Le Mystère du tramway hanté, de P. Djèli Clark

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’une novella qui se déroule dans le même univers que L’étrange affaire du djinn du Caire.

Le Mystère du tramway hanté, de P. Djèli Clark

Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions l’Atalante. Je remercie cette maison d’édition et Julien Guerry pour l’envoi du recueil !

P. Djèlí Clark est le nom de plume de Dexter Gabriel, un auteur afro-américain de fantasy, de science-fiction et d’horreur né en 1971. Il exerce le métier de professeur à l’université du Connecticut et est également historien. Sa nouvelle The Secret Lives of the Nine Negro Teeth of George Washington a remporté les prix Locus et Nebula.

Le Mystère du tramway hanté, dont je vais vous parler aujourd’hui, est originellement paru sous le titre The Haunting of Tram Car 015 en 2019, et a été traduit par Mathilde Montier pour les éditions L’Atalante, qui ont publié la version française de la novella en 2021.

En voici la quatrième de couverture :

« Égypte, 1912. Après L’Étrange Affaire du djinn du Caire, nous revoici en compagnie des agents du ministère de l’Alchimie, des Enchantements et des Entités surnaturelles, aux prises cette fois avec un spectre mystérieux qui a élu domicile dans un tramway du service public.

Tandis que dans les rues du Caire les suffragettes revendiquent haut et fort le droit de vote, l’agent Hamed Nasr et son nouveau partenaire l’agent Onsi Youssef devront délaisser les méthodes conventionnelles et faire appel à des consultantes inattendues (ainsi qu’à une automate hors du commun) pour comprendre la nature du dangereux squatteur de la voiture 015 et pour le conjurer. »

Dans mon analyse de cette novella, je montrerai comment l’auteur traite de l’émancipation dans un monde uchronique et merveilleux.

L’Analyse


Un tramway hanté dans un monde magique et décolonisé


Le Mystère du tramway hanté se déroule dans le même univers que L’Étrange affaire du djinn du Caire, dont je vais rappeler ici les principes.

Le monde décrit par P. Djèli Clark se situe dans un XXème siècle uchronique, c’est-à-dire qu’il s’inscrit dans une historie alternative à partir d’un point qui l’a faite diverger de l’Histoire que l’on connaît. Parmi les représentants canoniques du genre, on peut citer Le Maître du haut château de Philip K. Dick, qui imagine des États-Unis dans un monde où les Alliés ont perdu la Seconde guerre Mondiale. Plus récemment, Mary Robinette Kowal a publié Vers les étoiles, qui raconte les débuts de la conquête spatiale déclenchée par la chute d’une météorite qui pourrait provoquer la disparition de l’humanité.

Dans le cas de la novella de P. Djèli Clark, ce point de divergence, c’est l’ouverture d’un portail entre le « Kaf », le monde des djinns et celui des humains par le scientifique et alchimiste al-Jahiz grâce à « des machines et des procédés alchimiques » quarante ans auparavant. Ce contact technomagique entre les mondes entraîne des bouleversements historiques considérables, puisque l’Égypte parvient à bouter les anglais hors de ses terres grâce à l’appui des djinns, pour ensuite rivaliser avec les empires coloniaux français et britanniques.

L’arrivée des djinns en Égypte permet donc la décolonisation du pays, mais aussi un bond technologique. Le XXème siècle égyptien décrit P. Djèli Clark s’avère ainsi très différent du nôtre de par son caractère uchronique, mais aussi les éléments surnaturels qu’il décrit.

Les djinns en eux-mêmes constituent des éléments surnaturels (oui oui), mais ils ont également contribué au développement technologique de l’Égypte.

Parmi ces technologies, on peut citer des automates asservis appelés les « eunuques chaudières » ou « eunuques mécaniques », sur lesquels je reviendrai plus bas, mais aussi des tramways qui combinent magie et technologie.

