Tainaron, de Leena Krohn

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman Weird épistolaire.

Tainaron, Leena Krohn


Introduction

Leena Krohn est une autrice finlandaise née en 1947.

En anglais, son œuvre est publiée par Jeff Vandermeer, qui a fait traduire l’intégrale des œuvres de l’autrice dans un gigantesque volume, Leena Krohn : The Collected Fiction, et a intégré le roman dont je vais vous parler aujourd’hui dans deux anthologies qui sont des clés pour ma thèse, The New Weird et The Weird. Ce roman est originellement paru en 1985.

En français, Tainaron : Lettres d’une ville étrangère a été traduit par Pierre-Alain Gendre pour les éditions Corti, qui ont publié le roman en 2019 dans leur collection « Merveilleux ».

En voici la quatrième de couverture :

« Tainaron consiste en une série de lettres envoyées par une femme d’une ville qui porte ce nom à un ancien ami ou amant resté au pays, de l’autre côté d’un vaste océan. On ignore pourquoi elle s’y trouve. C’est une ville peuplée d’insectes où un ami qu’elle s’est fait sur place, le Capricorne, la guide à travers le dédale de ses rues, l’étrangeté de ses us et coutumes, les dangers et la beauté d’un monde en perpétuelle métamorphose.
Chaque lettre ou presque nous parle d’un aspect particulier de cette ville inquiétante et extraordinaire : de ses jardins aux fleurs géantes qui peuvent vous gober tout entier, d’un curieux cortège qui emplit les rues comme un fleuve, d’immolations sur une colline dominant la cité, d’une reine des bourdons qui collectionne les souvenirs heureux des autres, d’un prince oublié de ses propres sujets… Au milieu de tout cela, la narratrice cherche son chemin et sa place, entre les souvenirs de son monde ancien et les sollicitations d’une étrangeté à la fois inquiétante et fascinante. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont Leena Krohn décrit une ville Weird à travers des lettres.

L’Analyse


Tainaron, des lettres, des insectes et des métamorphoses


Comme son titre l’indique, Tainaron : Lettres d’une ville étrangère opère une narration… par lettres (oui oui). Il s’agit donc d’un roman épistolaire, porté par une narratrice anonyme qui vit à Tainaron et apprend à connaître la ville. Elle raconte son expérience à un amant ou un ami qui se trouve de l’autre côté « d’Ocenaos », un immense océan qui sépare Tainaron du reste du monde, sans la certitude que ses courriers parviennent à destination, comme le montre le fait qu’elle évoque le silence de son correspondant. Cette utilisation de la correspondance peut être mise en parallèle avec Les Scarifiés de China Miéville, dont le personnage principal, Bellis Frédévin, écrit à un destinataire inconnu d’elle-même pour raconter son destin à bord d’Armada, une cité flottante et mouvante, mais à la différence de Bellis, la narratrice de Tainaron sait à qui elle écrit, même si cette personne est inconnue du lecteur. Cependant, tout comme dans Les Scarifiés, et même plus encore (ceci n’est pas un jugement de valeur), l’absence de réponse du destinataire est prise en compte par l’énonciatrice, qui s’adresse à lui et évoque des souvenirs passés, même s’il ne lui répond pas. Ensuite, ces lettres, au nombre de trente, constituent l’intégralité de la trame narrative de Tainaron, contrairement aux Scarifiés, dans lequel les lettres de Bellis s’intègrent à une trame narrative plus classique.

Le roman de Leena Krohn s’inscrit donc pleinement dans un régime polytextuel, de la même manière que Les Employés d’Olga Ravn et ses dépositions. Les lettres écrites par la narratrice forment ainsi un ensemble d’éléments qui permettent de comprendre la ville de Tainaron, puisque chaque lettre explore un détail ou une figure de la ville. Leur contenu et leur titre constituent alors une stratégie didactique de l’autrice, puisque l’étrangeté de sa ville est explorée point par point, ce qui peut rappeler Les Lettres persanes de Montesquieu, dans lesquels deux persans explorent Paris et en montrent les particularités à travers leurs lettres, ou Ecotopia d’Ernest Callenbach, porté par le narrateur journaliste William Weston, dont les articles expliquent le fonctionnement du pays d’Ecotopia. Ce schéma didactique s’articule au fait que la narratrice est guidée dans Tainaron par le Capricorne, un individu qu’elle a rencontré et qui répond à ses questions et ses désirs d’exploration et de connaissance. La narratrice joue donc un rôle de candide, tandis que le Capricorne occupe une position de sachant qui lui transmet son savoir de Tainaron.

