Chevauche-Brumes, de Thibaud-Latil Nicolas

Salutations, lecteur. Je vais continuer aujourd’hui mes chroniques des Pépites de l’Imaginaire 2018 avec

Chevauche-Brumes, de Thibaud Latil-Nicolas

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie de tout mon cœur au passage !

Thibaud Latil-Nicolas est un auteur français passionné par les littératures de l’imaginaire. Son premier roman, Chevauche-Brumes, est paru en Février 2019 chez Mnémos, dans le cadre des Pépites de l’Imaginaire, une opération éditoriale conjointe des Indés de l’Imaginaire (ActuSF, les Moutons Électriques et Mnémos) qui vise à présenter de nouveaux auteurs. Notez d’ailleurs que le roman bénéficie, comme La Crécerelle de Patrick Moran et Les Mondes-miroirs de Vincent Mondiot et Raphaël Lafarge avant lui, d’une couverture de Qistina Khalidah, une artiste malaysienne dont le travail est magnifique (je vous invite d’ailleurs à consulter son Deviantart) !

Voici la quatrième de couverture du roman :

« Au nord du Bleu–Royaume, la frontière est marquée par une brume noire et impénétrable, haute comme une montagne. De mémoire d’homme, il en a toujours été ainsi. Mais depuis quelques lunes, le brouillard semble se déchirer. Tandis que ce voile enfle et reflue tel un ressac malsain, de violents éclairs strient ses flancs dans de gigantesques spasmes. La nuée enfante alors des créatures immondes qui ravagent les campagnes et menacent d’engloutir le royaume tout entier.

La neuvième compagnie des légions du roy, une troupe de lansquenets aguerris au caractère bien trempé, aspire à un repos bien mérité après une campagne éprouvante. Pourtant, dernier recours d’un pouvoir aux abois, ordre lui est donné de s’opposer à ce fléau. Épaulée par des cavalières émérites et un mystérieux mage chargé d’étudier le phénomène, la troupe s’enfonce dans les terres du nord, vers cette étrange brume revenue à la vie.

Tous, de l’intendant au commandant, pressentent qu’ils se mettent en route pour leur dernier périple. Tous savent que du résultat de leurs actions dépendra le destin du royaume. Entre courage et résignation, camaraderie et terreur, ces femmes et ces hommes abandonnés par le sort, devront consentir à bien des sacrifices face à la terrible menace. En seront-ils capables ? Les légendes naissent du sang versé, de la cendre et de la boue. »

Mon analyse traitera de l’aspect gouailleur (mais pas que) du roman, et je parlerai plus brièvement et dans un second temps de la magie.

 

L’Analyse

 

Une Fantasy porteuse de gouaille

Chevauche-Brumes présente un monde secondaire qui se démarque du monde dit « standard » du genre, c’est-à-dire le cadre médiéval et européen en se situant dans un monde plus proche de la Renaissance, puisque l’auteur mobilise des armes à feu telles que des « haquebutes » (qui sont une forme ancienne d’arquebuse), des pistolets à rouets et des canons, appelés des « couleuvrines ». Les armes à feu mises en scène par Thibaud Latil-Nicolas ne sont pas très avancées technologiquement, mais leur présence permet de témoigner d’une étape transitoire dans l’armement de l’époque médiévale fantasmée de la Fantasy et la Fantasy à poudre qui emploie des armes à feu plus modernes. Le roman se situe donc à la toute fin d’une époque médiévale, et au début d’une Renaissance fantasmée. Le lecteur suivra majoritairement des personnages issus du Bleu-Royaume, un état confronté à l’avancée de la « Brume d’Encre », un mystérieux brouillard d’origine magique qui abrite des créatures corrompues qui attaquent et tuent des êtres humains. Ces créatures ont des apparences monstrueuses, et sont porteuses de la violence du récit, puisqu’elles en sont les antagonistes. Ce sont elles que les personnages vont devoir affronter, dans des situations souvent mal engagées, voire désespérées. J’en profite pour signaler que l’ambiance du récit est sombre, parce qu’elle s’inscrit dans un sentiment d’urgence, appuyé par le fait que l’ennemi à combattre est totalement inhumain et soumis à un instinct meurtrier. Les combats décrits sont également violents et intenses, avec du gore, des blessures et des morts souvent peu propres mais bien mises en scènes. À noter que les armes et les styles de combats des personnages sont variés, avec par exemple le vétéran Quintaine qui utilise une pertuisane, Saléon un bec de corbeau, d’autres utilisent des masses d’armes ou des fauchons…