Une lueur spectrale émanait du plafond voûté entièrement occupé par un assemblage complexe de rouages. Certains engrenages aux dents imbriquées s’entraînaient mutuellement ; d’autres étaient reliés par des chaînes dans lesquelles s’inséraient leurs pignons. Ils tournaient, pivotaient, s’activaient dans tous les sens en une myriade de tourbillons lumineux. Les tramways n’avaient besoin ni de conducteur ni d’eunuque mécanique, car les djinns les avaient conçus autonomes. Ils circulaient seuls sur leur ligne, tels des pigeons voyageurs en mission, et leurs machineries intriquées s’apparentaient à un cerveau.

Les tramways aériens autonomes relèvent d’une forme de technomagie. En effet, l’auteur transpose une technologie réelle dans un monde alternatif en la faisant concevoir par des êtres surnaturels, les djinns. La description précise des mécanismes du tramway, même composé de rouages, d’engrenages et de machines, apparaît donc issue non pas de l’ingénierie humaine, mais de celle d’une espèce merveilleuse. Par ailleurs, l’auteur pose la question de la possible conscience des tramways, puisqu’ils sont dotés de l’équivalent d’un « cerveau » mécanique.

La conscience et l’autonomie des machines constituent d’ailleurs l’un des thèmes forts du récit, comme on peut le remarquer à travers les « eunuques chaudières », exploités par les humains. Ces automates n’ont pas de visage, ne disposent que d’un langage peu développé, réduit à « oui », « non », « que puis-je faire pour vous ? », ce qui signifie qu’ils sont réifiés, puisqu’ils n’ont pas d’identité propre. Cette réification passe aussi par une dénomination déshumanisante, « eunuque », qui renvoie également à une privation, mais aussi à un statut subalterne et réifiant, d’autant qu’il est associé au mot « chaudière ». Les automates, bien que dotés d’une forme de conscience, sont réifiés par les humains et dépossédés d’une possible autonomie par les humains, ce qui leur donne un statut social subalterne. Cette place des machines dotées d’une conscience est topique en science-fiction, on peut l’observer dans Blade Runner de Philip K. Dick, ou plus récemment dans la nouvelle « La guerre est finie » disponible dans le recueil Perles de Chi Ta Wei.

Pourtant, certains automates accèdent à une pleine conscience, à l’image de Fahima, l’assistante de la cheikha Nadiyaa.

[…] c’était un eunuque chaudière. Sauf que Hamed n’en reconnaissait pas le modèle. Aucun des hommes-machines qu’il avait croisés ne présentait de spécificité anatomique – ce n’étaient que des membres articulés rattachés à un tronc cylindrique ; or celui-ci n’était pas un homme mais une femme-machine : on devinait les courbes fluides d’une silhouette athlétique sous sa longue robe blanche. Contrairement aux autres eunuques chaudières, au faciès uniformément lisse, l’automate avait une figure en laiton sculptée à l’image d’une statue antique de déesse, dont les pommettes métalliques saillantes accrochaient la lumière d’une lampe. […].

[…]— Oui, madame, affirma l’automate. Je crains fort que l’agent ne se méprenne sur la nature de nos rapports. »

Hamed manqua tomber de sa chaise. L’eunuque chaudière avait parlé !

Fahima est ici singularisée en trois temps, d’abord par son statut de « femme-machine » et non d’homme, puis par le fait qu’elle possède un visage particulier, et enfin par sa maîtrise du langage. Ces trois traits définitoires choquent l’inspecteur Hamed Nasr par leur aspect inhabituel pour un automate et permettent de singulariser le personnage de Fahima en faisant d’elle un sujet porteur d’une identité et d’un discours, et non un objet. Cette acquisition de l’autonomie et cette affirmation de la conscience peuvent être mis en parallèle avec la libération des « artefacts » dans Perdido Street Station de China Miéville.

