Les Flots sombres, de Thibaud Latil-Nicolas

Salutations, lecteur. Il y a un peu plus d’un an, je te parlais de Chevauche-Brumes, un premier roman de Fantasy écrit par un auteur très prometteur. Aujourd’hui, je vais vous parler de sa suite.

 

Les Flots sombres, de Thibaud Latil-Nicolas

mnemos770-2020

Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie pour l’envoi du roman !

Thibaud Latil-Nicolas est un auteur français passionné par les littératures de l’imaginaire. Son premier roman, Chevauche-Brumes, est paru en Février 2019 chez Mnémos, dans le cadre des Pépites de l’Imaginaire, une opération éditoriale conjointe des Indés de l’Imaginaire (ActuSF, les Moutons Électriques et Mnémos) qui vise à présenter de nouveaux auteurs.

Chevauche-Brumes a été dans l’ensemble très bien reçu par le public. Sa suite, Les Flots sombres, aurait dû sortir en Mars 2020, mais suite à une certaine pandémie mondiale, sa parution a été repoussée au mois de Mai. Comme son prédécesseur, il dispose d’une couverture réalisée par Qistina Khalidah, et comme toujours, je vous recommande de jeter un œil à son Deviantart. Récemment, elle a également réalisé les couvertures de L’Ombre des arches de Vincent Mondiot et des Six Cauchemars de Patrick Moran.

En voici la quatrième de couverture :

« Les Chevauche-Brumes ont déserté les légions royales du Bleu-Royaume pour aller traquer les créatures maléfiques issues du brouillard noir : désormais dispersées aux quatre coins du monde, elles attaquent les populations civiles sans défense. Tandis que les réfugiés affluent à Antinéa, la capitale, et exacerbent les rivalités entre le régent du royaume et le clergé d’Enoch, sur mer, un monstre terrifiant fait des ravages parmi les navires. Les anciens de la neuvième compagnie pourront-ils faire face à tous ces périls ? Se déroule dans le même univers que Chevauches-Brumes mais peut se lire indépendamment. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai d’abord de l’univers, de la narration et des personnages, puis je m’intéresserai aux thématiques politiques et religieuses traitées par Thibaud Latil-Nicolas.

 

L’Analyse

 

Univers, narration, et personnages

 

Les Flots sombres fait suite à Chevauche-Brumes.  La lecture de ce premier roman peut donc s’avérer nécessaire pour apprécier Les Flots sombres, mais je pense qu’il est tout à fait possible de tenter l’expérience, puisque les événements de Chevauche-Brumes sont rappelés dans le prologue, ce qui permet au lecteur novice de ne pas être totalement perdu.

A la fin de Chevauche-Brumes, Saléon a créé la compagnie des Chevauche-Brumes, destinée à combattre et détruire les « mélampyges », créatures monstrueuses issues de la « brume d’encre » désormais dissipée. L’Ordre des Chevauche-Brumes, fondé à partir de la neuvième compagnie du Bleu Royaume et des doryactes, des femmes guerrières du Longemar, s’émancipe alors du pouvoir étatique de son royaume, et donc de sa vocation à servir sous les ordres de son dirigeant, pour défendre les plus démunis contre les attaques des mélampyges.

On peut alors constater que les Chevauche-Brumes visent à servir non plus les représentants du pouvoir de l’état, mais son peuple, contre un danger considéré comme mortel, monstrueux et absolu, ce qui est légitime, puisque . Cependant, leur légitimité est contestée par la religion et une partie du pouvoir étatique (on y reviendra), parce qu’ils sont considérés comme des déserteurs qui contestent l’autorité. Thibaud Latil-Nicolas montre ainsi comment la bravoure chevaleresque se confronte aux velléités politiques et religieuses.

Narrativement, le roman se concentre sur la manière dont les Chevauche-Brumes sont perçus par les pouvoirs politiques et religieux, puis leur affrontement avec la créature marine aux côtés d’Ophélie et de son équipage, qui se clôt avec le roman. Une intrigue plus vaste se tisse cependant à Antinéa, où d’importantes luttes de pouvoirs se jouent (j’y reviendrai). Cette intrigue se poursuivra dans les volumes suivants, et explorera probablement les conséquences des luttes de pouvoir au sein du Bleu Royaume, à la fois politiques, mais aussi dans la lutte contre les mélampyges, ce que montre l’épilogue du roman, qui donne des indices sur la suite des aventures des Chevauche-Brumes.