Dans sa présentation de Tainaron pour The Weird, Jeff Vandermeer affirme que le roman de Leena Krohn « a quelques affinités avec l’œuvre de Kafka, tout en étant complètement originale ». Ce parallèle avec Kafka peut s’expliquer de plusieurs manières. On peut d’abord l’effectuer en observant le fait que Tainaron est peuplée d’insectes qui peuvent se métamorphoser (j’y reviendrai), tout comme la ville elle-même, dont les quartiers et les constructions sont perpétuellement changeants.

Il leva un doigt et le tendit vers l’ouest. Et là aussi je vis des démolitions, des destructions, des effondrements. Mais presque en même temps, à la place des anciennes constructions, de nouvelles formes sortaient de terre : des complexes commerciaux doucement incurvés, des volées d’escalier qui se terminaient encore en plein ciel, des tours solitaires spiroïdales, des allées à colonnades serpentant vers le rivage désert. […]
« Et cela se passe continuellement, indéfiniment, » dit-il. « Tainaron n’est pas un lieu, comme tu pourrais le penser. C’est un événement que personne ne mesure. À quoi bon imprimer des plans ? Ce serait une perte de temps et d’efforts. Tu comprends maintenant ? »

Tout comme ses habitants, la ville de Tainaron se transforme en permanence, ce qui fait qu’elle est vue comme un « événement » plutôt que comme une ville qui nécessiterait un plan pour s’y repérer. On peut noter que les habitants de la ville hibernent l’hiver à cause des vagues de froid qui s’abattent sur la cité, ce qui créé un moment de figement au sein d’un monde et d’individus perpétuellement changeants. L’hiver apparaît alors comme un facteur de stabilité de Tainaron par sa récurrence qui transcende les transformations incessantes de la ville et de ses habitants.

Ces métamorphoses architecturales et insectoïdes peuvent faire écho à l’œuvre de Kafka, de la même manière que la présence de plusieurs formes de Weird Rituel relatées par la narratrice.

On peut définir le « Weird Rituel », terme par ailleurs employé par Jeff Vandermeer pour qualifier « Dans la colonie pénitentiaire » de Franz Kafka dans l’anthologie The Weird, comme une action répétée et revêtant une symbolique particulière (un rituel, en somme, oui oui) pour un individu ou une communauté donnée, marqué par son aspect… étrange (étonnant, non) pour ceux qui l’observent, le subissent, ou même le performent. Par exemple, l’exécution d’individus au moyen d’une machine à exécuter dans « Dans la colonie pénitentiaire » de Kafka ou dans Les Ancêtresde Brian Catling, les photographies et les expériences automobiles de James Ballard et Vaughan dans Crash peuvent être considérés comme des formes de Weird Rituel.

Tainaron dépeint ainsi une secte dont les adeptes se sacrifient régulièrement en se faisant brûler vifs (oui oui), un prince âgé et solitaire que tous les habitants semblent avoir oublié, une « Reine des Bourdons » qui absorbe les souvenirs heureux de ses invités en échange d’un repas, mais aussi un cortège de larves qui se trouvent à l’intérieur d’une membrane lors d’un défilé observé par tous les habitants de Tainaron, qui semblent impressionnés et effrayés.

Le cortège était si uniforme qu’il faisait penser à un serpent mais il était en réalité composé d’une multitude d’individus. Son allure était si lente que j’eus largement le temps d’en examiner la pointe la plus avancée qui s’élargissait comme la tête d’un reptile et – comme tout le reste du cortège apparemment – était couverte d’une membrane transparente et légèrement brillante, comme un sachet en cellophane souple. Sous cette membrane, de petites créatures circulaient, formant des rangées et des lignes. D’après ce que je pouvais voir de mon poste d’observation, elles ressemblaient à des larves, presque incolores et à peu près de l’épaisseur de mon majeur mais un peu plus longues. Leur vue me fit frissonner comme on frissonne quand on entre dans une pièce après avoir été au froid.