Le roman de Thibaud Latil-Nicolas s’ancre donc dans un conflit entre l’Homme et des créatures inhumaines qui veulent le détruire, ce qui constitue un motif narratif connu. Cependant, tout l’intérêt du récit n’est pas de savoir si l’Humanité va parvenir à vaincre (ou non) les monstres de la Brume d’Encre, appelés les « mélampyges », mais comment elle va y parvenir, quelles seront les conséquences de ce conflit, et surtout, quel sera le prix de cette victoire. À ce titre, les dernières parties du roman sont particulièrement intéressantes et nous montrent que l’auteur sait jouer avec l’horizon d’attentes de son lecteur, mais je ne vous en dirai pas plus.

Le lecteur suivra donc la « neuvième compagnie » des légions du Roy, tout juste sortie d’une campagne militaire, dans ses affrontements avec les mélampyges et ses investigations sur la Brume d’Encre, avec des personnages points de vue variés, du commandant de la compagnie, Saléon, à Barbelin, maître artilleur, en passant par une kyrielle d’autres personnages (j’y reviens plus bas), qui sont tous bien campés et hauts en couleur. Cette multiplicité des points de vue permet de cerner en détails les événements et donnent le ressenti de tous les personnages sur ce qu’ils vivent (j’y reviendrai aussi). L’auteur joue aussi avec les modes de narration. En effet, le récit est parfois au présent et à la première personne lorsque l’on suit Saléon, avec un effet de témoignage direct et sans filtre grâce, tandis que le reste du roman utilise la troisième personne et les temps du passé, qui prend de la distance avec les personnages et transmet une sorte de compte-rendu distancé des événements en prenant tous les points de vue en compte. La voix narrative de Chevauche-Brumes capture ainsi l’instant présent à la fois dans un instantané et dans une prise de recul.

La gouaille et l’humour crasseux sont très présents. Les personnages que l’on suit sont très forts en gueule mais profondément attachants et drôles, malgré ce qu’ils vivent.

Mais avant de rentrer dans les détails, j’aimerais rapidement revenir sur le terme de « gouaille », qu’on entend souvent lorsqu’il s’agit de parler de récits de Fantasy, tels que Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski ou L’Agent des ombres de Michel Robert ou encore et qui est définie comme une « raillerie, une attitude moqueuse et insolente ». Un récit de Fantasy (et un récit tout court) porteur de gouaille aurait donc recours à cette « attitude moqueuse et insolente », à travers sa narration et ses personnages, et c’est précisément ce que fait Thbaud Latil-Nicolas dans Chevauche-Brumes.

En effet, ses personnages sont des soldats, qui sont loin d’être des héros propres sur eux et beaux parleurs. En effet, les membres de la neuvième compagnie ne viennent pas de la noblesse (mis à part Murtion, le commandant des épéistes, et dont le rang a été renié), et ne connaissent par conséquent pas l’étiquette et s’en moquent complètement. L’auteur reproduit ainsi un parler et des pensées de soldats, avec tout ce que cela implique en termes de langage dans les dialogues et dans la narration et de dramaturgie, ce qui rend ses personnages très authentiques, puisque chacun d’entre eux a ses propres préoccupations, son propre langage, ses affects, ce qui les rend très attachants (ou très détestables pour certains d’entre eux)… On sent également qu’il s’est renseigné sur des récits de guerre (chose qu’il précisait dans une interview donnée à ActuSF), notamment ceux de la Grande Guerre avec des romans de Jean Giono (Le Grand troupeau) et Maurice Genevoix (La Boue) par exemple, pour dresser des conditions de vie et des relations entre militaires dans son roman.

La gouaille de Chevauche-Brumes se retrouve donc dans l’attitude souvent irrévérencieuse des soldats de la neuvième compagnie, mais aussi dans leur langage. Elle se retrouve également dans l’humour crasseux employé par le récit, à base d’humour scatologique ou graveleux, dont voici un exemple :

« – Il y a bien un moment où il va se casser la gueule de son cheval.

– Et comme ça, le tien pourra lui chier dessus. »

Les relations entre les soldats sont également très touchantes et on observe un sentiment de camaraderie très franche, même si elle passe parfois par des disputes. Certaines séquences sont très bien dépeintes par l’auteur et possèdent une grande charge émotionnelle. Thibaud Latil-Nicolas met également en évidence les relations entre les hommes et leurs animaux, à travers le personnage de Belon et de sa chienne, et d’autres soldats avec leurs chevaux par exemple.