Les points de vue multiples du roman, avec les Chevauche-Brumes tels que Saléon, Murtion, Quintaine, le tout jeune roi Théobane, le régent Poltrick, l’Exarque Theodra, la capitaine Ophélie, ou encore le religieux Juxs et ses sbires nous permettent de saisir les enjeux du récit et la manière dont les différentes factions cherchent à prendre le pouvoir ou à le conserver. Cette multitude de points de vue montre également l’intériorité sordide et fanatisée de certains personnages, notamment Juxs et ses sbires, qui se trouvent totalement aliénés par leur extrémisme religieux.

Les mélampyges semblent capables d’évoluer, puisqu’on voit qu’ils peuvent adopter des stratégies, pour coordonner leurs assauts par exemple, ou obéir à des supérieurs. Thibaud Latil-Nicolas introduit également de nouveaux monstres, tels que des colosses en armure qui sont capables de commander aux hordes de créatures d’encre, mais également des bêtes qui semblent avoir muté au contact des « puits noirs ». Ces mystérieuses sources de pouvoir magique attirent les mélampyges et semblent capables d’influer sur le vivant, comme on peut l’observer avec la créature marine à laquelle les Chevauche-Brumes vont se confronter en mer, à bord de La Frondeuse, en compagnie de la capitaine Ophélie et de son équipage, ou la bête confrontée et capturée à Barberon.

Thibaud Latil-Nicolas montre alors comment la dissipation de la brume d’encre influe l’écosystème de son monde, en montrant comment les « puits noirs », qui peuvent apparaître comme une source de pollution, qui altère littéralement les écosystèmes, corrompt les milieux naturels et les espèces animales. Cette corruption de la nature par la magie peut rappeler les anomalies décrites par Lionel Davoust dans Les Dieux Sauvages, les rebuts des Mondes-Miroirs de Vincent Mondiot. Les mélampyges et les puits noirs, par la corruption et les morts qu’ils engendrent, donnent également lieu à des scènes horrifiques, notamment lorsque les Chevauche-Brumes les confrontent en compagnie de Druon, ou lorsque la capitaine Ophélie fait face au monstre marin pour la première fois.  Les affrontements entre les créatures d’encre et les Chevauche-Brumes donnent également lieu à des scènes d’action que j’ai beaucoup appréciées et qui donnent à voir le travail de coordination et la bravoure de la compagnie.

L’auteur développe son univers, et fait découvrir de nouvelles contrées à son lecteur. On peut ainsi observer les Îles Jumelles, la Biscale et Pastidie, territoires marins et partenaires commerciaux du Bleu Royaume où règne Theodra, l’Exarque. C’est d’ailleurs cette dernière qui confie à Ophélie la mission de tuer le monstre marin qui bloque les routes commerciales à cause des destructions de navire qu’il engendre. Les Flots sombres nous en apprend également plus sur la fondation de la contrée du Longemar, et notamment la manière dont le corps d’armée des doryactes a été créé, sur la manière dont l’Eterlandd, pays d’origine de Murtion, est défendu, mais aussi sur la construction du Bleu Royaume, dont les fondations apparaissent alors instables dès les origines, puisque le pouvoir royal a été légitimé en urgence par un pouvoir religieux retors.

Sans rentrer dans les détails, l’auteur nous en apprend également sur les Ondourmans, la civilisation à l’origine de la brume d’encre, au travers des expériences et des recherches du mage Jerod sur les puits noirs et les mélampyges. On observe alors que certaines apparences sont trompeuses, et que la fin des Ondourmans et l’apparition des mélampyges sont dues à la démesure d’un peuple qui a cherché à obtenir un savoir absolu, en enchaînant les expériences horribles. Cela peut évoquer les crimes commis par la cité de Syl-Anagist, évoqués dans le magistral Les Cieux pétrifiés de N. K. Jemisin.

