’autrice de fiction, elle pratique les genres du policier, de la Fantasy, du fantastique, et elle écrit également pour la jeunesse. Ses récits ont remporté plusieurs prix, notamment le prix Elbakin en 2010 et le prix des Imaginales en 2011 pour Cytheriae, deuxième roman de la trilogie de L’Archipel des Numinées, un cycle de Dark Fantasy disponible aux éditions Mnémos. Ce cycle a d’ailleurs été réédité, dans une intégrale revue et corrigée par l’autrice en 2019.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Les Voiles d’Azara, est le second tome du diptyque Shahra. Il est paru en Octobre 2020 aux éditions Mnémos.

En voici la quatrième de couverture :

« Malik est aux abois. La magie des kenzi ne suffit plus à nourrir son corps ravagé. Pour protéger la caravane de sa folie, Aya Sin n’a d’autre choix que d’accepter son héritage. Prête à tout pour retrouver Riwan, Djiane guide la troupe vers le nord – peu importent les morts et les larmes. En pleine tempête de sable, Tiyyi retrouve Arkhane, gravement blessée, et ses compagnons.

Pendant ce temps, l’Asag s’étend lentement, corrompant les terres. À sa source, Kerfou, le dieu dément que nul ne semble pouvoir arrêter… »

Dans mon analyse du roman, j’évoquerai d’abord la manière dont l’autrice fait monter les enjeux de son intrigue et développe son univers, avant de traiter l’évolution de ses personnages, dans leur aliénation comme dans leur libération.

L’Analyse

Montée des enjeux, développement de l’univers


Charlotte Bousquet fait grimper les enjeux de son intrigue et développe l’univers de Shahra.

Ainsi, l’autrice traite du désir d’immortalité de Malik, l’antagoniste du récit, en montrant son lien au dieu maléfique Kerfou, qui cherche à se réincarner pour semer le chaos, et à « l’asag », l’épidémie qui menace de détruire le monde. La confrontation de Tiyyi, Arcane, Djianne et Aya Sin avec Malik a donc pour enjeu le sort des kenzi malmenés et torturés par Malik, de Shahra que Kerfou compte ravager, et, celui des dieux mis en danger par Kerfou et sa révolte contre eux. Les Voiles d’Azara décrit donc un conflit d’envergure, qui prend pour enjeu le sort du monde, qui ne repose que sur les personnes capables de s’opposer à Malik et à Kerfou (j’y reviens plus bas).

Le roman comporte également des interludes où Simba, le « dernier souverain du royauma d’Awda » relate son histoire et celle de son royaume ravagé par l’Asag, en évoquant son frère, Bintou, et son amant, Anou. Ces interludes permettent d’approfondir l’univers du roman, et de montrer comment cette épidémie détruit des civilisations, c’est-à-dire des individus, mais aussi des cultures, puisque des « dyns », des poésies spontanées et spirituelles marquées par leur lyrisme, leur brièveté et leur caractère oral, disparaissent avec la chute du royaume.

Comme dans Les Masques d’Azr’Khila, l’autrice met en évidence l’importance des dyns, celles que les héroïnes prononcent, mais aussi celles qui les concernent, qui marquent l’importance des prophéties dans le roman (j’y reviendrai), ainsi que la part de la spiritualité dans l’univers de Shahra. Les dyns constituent alors des moments d’émotion et de réflexion et montrent l’évolution des personnages. Leur caractère oral s’observe quant à lui dans les séquences de voyelles plus ou moins longues qui reviennent, « eya », « eyo », « ooo », qui montrent qu’elles sont scandées par leurs énonciateurs.

Les dyns renforcent aussi l’ancrage du roman dans la Fantasy orientale. Pour rappel, la Fantasy orientale désigne les récits de Fantasy qui se déroulent dans des mondes alternatifs d’inspiration extra-européenne et orientale (arabe, perse…). Par exemple, Or et nuit de Mathieu Rivero se déroule dans un monde alternatif inspiré par Les Milles et une nuits, puisqu’il met Shéhérazade en scène, tandis que Lames Vives d’Ariel Holzl et La Rose du prophète de Tracy Hickman et Margaret Weis se déroulent dans des mondes alternatifs d’inspiration arabe.