Ce cortège, que la narratrice peine à comprendre, puisqu’elle n’obtient aucune information à son sujet, apparaît composé de plusieurs créatures qui ne communiquent pas avec l’extérieur et vivent à l’intérieur d’une structure, une « membrane » qui les coupe du monde. Il exerce cependant une fascination sur les Tainaronais, qui le regardent passer dans un silence total. Ce rituel apparaît alors étrange pour ses observateurs.

L’aspect Weird du rroman de Leena Krohn s’observe par ailleurs dans son emploi du grotesque, avec des habitants qui nourrissent leurs petits avec des cadavres (oui oui) et un jardin botanique doté de fleurs géantes qui peuvent tenter de dévorer des passants.

Les Tainaronais eux-mêmes s’avèrent protéiformes, puisque ce sont des insectoïdes aux capacités variées. Certains d’entre eux produisent par exemple un mystérieux fil réputé dans toute la ville, d’autres pollinisent les fleurs, éclairent la ville grâce à des taches bioluminescentes ou des sécrétions, une reine accouche continuellement de nouveaux habitants… Les habitants de Tainaron sont aussi caractérisés par leur capacité à se métamorphoser pour changer d’apparence et de vie, ce qui modifie considérablement leur identité.

Ici tu peux tomber sur un inconnu qui s’adressera à toi comme si tu étais une vieille connaissance et évoquera un récent épisode amusant que vous avez apparemment vécu ensemble. Et si tu lui demandes quand, il te répondra en riant : « Quand j’étais un autre ».
Mais il est possible que tu ne découvres jamais avec qui tu as eu l’honneur de converser car ils changent souvent fondamentalement de taille, d’apparence et de mode de vie.

Ils conservent donc le souvenir de leurs formes précédentes, mais deviennent complètement autres, ce qui empêche leurs proches de les reconnaître. Les liens entre les individus ne se construisent que par les relations qu’ils entretiennent et leurs souvenirs communs, et non plus par la reconnaissance, puisqu’elle devient complètement impossible. La métamorphose est poussée jusqu’au bout par « l’Imitateur », un être sans cesse changeant, qu’on ne peut que très rarement reconnaître.

À noter que certains Tainaronais transportent leur habitat avec eux, ce qui fait qu’ils se mêlent à leur propre architecture.

Certains transportent partout avec eux leur lieu de vie : un appartement une pièce adapté à leurs dimensions comme un gant, mais avec l’inconvénient qu’on ne comprend pas toujours ce qu’ils disent car leur voix résonne et se répercute sur les parois de leur logement. Et je m’irrite aussi de ne pas toujours savoir où finit une habitation et où commence son occupant. 

Tout comme le cortège dans sa membrane, les habitants de Tainaron qui transportent leur « appartement » se coupent de la ville en utilisant leurs propres bâtiments, mais aussi du monde, ce qu’on observe dans le fait que la communication entre eux et leurs interlocuteurs s’avère plus difficile à cause des « parois » de leur logement. La confusion entre l’habitat et l’habitant peut alors être perçue comme une manière de ne plus percevoir l’individu, dont l’identité ne peut plus être reconnue à cause de sa quasi-fusion avec son domicile. Cette dernière apparaît alors comme une forme d’isolation des habitants au sein de leur propre monde, ce qui les coupe de Tainaron.

Le mot de la fin



Tainaron est un roman épistolaire Weird de Leena Krohn, dans lequel l’autrice dépeint une ville, Tainaron, à travers le regard d’une narratrice guidée par son ami le Capricorne. Elle relate alors son expérience de la ville dans chacune de ses lettres, adressée à un ami qui se trouve à l’autre bout de l’océan. Tainaron s’avère une ville perpétuellement changeante, tout comme ses habitants insectoïdes capables de se métamorphoser pour changer d’apparence et de mode de vie tout en conservant leurs souvenirs.

De par son originalité et sa forme, je vous recommande Tainaron, qui est à découvrir au même titre que d’autres villes de la Weird Fiction telles que Nouvelle Crobuzon ou Ambregris.

5 commentaires sur “Tainaron, de Leena Krohn

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s