On observe que Thibaud Latil-Nicolas cherche à rationaliser la magie employée par Jerod, puisqu’elle s’intègre dans des tactiques militaires des Chevauche-Brumes, qui utilisent les éclats d’obélisque et des encensoirs générant de la brume pour que le jeune mage utilise ses pouvoirs (cette utilisation martiale d’encensoirs constitue d’ailleurs une très belle trouvaille selon moi), mais également parce que celui-ci effectue des recherches sur la brume, les mélampyges et les Ondourmans. Ses recherches marquent alors la compréhension progressive de son pouvoir et de ses dangers. On observe également que la société décrite par l’auteur assimile la magie au savoir, puisque les médecins et les ingénieurs sont appelés « mages » guérisseurs et bâtisseurs. Ainsi, les mages sont à la fois à l’origine du progrès magique, à travers le parcours de Jerod, et technologique, puisque Bellocqnar créée une technologique de lance à vapeur pour La Frondeuse (sur laquelle Barbelin invente des cocktails molotov, oui oui). La magie, dans Les Flots sombres, prend alors une forme de sorcellerie au sens traditionnel du terme, mais est également assimilée à l’ingénierie et à la médecine.

On retrouve dans les dialogues et la narration la franche camaraderie gouailleuse qui unit les personnages des Chevauche-Brumes, qu’on observe chez les soldats de la neuvième compagnie comme chez les doryactes. Cette camaraderie et les répliques pleines d’humour que s’échangent les Chevauche-Brumes contrastent grandement avec le sérieux guindé des soldats du palais ou le fanatisme des religieux du culte d’Enoch. La capitaine Ophélie et son équipage sont également des personnages intéressants, puisqu’on observe que la capitaine doit s’affirmer sur La Frondeuse pour se construire en tant qu’officier. Les interactions entre les marins et les Chevauche-Brumes constituent également de beaux moments de gouaille et de bravoure.

 

Fanatisme religieux contre pouvoir régalien

 

Les attaques des mélampyges sur les villages pose également des problèmes politiques, puisque des populations sont forcées de se déplacer à Antinéa, capitale du Bleu-Royaume. La question du sort des refugiés finit alors par s’imposer, puisque les nombreuses campagnes prises d’assaut ne peuvent pas être toutes défendues par les forces armées du Bleu-Royaume, puisqu’elles ne sont pas formées pour affronter des créatures monstrueuses.

On observe d’ailleurs que la question des créatures d’encre suscite de vifs débats au sein des différentes factions du royaume, notamment entre les pouvoirs étatiques, et les autorités religieuses. Les conflits politiques et religieux s’articulent alors autour de Téobane, le jeune Roy, et des Chevauche-Brumes, qui nourrissent des complots et des intrigues. Ces complots aboutissent à un affrontement de moins en moins larvaire entre les incarnations du pouvoir politique et du culte d’Enoch, à savoir le régent Poltrick et Juxs. Thibaud Latil-Nicolas dépeint donc un bras de fer violent entre les deux principes structurants du Bleu Royaume, à savoir son clergé et sa régence.

Antinéa devient alors un lieu de querelles politiques, entre l’Enochdil, l’armée, le Régent, et le jeune roi Téobane, qui apprend les rouages du pouvoir et les manières de contrôler la population de son royaume au cours de l’évolution du conflit. Cependant, on observe cependant que le Dauphin apparaît aliéné par sa propre condition de souverain, puisqu’il n’est encore qu’un enfant, malgré son instruction. Son statut royal l’empêche alors d’avoir une véritable enfance, ce qu’on observe dans le fait qu’il cherche (et qu’on cherche) à tout prix à maintenir des apparences, qui rendent Téobane captif de sa condition. Sans rentrer dans les détails, cette captivité s’observe dans les manipulations qu’il subit et qui conduisent à une explosion quasi littérale du fanatisme religieux au sein de la capitale. A travers l’ambition et les dérives du culte d’Enoch, on peut observer que Thibaud Latil-Nicolas traite du fanatisme religieux et de la violence qu’il entraîne, à travers des scènes de massacre systématisés.

