L’Appel des grands cors, de Thibaud Latil-Nicolas

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du dernier tome de Chevauche-Brume.

L’Appel des grands cors, de Thibaud Latil-Nicolas


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos. Je remercie chaleureusement Estelle Hamelin pour l’envoi du roman ! Ensuite, il s’agit de la chronique d’un tome trois. Je ne ferai donc pas de rappel concernant l’univers, et je risque fortement de spoiler les événements des deux premiers volumes. Si vous voulez en savoir plus sur l’univers des romans, vous pouvez lire mes chroniques de Chevauche-Brume et Les Flots sombres.

hibaud Latil-Nicolas est un auteur français passionné par les littératures de l’imaginaire. Son premier roman, Chevauche-Brume, est paru en Février 2019 chez Mnémos, dans le cadre des Pépites de l’Imaginaire, une opération éditoriale conjointe des Indés de l’Imaginaire (ActuSF, les Moutons Électriques et Mnémos) qui vise à présenter de nouveaux auteurs.

L’Appel des grands cors, paru en 2021, conclut la trilogie Chevauche-Brume. Comme ses deux prédécesseurs, son illustration de couverture est réalisée par Qistina Khalidah. Je vous encourage d’ailleurs à aller consulter son ArtStation.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« Le Bleu-Royaume n’a jamais été aussi menacé. Pourtant, face à l’ennemi qui les met en péril, les grands seigneurs sont incapables de lui opposer un front uni. Dispersés dans des entreprises contraires, les royaumes des hommes tentent de nouer des alliances fragiles tandis qu’ailleurs, des hordes de créatures d’encre déferlent sur les contrées, ravageant villes et villages. Le chaos s’empare du pays et le culte d’Enoch, loin de rassembler les peuples, les dresse les uns contre les autres. Seuls les Chevauche-Brume seraient capables d’opposer une résistance efficace contre le chaos qui s’empare du pays. Mais leurs forces suffiront-elles ? »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont Thibaud Latil-Nicolas décrit une humanité désunie et les guerres qu’elle doit livrer.

L’Analyse


Humanité désunie, guerres meurtrières et monstrueuses


L’Appel des grands cors démarre après les événements des Flots sombres. La compagnie des Chevauche-Brume est donc prise pour cible par le nouveau gouvernement théocratique et autoritaire instauré par l’Enochdil Juxs, qui tient sous son emprise le jeune roi Théobane. L’autorité politique et religieuse du Bleu Royaume décide donc d’engager une guerre de très (trop ? j’y reviens plus bas) grande ampleur contre Saléon, Murtion, Quintaine, et tous leurs compagnons, considérés comme des hérétiques, mais aussi contre toutes les puissances qui contesteraient le pouvoir de Juxs ou protègeraient les Chevauche-Brume. Ces derniers cherchent quant à eux des moyens de contrer la menace des mélampyges, qui risquent d’envahir le monde et de détruire l’humanité. Cependant, l’humanité s’avère divisée et ne peut opposer un front uni face aux créatures d’encre, puisque le Bleu Royaume cherche à détruire de supposés hérétiques et conquérir des territoires pour asseoir sa domination. Cela pousse par exemple l’Eterlandd à se préparer à deux guerres différentes, l’une contre des êtres humains, et l’autre contre des monstres.

