Les Scarifiés, de China Miéville

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman titanesque d’un auteur dont j’adore le travail. Et comme il s’agit de China Miéville, cette chronique est dédiée à Kat, qui m’a fait découvrir l’auteur et que je ne remercierai jamais assez pour cela.

Les Scarifiés, de China Miéville


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Pocket Imaginaire. Je remercie chaleureusement Laure Peduzzi pour l’envoi du roman !

China Miéville est un écrivain britannique né en 1972. Il procède à un mélange des genres littéraires dans nombre de ses romans, pour les faire sortir des clichés de la Fantasy, établis par un certain J. R. R. Tolkien et son Seigneur des Anneaux, dont il a longtemps contesté l’influence et les positions. C’est également un marxiste convaincu, et ses idées politiques marquent profondément son œuvre. Il est par ailleurs rattaché au courant et à l’esthétique du New Weird (auquel je vais consacrer une thèse), qui prend ses sources dans le « Old Weird », à savoir (entre autres) les récits de H. P. Lovecraft, Clark Ashton Smith, la New Wave de la SF, et des auteurs comme Clive Barker ou Mervyn Peake.

Tous ses romans ou presque ont été nominés ou ont remporté des prix littéraires, tels que le Locus qu’il obtenu 8 fois dans diverses catégories et pour des œuvres différentes (Perdido Street Station, Les Scarifiés, Légationville, The City and The City…), ou le Arthur C. Clarke qu’il a obtenu deux fois, pour Perdido Street Station et Le Concile de Fer.

Les Scarifiés, dont je vais vous parler aujourd’hui, est à l’origine paru en 2002 et a été traduit par Nathalie Mège pour la collection « Rendez-vous ailleurs » des éditions Fleuve, qui a publié la version française du roman en 2005, qui a ensuite été reprise chez Pocket Imaginaire. Ce roman s’inscrit dans l’univers de Bas-Lag, avec Perdido Street Station et Le Concile de fer et se déroule quelques mois après les événements du premier.

En voici la quatrième de couverture :

« Jeune traductrice de langues oubliées, Bellis fuit Nouvelle-Crobuzon à bord du Terpsichoria en route vers l’île Nova Esperium. Arraisonné par des pirates, le navire est conduit vers Armada, improbable assemblage de centaines de bateaux hétéroclites constitués en cité franche, régie par les lois de la flibuste. Bellis y rencontrera bientôt les deux seigneurs scarifiés d’Armada, les Amants, ainsi qu’Uther Dol, mercenaire mystérieux aux pouvoirs surhumains. Un trio qui poursuit sans relâche une quête dévorante, la recherche d’un lieu légendaire sur lequel courent les mythes les plus fous. Sollicitée pour ses talents de linguiste, Bellis commence alors le plus stupéfiant des voyages, un périple aux confins du monde. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai d’abord de l’univers décrit par l’auteur, puis de la notion d’utopie en œuvre dans la cité flottante et mobile d’Armada, pour enfin traiter de l’intrigue.

L’Analyse


Univers marin, une Armada de peuples, de créatures, d’histoires


Comme pour les autres romans de l’univers de Bas-Lag, l’auteur décrit une multitude de peuples à l’apparence et aux coutumes variées, qu’il rattache à l’histoire de son monde, qui apparaît extrêmement vaste, à la fois sur le plan spatial et temporel.

On découvre ainsi les Cray, un peuple aquatique, parfois abyssal, humains au-dessus de l’abdomen, et homards en dessous qui utilise des harpons et des calmars pour chasser, et dispose d’une carapace. Leur langage est composé d’un ensemble de claquements et de vibratos audibles sous l’eau, ce qui leur permet de communiquer dans leurs environnements urbains aquatiques, à l’image de Salkrikaltorville, qui comprend de gigantesques bâtiments sous-marins. L’auteur décrit un autre peuple aquatique, les Sirins qui sont des tritons, au sens de « sirène mâle », avec un corps humain au-dessus de la ceinture et une queue de poisson en-dessous vivant près d’Armada. On remarque alors que l’imaginaire de l’auteur mobilise l’hybridation entre des formes humaines et animales. Dans le cas des Recréés (sur lesquels je reviendrai plus bas), cette hybridation peut mêler les êtres humains ou les Xénians, c’est-à-dire les non-humain, à l’animal, à d’autres corps humains, ou au mécanique. Ce type d’hybridation est assez fréquent dans l’esthétique du New Weird. À noter qu’on trouve aussi des plésiosaures dans les environnements marins (oui oui), mais aussi des créatures monstrueuses telles que les « gigantoplaques », capables de décimer des plongeurs.