Développement des personnages, aliénations, libérations


Le premier volume de Shahra montrait des personnages brisés par leur passé ou leur parcours (ou même les deux), et dépossédés d’eux-mêmes. Ainsi, Djiane, femme assassin formée par son père et éprise de liberté, a été mariée de force à un homme qui a tué son véritable amour et sa jument, ce qui l’a contrainte à fuir son emprise pour tenter de ressusciter son amant, ce que Malik lui promet en échange de son aide. Tiyyi a vu sa famille et son peuple se faire massacrer puis réduire en esclavage avant de s’échapper pour rejoindre Kele’r Kwambe, un immortel qui cherche à devenir humain, qui se trouve donc totalement à l’opposé de Malik, et qu’elle cherche à aider du mieux qu’elle peut, même cela implique sa mort. Arkane était une personne intersexe qu’on a mutilée pour la forcer à devenir une femme, et se trouve donc littéralement dépossédée d’une partie d’elle-même. Aya Sin se trouve sous l’emprise de Malik et d’une addiction à une drogue, « l’aziram ».

Dans Les Voiles d’Azara, Charlotte Bousquet montre comment ses personnages se libèrent et affrontent leur passé ou ce qui les aliène.

En effet, Aya Sin parvient à se défaire de son addiction, découvre qu’elle est Élue par Azara, la déesse de la magie de l’univers de Shahra, qui l’aide à se libérer de l’influence toxique de Malik. Elle prend également conscience du danger qu’il représente pour son entourage, mais aussi pour le monde entier et de la manière dont il détruit les kenzi (des individus dotés de pouvoirs magiques) qu’il prend littéralement dans ses filets magiques pour absorber leur énergie vitale et préserver son corps de la vieillesse, quitte à briser des vies. Le regard d’Aya Sin, puis ceux de Djiane, de Tiyyi et d’Arkane mettent en évidence la noirceur de Malik, prêt à tout pour arriver à ses fins, comme le montrent certaines séquences particulièrement violentes et presque horrifiques lors desquelles il vide d’un coup certaines de ses victimes. On remarque d’ailleurs que l’aspect physique de Malik se dégrade de plus en plus, à mesure que sa mortalité s’affirme et le frappe, ce que mettent en évidence des descriptions de son aspect physique de plus en plus monstrueux. Cette prise de conscience s’accompagne de violences toujours plus extrêmes. Sans rentrer dans les détails, cela culmine dans les dernières pages du roman, lors desquelles il décime en masse les êtres vivants, humains comme animaux, qui font partie de sa caravane.

Si Les Masques d’Azr’Khila mettait en scène ses personnages principaux de manière individuelle et séparée, Les Voiles d’Azara se concentre sur leur réunion et leur destin commun. Tiyyi, Djianne et Arkane sont en effet désignées par une prophétie qui les conduit sur le chemin de Malik, qui cherche à se servir d’elles pour atteindre l’immortalité. Alors qu’elle se trouve dans le désert Tiyyi, qui a quitté Keler’Kwambe pour trouver un moyen de le rendre mortel, croise la route d’Arkane, puis elles rencontrent Djianne et Aya Sin. Ces dernières sont rattachées à Malik et doivent lutter contre son influence, mais aussi les dissensions qu’il sème dans sa caravane pour garder la mainmise sur les kenzi qu’il exploite. Ainsi, si le premier volume de Shahra montrait les parcours individuels de chacun des personnages, ce second tome met en scène leur parcours commun et ce qu’elles s’apportent les unes aux autres.

On observe que Charlotte Bousquet développe ses personnages grâce à leur rencontre et leur quête mutuelle contre Malik et Kerfou. Tiyyi découvre ses capacités magiques et la manière dont ils se rattachent à la nature et au don de la vie, puisqu’elle est capable d’acquérir les capacités de ceux qui meurent autour d’elle, animaux inclus (oui oui). Arkane retrouve la part d’elle-même qu’elle a perdue. Djianne remet en question ses choix moraux et son objectif, ressusciter son amant perdu, et se confronte au deuil qu’elle doit faire. Aya Sin s’affranchit de l’emprise de Malik et lutte contre lui. De manière générale, les quatre femmes retrouvent la liberté après en avoir été dépossédées. Leur combat contre Malik se mue alors en quête d’elles-mêmes, et même en combat moral contre elles-mêmes, puisque les pouvoirs de Tiyyi lui posent un problème moral parce qu’elles impliquent une sorte de vampirisation de l’esprit, Djianne cherche à accomplir l’impossible avec l’aide d’un être abject, et qu’Arkane se livre à un véritable débat intérieur.