La narration est prise en charge par une multitude de personnages point de vue, disséminés dans différents lieux du Bleu Royaume, de l’Eterlandd ou d’ailleurs. En Eterlandd, on suit Berak, baron de Ferbourg, sa fille Émélia, atteinte d’une infirmité qui ne l’empêche pas de livrer bataille et d’assurer la gestion du domaine de son père, et Hondelbert, le charismatique et impressionnant haut-suzerain qui possède une épée appelée « Feuleuse », qui siffle lorsqu’elle frappe ses ennemis (oui oui). Thibaud Latil-Nicolas nous donne aussi les points de vue des Chevauche-Brume, tels que Jerod, Varago et Barbelin, partis à Crevet trouver un moyen efficace de lutter contre les mélampyges, ceux des membres de la compagnie restés à Barberon, tels que Saléon, Murtion, Quintaine, Cagna, ou encore Belon, mais aussi les membres de la neuvième compagnie restés à Crevet, tels que Franc Caquet, devenu Frère Longin, ou l’inénarrable Esquiche-Poussière. On dispose également des points de vue des guerrières du Longemar, telles que les doryactes Danbline, Annom, Cebritea, l’aspidacte Malandie, et la duchesse Myrelle de Verne, de l’Exarque Théodra et d’Ophélie, la capitaine la Frondeuse, le navire qui a permis de lutter contre le monstre marin des Flots Sombres. Tous ces personnages point de vue constituent les protagonistes du récit, auxquels s’opposent les antagonistes (oui oui), que l’auteur nous fait également suivre. Ainsi, on dispose de la perception de Théclin, traître parmi les Chevauche-Brume envoyé par Juxs, dont on observe le mode de pensée fanatique, de même que l’ambition, la violence et le sadisme démesurés de son subordonné, Kernon.

Deux personnages forcés d’accompagner Juxs s’avèrent ambivalents, le Dauphin Théobane, qui règne théoriquement sur le Bleu Royaume mais est influencé par l’Enochdil, qui dirige de facto le pays. Théobane observe néanmoins la dégradation de son royaume, ainsi que la nécessité et les moyens très discutables de la guerre menée par Juxs, ce qui le pousse à sortir peu à peu de l’enfance et de ses illusions vis-à-vis des conflits militaires qu’il héroïsait.

Le Dauphin avait espéré trouver là les guerriers des mythes et légendes, les porteurs de glaive stoïques sobrement parés d’un bandage rougi sur le front, les lanciers fiers, contraints de maintenir leurs armes fichées en terre de la main gauche, la droite étant maintenue par une écharpe soigneusement lissée. Mais rien de tout cela n’était vrai. À la place, Téobane découvrait un amas de corps souffrants, des entrailles bleues, des visages blêmes, parfois si défigurés qu’ils semblaient appartenir à des créatures surnaturelles et maléfiques. Et puis il y avait l’odeur. Ce n’était pas celle de la charogne car les morts étaient éloignés des souffrants avec empressement, comme s’ils avaient donné à ceux-ci un mauvais exemple qu’il ne fallait en aucun cas imiter. Non, c’était un parfum bien plus terrible : celui du cadavre frais, une fragrance doucereuse et incommode qui, si elle ne pèse pas sur la gorge comme celle de la chair putréfiée, semble alerter celui qui la perçoit et lui lancer un avertissement. Ici, on meurt. Ne t’approche pas.

Ce passage montre toute la désillusion du Dauphin quant à la guerre en deux moments, le premier qui présente une image d’Épinal de héros épiques caractérisés par la sobriété et l’édulcoration de leurs blessures qui apparaissent bénignes, et surtout cachées par un « bandage » et une « écharpe » qui empêche de les voir. Le deuxième mouvement, amorcé par une fracture (sans mauvais jeu de mot) de ces illusions, montre toute l’étendue de la violence des combats, qui convoque une vision d’horreur, avec des corps caractérisés par la souffrance et désignés par des synecdoques  qui les déshumanisent, telles que « des entrailles bleues » et « visages blêmes ». Cette déshumanisation se poursuit d’ailleurs lorsque les soldats blessés sont comparés à des monstres. L’auteur convoque ensuite l’odeur des corps mutilés par la bataille en décrivant la peur qu’elle engendre, après une épanorthose. Théobane voit ainsi la guerre pour ce qu’elle est, et non plus comme un fantasme d’enfant qui joue avec des soldats sur des cartes militaires et héroïse les batailles. On remarque d’ailleurs que les descriptions des corps blessés ou morts font écho à certaines des inspirations de l’auteur, à savoir les récits de rescapés de la Première guerre Mondiale, comme Le Feu d’Henri Barbusse. Le déroulement de la guerre et ses conséquences entraîne des bouleversements profonds chez le jeune roi, qui remet peu à peu en cause les agissements de Juxs, mais est marqué par les horreurs qu’il découvre.