Le Mystère du tramway hanté met en scène deux enquêteurs du Ministère de l’Alchimie, des Enchantements et des Entités surnaturelles, Hamed Nasr et Onsi Youssef, chargés d’une affaire de… tramway hanté (hé oui). Le premier est expérimenté et rompu au métier, et semble correspondre au topos de l’enquêteur désabusé. On lui a adjoint le second, nouveau dans la profession, en vue de former l’un et d’apprendre le travail d’équipe à l’autre. Les interactions entre ces deux personnages s’avèrent une source de comique, puisque Youssef apparaît très (trop) bon élève, et peut par exemple réciter par cœur la liste des lois qu’un suspect enfreint lors d’une interpellation, ce qui suscite l’ennui de son collègue.

Lors de leur enquête pour exorciser le tramway hanté, les deux employés du ministère sont financièrement contraints de recourir aux services d’une cheikha plutôt qu’à ceux d’un djinn, particulièrement onéreux, ce qui les conduit au sein du milieu des militantes féministes égyptiennes, les suffragettes. Pour rappel, ce nom renvoie aux militantes qui revendiquaient le droit de vote pour les femmes au XXème siècle au Royaume-Uni, et l’ont obtenu en 1918 pour les femmes de plus de 30 ans, puis en 1928, à la majorité. En France, cette égalité a été instaurée en 1944.

Les suffragettes de la novella de P. Djèli Clark se trouvent en pleine campagne de protestation et de revendication, alors que la loi promulguant le droit de vote des femmes est en passe d’être examinée par le Parlement. L’auteur traite donc de la manière dont les militantes luttent pour leur émancipation.

La station Ramsès fourmillait d’activité au matin du lendemain. La foule s’y déversait depuis l’aube, par tramways ou dirigeables, venue des quatre coins de la ville et du pays. Il y avait en majorité des femmes – jeunes, vieilles, coptes, musulmanes, vêtues qui à la dernière mode citadine ou en robe traditionnelle, qui d’une blouse d’ouvrière ou d’infirmière, qui d’un uniforme scolaire ou de celui d’une administration. Elles brandissaient des panneaux et des pancartes au nom de leur ville, de leur village, de leur cité ; elles chantaient, applaudissaient, scandaient des slogans en se joignant à la multitude grandissante. Des bannières appelant à légaliser le droit de vote surgissaient de partout, sur lesquelles apparaissaient beaucoup de portraits d’activistes et même quelques-uns de la reine. Un immense drapeau où figurait une Hatchepsout bifrons, symbole de la Sororité féministe égyptienne, avait été accroché à une rambarde en hauteur à côté d’une banderole LES FEMMES DE 79 SONT TOUJOURS LÀ !

On observe que les suffragettes présentent un front uni, avec une représentation de toutes les tranches d’âge, classes sociales, appartenances religieuses et origines géographiques. Leur mouvement de revendication les englobe toute, ce qui leur permet de prendre la parole de l’imposer.

P. Djèli Clark traite donc de l’autodétermination et de l’émancipation féminine, qui prend la suite de la décolonisation de son Égypte uchronique. À cette lutte pour l’émancipation s’articule un combat pour la libération des eunuques chaudières, que la cheikah Nadiyaa entend faire accéder à la conscience.

Le mot de la fin


Le Mystère du tramway hanté est une novella de Fantasy uchronique de P. Djèli Clark qui se déroule dans le même univers que L’étrange affaire du djinn du Caire.

L’auteur raconte l’enquête de deux membres du Ministère de l’alchimie, des Enchantements et des Entités surnaturelles, Hamed Nasr et Onsi Youssef, à propos d’un tramway possédé par un esprit qui agresse ses passagers. Cette enquête les amène à fréquenter le milieu des suffragettes égyptiennes, qui luttent pour obtenir le droit de vote, ce qui permet d’aborder le thème de l’autodétermination, celle des femmes, mais aussi celles des machines que certaines d’entre elles veulent libérer.

Je vous recommande cette novella, et j’en profite pour également vous conseiller Les Tambours du dieu noir.  

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Apophis, Célindanaé, Aelinel, Lutin, Le Nocher des livres

3 commentaires sur “Le Mystère du tramway hanté, de P. Djèli Clark

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