Le développement des personnages passe également par une exploration de leur rapport à la Nature et aux animaux. Arkane est en effet accompagnée par un âne « courageux », Fhul, qui l’aide à traverser le désert, Tiyyi s’est liée à un loup-papillon, ou « lycaon », Enno, avec lequel elle chasse et combat, et Djiane monte des chevaux qu’elle chérit, à l’image de Zina, qu’elle a perdu en même temps que son amant, ou d’Âmel, qui lui montre des signes d’affection. L’autrice associe donc un animal à chacune d’entre elles, ce qui marque leur proximité avec la nature, mais elle leur rattache également un animal tutélaire, le grand « vautour noir à tête rouge », qui symbolise le fait que la déesse Azr’Khila les guide, géographiquement et spirituellement. Le roman montre donc les liens que ses héroïnes entretiennent avec la nature, et à travers elle, avec la déesse qui les a élues. Cependant on peut néanmoins que la Nature met parfois les héroïnes à l’épreuve, avec par exemple les tempêtes de sable que Tiyyi et Arkane doivent affronter dans le désert, ou leur confrontation avec des ghoules.

Charlotte Bousquet mobilise le topos de la prophétie, classique en Fantasy, mais elle le subvertit. En effet, elle fait coexister deux prophéties, l’une, vraie, qui veut que Tiyyi, Arkane et Djiane sauvent Shahra de Malik, et l’autre, fausse, énoncée par Aya Sin à Malik pour lui donner de faux indices dans sa quête d’immortalité. Le roman joue donc avec le topos de la prophétie pour créer un effet d’ironie dramatique autour de l’antagoniste, qui est bercé d’illusions quant à la véracité des paroles d’Aya Sin. La prophétie mise en scène dans Shahra désigne toutefois de véritables Élues, désignées par Azr’Khila puisque Tiyyi, Arkane et Djiane portent des titres qui les désignent. « Cent Vies » désigne les pouvoirs de Tiyyi, « Deux Fois Née » met en évidence la mort puis la résurrection symbolique d’Arkane et « Déjà Morte » montre que Djiane a été tuée par son passé. De la même manière, Aya Sin est choisie par Azara. Charlotte Bousquet met donc en scène des personnages Élus, mais dont le rôle est floué par des fausses prophéties. Le faux Élu, ou Élu artificiel, est un type de personnage que l’on rencontre assez fréquemment en Fantasy, parce qu’il permet de jouer avec les codes du genre. Mériane de la série Les Dieux Sauvages  de Lionel Davoust en est une, au même titre que Jonas Alamänder dans Le Cycle d’Alamänder d’Alexis Flamand, par exemple.

Si le récit est marqué par un certain manichéisme, on peut remarquer que Malik est le jouet d’une puissance qui le dépasse et se nourrit de sa rancœur contre son père et de son ambition.

Le mot de la fin


Les Voiles d’Azara clôt le diptyque Shahra en explorant la manière dont des individus peuvent se libérer des emprises toxiques et d’un passé envahissant au sein d’un univers de Fantasy orientale développé, marqué par des liens étroits entre ses personnages et la nature et une spiritualité forte.

Charlotte Bousquet décrit l’émancipation de ses quatre héroïnes, qui luttent contre le sorcier Malik, qui menace de détruire le monde, mais également contre elles-mêmes, en se confrontant à leur passé, qu’elles parviennent à dépasser pour s’affirmer en tant qu’Élues des déesses qui les ont désignées.

Si vous voulez lire une Fantasy orientale pleine de spiritualité, je ne peux que vous recommander la lecture de ce cycle !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Fantasy à la carte, Dreambookeuse, Chut Maman Lit

5 commentaires sur “Les Voiles d’Azara, de Charlotte Bousquet

  1. Ta chronique done très envie mais je n’avais pas accroché au premier tome, malgré des thématiques et un décor intéressants. J’avais trouvé l’intrigue un peu brouillonne et les personnages trop manichéens et un peu fades. Tant mieux si ça se complexifie dans le tome 2 !

    Aimé par 1 personne

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