Par ailleurs, les Strangulots, qui constituent les antagonistes majeurs du roman, sont aussi un peuple aquatique, pouvant s’avérer d’une grande cruauté et entourés d’une aura de mystère. Leur région d’origine, les Grégails, est un lieu mythique et inexploré, ce qui les rattache à une forme d’altérité radicale. Ils disposent d’une magie particulièrement puissante, capable de plier l’espace et de désintégrer des ennemis entre les dimensions (oui oui). Sans rentrer dans les détails, les Strangulots sont une source de tension narrative et d’horreur, puisqu’ils sont lancés à la poursuite d’Armada et s’en rapprochent peu à peu, en semant la mort et la terreur sur leur passage.

Les intrus se mettent à croupetons. Ils le frottent, le caressent, émettent des bruits de gorge ; ses yeux s’ouvrent peu à peu, il tressaute violemment dans les liens qui leur ont servi à l’étirer de tout son long (aussi silencieusement et aussi tendrement que des nounous, pour ne pas le réveiller). Sa bouche s’élargit tant qu’on la dirait prête à se fendre, à saigner. Il crierait bien, un cri infini, dans son vibrato cray… s’ils ne lui avaient pas enfilé un collier en os qui s’embroche de façon indolore dans certains nerfs cervicaux et dorsaux, et qui coupe le son de sa voix.

[…]

Ils avaient la mâchoire prognathe, les dents protubérantes, figées sur des grimaces dénuées de signification, et d’énormes yeux d’un noir absolu, apparemment sans paupières. Leurs bras et leurs torses étaient humanoïdes, soulignés de muscles et d’une peau gris-vert et noire, luisant d’une sorte de mucus, tendue serré. À partir de la taille, leur corps qui se rétrécissait s’étirait à l’instar d’énormes murènes, formant une queue plate plusieurs fois plus longue que leur torse.

Leur apparence monstrueuse, qu’on découvre tard au cours du récit, se couple à la manière dont ils pratiquent la torture et rendent leurs victimes impuissantes, ce qui les rend terrifiants pour les personnages qu’ils poursuivent. De la même manière que les gorgones de Perdido Street Station, ils n’apparaissent que difficilement compréhensibles par les protagonistes du roman, mais sont en réalité guidés par une nécessité qui nuance les exactions qu’ils commettent (je ne peux évidemment pas vous en dire plus).

Le milieu marin au sein duquel se déroule le roman permet à l’auteur d’adresser des clins d’œil à d’autres auteurs de l’imaginaire, avec par exemple une référence à Cthulhu dès l’incipit,

Il y a des ravins. Des présences entre mollusque et divinité patiemment tapies sous douze mille mètres d’eau.

Cette référence à un certain H. P. Lovecraft marque l’intertextualité de l’œuvre de China Miéville avec celle du Maître de Providence, tout en marquant sa rupture avec celle-ci. Ainsi, s’il décrit des créatures pouvant hanter les fonds marins, comme les Strangulots, ou « l’advanç », une créature aquatique gigantesque venue d’un autre plan d’existence (qui mesure plusieurs centaines de mètres), l’auteur s’éloigne de l’horreur cosmique pure pour mettre en scène un récit d’aventures maritimes. La référence à Cthulhu se trouve également mise à distance dans Kraken, mais par le biais de l’humour métafictionnel, qui donne le dieu cosmique comme une référence partagée mais irréelle dans un univers de fiction où la magie existe pourtant.

Parmi les peuples Xénians décrits dans le roman, on trouve aussi les Hotchis, qui sont des hommes-hérissons, les Cactacés, qui sont des cactus humanoïdes et donc constitués de sève et de piquants, déjà apparus dans Perdido Street Station, mais aussi les Écaillots. Ces derniers peuvent se fabriquer des armures organiques à partir de leur sang, qu’ils sont capables de manipuler.

Le sang parut hésiter un instant, puis il fleurit – en une éructation, surgissant de cette fente comme de l’eau qui bouillonne, se déversant hors de l’homme en de gros jaillissements, comme si la pression qui régnait dans ses veines était incommensurablement plus forte que chez l’Humain lambda. Le liquide se précipita le long de la peau en une marée macabre, et l’homme tourna le bras de droite et de gauche en un geste expert, canalisant son propre fluide vital selon quelque schéma impénétrable. Bellis observa, attendant qu’une cascade sanguinolente vienne souiller la plate-forme, mais au contraire ! Époustouflée, elle constata que le sang prenait.