Il me fend le cœur, ce gamin. Il a des joues de bébé et un regard de mourant.

Le marquis De Lancenys est aussi un personnage ambivalent. En effet, s’il est un militaire soumis à l’autorité de Juxs, il remet les consignes du chef religieux en question, parce qu’il sait qu’elles ne peuvent mener qu’à la catastrophe. Il apparaît alors comme un soldat qui tente de faire du mieux possible, malgré les maigres moyens matériels et humains dont il dispose et les tensions engendrées par les fanatiques religieux d’Enoch.

La pluralité des personnages points de vue marque donc la désunion de l’humanité, mais elle permet aussi d’instaurer une part d’ironie dramatique. Par exemple, les Chevauche-Brume ne savent pas que le régent Poltrick a été tué et que Juxs a pris le pouvoir et les considère comme des hérétiques, ce qui les empêche de se préparer à leur conflit contre leur propre pays. De la même manière, ils ne savent pas non plus que Théclin est un traître à la solde de l’Enochdil et se trouve au service de Kernon, ce qui conduit Jerod et ceux qui l’accompagnent à un destin tragique.

Cette multitude de points de vue permet aussi de saisir les sentiments que les personnages entretiennent les uns pour les autres, et montre par exemple la solidarité, la camaraderie et l’empathie profonde dont font preuve les Chevauche-Brume, qui tentent de rester unis face au déchaînement de violence qui les prend pour cible. Certains personnages portent aussi ces valeurs au sein de la faction de l’Enochdil, avec frère Gousier, un moine qui accompagne le marquis De Lancenys et ressent de la compassion pour tous les blessés et tente de compenser le manque de matériel des soldats. Plus surprenant, elles se trouvent aussi dans le personnage de l’Esquiche-Poussière, lorsqu’il évoque son passé, mais je ne peux pas vous en dire plus. Comme dans les deux volumes précédents, la camaraderie qui règne au sein de la compagnie des Chevauche-Brume donne lieu à des dialogues parfois touchants et des répliques très bien senties.

L’auteur développe son univers, à travers les descriptions de l’Eterlandd, plus avancé technologiquement que le Bleu Royaume, puisque ses soldats sont équipés d’arquebuses et de pistolets à rouet, par opposition aux haquebutes , plus anciennes et moins efficaces. On découvre aussi les différents clans des doryactes, les guerrières nomades du Longemar, chacun doté d’une spécialité. Ainsi, les doryactes Kheree cherchent à déstabiliser leurs adversaires par des actions de guérilla et d’assassinat, celle de Shuurga utilisent des armes à poudre, les messagères de Salki sont les plus efficaces, les guerrières d’Ekh privilégient le combat au corps à corps, et les doryactes de Sar protègent le Longemar contre les invasions barbares. Thibaud Latil-Nicolas détaille aussi le mode des vie des doryactes, qui inverse les rôles genrés et montre des hommes au foyer et des femmes guerrières qui refusent le sexisme dont font preuve les étrangers.

Le Bleu Royaume est quant à lui en proie à une grande crise, avec la menace des mélampyges, mais aussi les bouleversements politiques liés à la prise de pouvoir de Juxs, qui instaure une forme de théocratie autoritaire, qui s’avère un régime de terreur au sein duquel les autorités religieuses fanatiques et fanatisées gagnent en pouvoir et éliminent brutalement leurs opposants. Le personnage de Kernon, dans sa pratique de la torture et les exactions qu’il commet, incarne et illustre cette tendance du régime.

Théclin fut agrippé par les cheveux, retourné et mis face à la table. Kernon envoya son visage se fracasser contre le plateau à de multiples reprises. Entre chaque coup, il proféra une excuse d’une voix volontairement outrée. La vaisselle vibra plus fort sous le visage de Théclin qu’elle ne l’avait fait sous la paume de Vakir. La peau fut écorchée, le cartilage brisé, les traits tordus ; une giclée de sang finit par dessiner un motif abstrait lorsque le nez céda.