Les soldats de la neuvième compagnie sont aussi accompagnés par les « doryactes », des femmes guerrières, qui sont porteuses d’autant de gouaille que leurs homologues masculins, ce qui donne au récit un ton assez égalitariste en faisant la part belle à des personnages féminins qui ne tombent pas dans des clichés et qui possèdent une véritable individualité, tout en présentant en filigrane les travers que peuvent spécifiquement rencontrer des femmes soldates. Les rapports entre les doryactes et les autres personnages montrent également de manière très claire qu’on peut tout à fait ne pas verser dans la romance et tout de même proposer de belles relations d’amitié et de camaraderie homme-femme, à travers des séquences parfois très émouvantes qui sont porteuses de bravoure et d’épique.

 

La question de la magie

 

Chevauche-Brumes propose un système de magie découpé en trois ordres différents : les soigneurs (qui s’occupent des blessures), les bâtisseurs (qui peuvent construire des bâtiments), et les intercesseurs, qui sont capables de puiser dans des « sources de pouvoir », pour faire fonctionner leurs pouvoirs, qui diffèrent selon leurs vécus et leurs personnalités respectives. Ce sont ces derniers qui sont le plus mis en avant par le récit, à travers les personnages d’Ozgar, qui est capable déplacer des objets par sa force mentale, Isore, dont la voix peut littéralement tuer ses ennemis, et Jerod, qui peut accélérer et manipuler la croissance des végétaux. Les intercesseurs, malgré leur fort potentiel et les applications diverses de leurs pouvoirs, doivent cependant faire attention lorsqu’ils utilisent la magie, parce qu’ils peuvent « se perdre » dans les sources de pouvoir ou s’y briser.

Certaines révélations (que je ne détaillerai volontairement pas) montrent que la magie, en tout cas celle des intercesseurs, est liée à la Nature, et que son abus peut déclencher bien des catastrophes, qui peuvent rappeler (dans une certaine mesure en tout cas) la Syl Anagist de N. K. Jemisin (dont j’ai parlé ici). Je ne peux malheureusement pas rentrer dans les détails sous peine de spoil très lourd.

Enfin, l’auteur fait une opposition entre magie et religion quant à la nature des Brumes d’Encre, avec un clergé qui prétend qu’elles sont l’émanation d’une colère divine et les mages qui pensent que c’est un phénomène magique à étudier, ce qui place la magie au rang de science et l’oppose directement à la religion, qui relève de la croyance. Cependant, le roman va révéler que la Brume d’Encre est complètement autre chose, et cela est très bien amené par l’auteur qui joue sur les attentes de son lecteur, mais aussi celles de ses personnages.

 

Le mot de la fin

 

Chevauche-Brumes est un premier roman réussi pour moi. Thibaud Latil-Nicolas dépeint une galerie de personnages forts et hauts en couleurs, dans un univers qui les oppose à des monstruosités qui vont changer leurs destins et celui de leur monde à jamais. Il arrive sans peine à mêler séquences de batailles, drames, sentiment d’urgence, humour et camaraderie.

J’ai beaucoup aimé, et j’attends la suite de ses écrits !

Vous pouvez aussi consulter les chroniques de Fantasy à la carte, l’Ours inculte, Boudicca, Ombrebones, Célindanaé, Dionysos, Sia, Apophis, Lianne, Dup, Un Bouquin sinon rien, Aelinel

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20 commentaires sur “Chevauche-Brumes, de Thibaud-Latil Nicolas

  1. Je finis le dernier Jaworski et je le commence, sûrement ce week-end. Encore une fois tu m’as devancé mais ça fait bien plaisir de savoir que le roman t’a plu. L’aspect gouailleur devrait me plaire aussi !

    Aimé par 1 personne

  2. Eh bien l’ami, j’attendais avec impatience les premiers commentaires de ce tout nouveau bébé et contrairement aux sorties de l’année passée, il semblerait que celui-ci soit totalement dans mes goûts ! Merci pour cette belle critique ! Pour la gouaille je peux te citer également Gemmell qui utilise sans retenue cette façon d’être avec nombre de ses personnages. Merci beaucoup ! Je vais craquer !

    Aimé par 1 personne

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