Il surgissait par vagues des blessures de l’homme, sa substance s’accumulant sur elle-même pour monter plus haut, les bords de la plaie s’encroûtant de berges de sang coagulé : de grosses accrétions dont le rouge virait vite au marron, au bleu, au noir, puis se figeait en des dentelures cristallines saillant à plusieurs centimètres au-dessus de la peau.

Les Écaillots utilisent leurs armures de sang lors de combats rituels qui ont lieu lors des « jours du saigneur » (oui oui), lors desquels ils mettent en œuvre leur science du combat, appelée « mortu crutt ». Ils peuvent être atteints de sangelle, c’est-à-dire une pétrification du sang dans les veines qui les transforme peu à peu en statues organiques. Cette utilisation du sang est plutôt originale et confère aux Écaillots une part de grotesque et peut le rapprocher du body horror, un registre au sein duquel les corps sont frappés, mutilés, et même parfois éclatés (oui oui), ou tout du moins soumis à une violence et des transformations qui n’ont rien de plaisant. Parmi les exemples contemporains d’œuvres mobilisant le body horror, on peut citer Les Meurtres de Molly Southbourne et sa suite, La Survie de Molly Southbourne.

Parmi les créatures manipulant le sang, le roman de China Miéville comporte aussi des « Vampères », qui correspondent aux vampires que nous connaissons, dotés d’une langue serpentine, de capacités de guérison accrues, ainsi que d’une force et d’une vitesse surhumaines. Toutefois, leur condition provient d’une maladie provoquée par un bacille qui ne se transmet que dans de rares cas et par la salive, « l’hémophagie photophobique ». L’auteur rattache donc la condition vampirique à un fait scientifique identifié, à savoir une bactérie. Dans l’univers de Bas-Lag, les Vampères peuvent donc être rapprochés de la SF plutôt que de figures de l’horreur pure, à l’instar des homo vampiris deVision aveuglede Peter Watts. L’un des Vampères, le Brucolac (dont le nom provient de Vrykolakas en grec, immense merci à Fran Basil pour cette remarque, foncez voir son blog) est d’ailleurs l’un des personnages clés du récit puisqu’il dispose d’un pouvoir fort sur Armada. On peut également noter que son navire, l’Uroc, est une « sélénef », alimenté par les vents lunaires (oui oui).

China Miéville déploie aussi le body horror et le registre sanglant lorsqu’il évoque le peuple des Anophelii, les Hommes et Femmes-moustiques, qui ont plongé une partie du monde dans la terreur à l’époque du Royaume Malarial. En effet, les Femmes-Moustiques vident leurs victimes de leur sang et sont rongées par la faim.

La truie couine, sans s’arrêter. Bellis observe toujours (ses jambes l’emmènent loin de cette vision, mais son regard misérablement s’y accroche). Les pattes de l’animal cèdent en un choc soudain au moment où on perce sa peau – où vingt, trente, trente-cinq centimètres de chitine se glissent sous la résistance du cuir, des muscles, pour infiltrer les sièges les plus profonds de son flux sanguin. La Femme-moustique chevauche l’animal effondré, presse sa bouche en lui, écrasant profond sa trompe et étirant son corps (dont le moindre muscle, le moindre tendon, la moindre veine est visible à travers la peau ratatinée), puis elle se met à aspirer.

Pendant quelques secondes, la truie continue de crier. Puis sa voix s’éteint.

Elle rétrécit.

Bellis la voit diminuer sous ses yeux.

La peau porcine s’agite, remue, et commence à se rider.

Les scènes lors desquelles les Femmes-moustiques se nourrissent apparaissent comme une source d’horreur liée aux corps de leurs victimes, dont elles se repaissent pour se renforcer, mais aussi un rappel historique des atrocités commises sous le Royaume Malarial, ce qui les rend particulièrement monstrueuses aux yeux des personnages comme Bellis. Cependant, l’auteur met à distance cette image monstrueuse en donnant un aspect tragique aux Anophelii. En effet, ceux-ci sont enfermés sur une île gardée par des mercenaires Cactacés, dont les Femmes-moustiques ne peuvent pas drainer le sang, qui échangent et surveillent le progrès scientifique des Hommes-moustiques, qui sont inoffensifs. Cet enfermement est légitimé par la peur d’un hypothétique deuxième Royaume Malarial, mais coupe les Anophelii de toute interaction avec le monde extérieur, ce qui les empêche d’intégrer l’Histoire au sens large. On remarque d’ailleurs que cette rupture s’illustre aussi dans leur méconnaissance de leur propre passé, puisqu’ils ne se souviennent pas du Royaume Malarial, ce qui les empêche de prendre conscience de la raison pour laquelle ils sont enfermés, et les dépossède donc de leur Histoire. Enfin, les Femmes-moustiques sont aliénées par la faim qui les dévore au point qu’elles ne peuvent pas apprendre à communiquer avec leurs maris ou leurs visiteurs.