Cependant, la brutalité du pouvoir de Juxs ne lui permet pas de remporter les différents conflits dans lesquels il se lance. En effet, il apparaît vite dépassé par l’ampleur des guerres qu’il veut mener et prend de plus en plus de décisions hasardeuses et ignorantes de la logistique. L’auteur met l’accent sur son importance, en montrant les difficultés de ravitaillement en nourriture et en matériel, nécessaires pour que les soldats soient bien équipés, ce que Juxs néglige complètement, de même que les réflexions de stratégie militaire. L’Appel des grands cors montre donc qu’uneguerre ne s’improvise pas, même lorsqu’on dispose de 60 000 soldats et de la prétendue bénédiction de dieu, et surtout quand on décide d’éliminer des officiers compétents.

La guerre contre  le Bleu Royaume s’avère ainsi atroce pour tous les belligérants, qui savent que les pertes seront (très) lourdes. Les batailles, mais aussi la fuite des Chevauche-Brume, poursuivi par l’armée de Juxs depuis Barberon, comporte des moments de bravoure tragique, parce qu’ils signent souvent la mort de certains personnages que je ne nommerai pas, mais dont j’ai beaucoup aimé le parcours.

Le roman met aussi l’accent sur des questions d’honneur bafoué, de désaveu et de culpabilité et de rédemption, qui frappent Murtion, banni de l’Eterlandd, qui peut possiblement se racheter en aidant Hondelbert à affronter les mélampyges et le Bleu Royaume, et Danbline. Celle-ci doit porter le « Temdeg Khar », une marque de déshonneur dont elle doit se départir en accomplissant un acte de bravoure, sans arc pour garder ses distances. Ces deux personnages sont tous les deux frappés par une forme d’injustice et doivent se confronter au regard et parfois à la violence d’autrui.

« La pioche t’allait bien tout à l’heure… Tu n’es pas digne de porter une épée. »

Murtion hurla quand le bâton s’écrasa à plusieurs reprises et lui fracassa la main droite. Il sentit ses os se rompre, sa peau bâiller sous la violence du choc. La sueur lui monta au front et la nausée l’envahit.

D’une certaine manière, Théclin est aussi frappé par la culpabilité, mais celle-ci s’avère réelle et concerne un meurtre, et ronge le personnage et le dépossède de tout espoir de rédemption.

Je terminerai cette chronique en évoquant rapidement et sans spoil le destin du personnage de Jerod, qui devient un martyr, et dont la magie permet d’en apprendre plus sur les Hondourmans et les hordes de créatures d’encre grâce à ses conflits intérieurs.

Le mot de la fin


L’Appel des grands cors clôt la trilogie des Chevauche-Brume avec brio. Thibaud Latil-Nicolas dépeint un monde en proie à deux crises simultanées, la menace des mélampyges qui déferlent sur les humains et les tuent, mais aussi celle du Bleu Royaume devenu une régime théocratique autoritaire placé sous la coupe de Juxs, qui se lance dans une guerre contre la compagnie des Chevauche-Brume, taxés d’hérésie.

Saléon, Murtion, Quintaine et tous leurs compagnons doivent ainsi faire face à ces deux menaces lors de batailles et de fuites parfois perdues d’avance, ce qui engendre des batailles et des pertes tragiques. L’auteur met ainsi l’accent sur la bravoure, la solidarité, la camaraderie et le sens du sacrifice de ses personnages. Il insiste également sur le déroulement d’une guerre, avec sa part de logistique et de stratégie militaire.

Si vous avez lu les deux premiers volumes de Chevauche-Brume, lancez-vous dans cette formidable conclusion !

Vous pouvez également consulter les chroniques de L’Ours Inculte, Geekosophe, Yuyine, Fantasy à la carte, Dionysos, Boudicca, Célindanaé

3 commentaires sur “L’Appel des grands cors, de Thibaud Latil-Nicolas

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