On note d’ailleurs que l’ordre des Chevauche-Brumes se trouvent également parmi les préoccupations politiques, puisque les religieux du culte d’Enoch sont bourrés de préjugés à l’encontre des doryactes et des anciens légionnaires, qu’ils considèrent et cherchent à dépeindre comme des hérétiques sécessionistes, et des mélampyges, qu’ils perçoivent comme une sorte de châtiment divin, symbole de la décadence du Bleu-Royaume. Les mélampyges deviennent alors un instrument religieux et politique pour le culte d’Enoch qui cherche à renforcer son pouvoir, là où les autorités politiques cherchent des moyens de les contrer, avec l’aide des Chevauche-Brumes. Ces derniers sont cependant déconsidérés par les militaires d’Antinéa, à l’image de Druon, sénéchal (non, pas celui-là) du palais royal, qui considère que Saléon et ses compagnons sont des déserteurs.

Les querelles autour des mélampyges se politisent trop du point de vue des Chevauche-Brumes, qui voudraient pouvoir agir contre les mélampyges, ce qui nourrit la rancœur de certains personnages. En effet, Saléon, qui vient des classes populaires et cherchait à être reconnu de la noblesse, ne se reconnaît plus dans le comportement des militaires de la cour, et Murtion, qui rêve de fonder un ordre de chevalerie qui lui survivrait après son exil de l’Eterlandd, mais se trouve à nouveau ostracisé parce que les Chevauche-Brumes sont perçus comme des dissidents politiques. Le statut de l’ordre de chevalerie qui cherche à détruire les mélampyges devient alors controversé à cause de la manière dont il est perçu religieusement et politiquement, quand bien même les Chevauche-Brumes ne cherchent qu’à affronter une forme de Mal qui menace leur monde. Leur statut controversé provient alors des procès d’intention qu’on leur fait, par bêtise ou calcul politique.

 

Le mot de la fin

 

Chevauche-Brumes avait placé la barre très haut. Pour moi, Les Flots sombres fait encore mieux.

Thibaud Latil-Nicolas approfondit son univers en situant une partie intrigue aux Iles Jumelles, où un monstre marin détruit des navires et bloque les routes commerciales qui les rattachent au Bleu Royaume. Cela conduit une partie des Chevauche-Brumes à collaborer avec la capitaine Ophélie et son équipage pour affronter cette créature. Cette intrigue marine s’ouvre et se clôt dans ce volume, tandis qu’une autre, qui se poursuivra dans la suite du roman.

En effet, l’auteur montre que la question des mélampyges nourrit un conflit entre le pouvoir étatique et le clergé d’Enoch, qui cherche à prendre le pouvoir. Le jeune Roy Téobane devient alors un enjeu de la confrontation de plus en plus violente entre le Régent Poltrick et le cardinal Juxs. Les Flots Sombres traite donc du fanatisme religieux et des morts qu’il entraîne.

On observe, une fois encore, que l’auteur parvient à décrire une franche camaraderie entre les Chevauche-Brumes, qui contraste avec les horreurs qu’ils traversent.

J’avais énormément apprécié Chevauche-Brumes. Les Flots Sombres m’a au moins autant plu, et je ne peux donc que vous le recommander.

Vous pouvez également consulter les chroniques de L’Ours Inculte, Ombrebones, Célindanaé, Dup, Boudicca, Yuyine, Aelinel

11 commentaires sur “Les Flots sombres, de Thibaud Latil-Nicolas

  1. Merci pour le lien !
    Analyse toujours très fouillée, y’a une phrase du début qui est un peu bizarrement montée, on dirait que t’as mélangé deux phrases de ton brouillon : « La lecture de ce premier roman s’avère peut donc être pour pleinement apprécier Les Flots sombres »

    Aimé par 1 personne

  2. Je suis d’accord avec toi : j’avais déjà beaucoup aimé Chevauche-brumes mais ce deuxième tome est encore meilleur 🙂 J’ai l’impression que le roman fait l’unanimité et c’est mérité (surtout vu le contexte de parution difficile…) Hâte d’avoir la suite !

    Aimé par 1 personne

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