Elles savent. De temps à autre, elles parviennent à s’empêcher d’agir ainsi, quand leur corps est rassasié et leur esprit dégagé pour quelques jours ou quelques heures, et elles comprennent ce qu’elles font, comment elles vivent. Elles sont aussi intelligentes que vous ou moi, mais la famine les distrait trop pour parler.

Si vous avez lu Perdido Street Station, vous n’êtes pas sans savoir que l’œuvre de China Miéville mêle science-fiction, Fantasy et horreur. C’est aussi le cas dans Les Scarifiés, qui dépeint des figures horrifiques, tels que les Anophelii ou les Strangulots, et décrit une forme de technomagie. Pour rappel, la technomagie est l’incursion de notions ou d’objets traditionnellement rattachés à la SF dans un univers de Fantasy, soit par l’utilisation de la Troisième Loi de Clarke (« Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie »), soit par transposition d’un novum de la science-fiction sur un mode magique et/ou technologique dans un monde alternatif. Le roman utilise le deuxième procédé pour décrire plusieurs technologies qui ancrent son univers dans une ère industrielle et magique avancée, avec des moteurs « météromanciesn » et « pacifiant », des sous-marins, des plateformes pétrolières, des dirigeables… La technomagie s’observe aussi dans le procédé qui donne naissance aux Recréés, appelé Recréation (oui oui), qui s’appuie sur la « biothaumaturgie », ce qui mêle donc une science exacte, la biologie et la magie, à travers la thaumaturgie.

Le personnage d’Uther Dol (sur lequel je reviendrai plus bas), est né dans le Haut Cromlech, considéré comme un lieu légendaire par les personnages originaires de Nouvelle Crobuzon, parce que les représentants et explorateurs de leur ville n’y ont supposément jamais posé le pied. Au sein du Haut Cromlech, les vivants sont élevés pour être transformés en zombies utilisés par l’aristocratie pour servir d’esclaves pour les tâches simples. Les membres de cette aristocratie sont appelés les « Thanati » ou les « Macchabres », sont muets, parce qu’ils ont la bouche cousue, ce qui ne les empêche pas d’exploiter les vivants. Ce système politique constitue ainsi une nécrocratie au sens littéral du terme. On peut noter que le langage du « Haut Cromlech », l’étouffé, s’adapte au fait qu’une partie de la population soit muette, puisqu’il s’appuie sur des chuchotements, des silences, mais aussi un ensemble de gestes.  

Les phonèmes de l’étouffé étaient formés au fond de la gorge, et glapis à voix basse, les bruits étant avalés et parsemés de silences minutés très précisément, aussi importants que les sons. C’était, la prévint Uther Dol, un langage aux subtilités étranges. La plupart des nobles thanati étaient littéralement bouche cousue, lui rappela-t-il, et d’autres avaient le larynx trop putréfié pour fonctionner. L’étouffé comportait des modes réservés à l’expression par les mains et par les yeux, ainsi que des formes écrites.

Par ailleurs, le personnage d’Uther Dol évoque l’Empire Décollé, une civilisation très ancienne et très puissante, qui ne serait pas originaire de Bas-Lag et dont le monde d’origine est comparé à un véritable enfer. Leur civilisation a gagné en puissance grâce à leur capacité à manipuler les probabilités pour accomplir ce qui paraît impossible, en explorant littéralement toutes les possibilités d’une action donnée. Cette manipulation des probabilités peut devenir une arme, ce qu’on observe avec l’arme de Dol, appelée « l’Épée Possible », qui lui permet de frapper plusieurs centaines de fois en un seul coup (oui oui).

Armada, une utopie mobile ?


Le lieu principal de l’intrigue des Scarifiés, Armada, peut être perçu comme une sorte d’utopie possible. Cette utopie serait mobile, puisqu’Armada est une ville composée de centaines de navires reliés entre eux et avançant sur les mers et les océans plus ou moins bien cartographiés par les pouvoirs dominants tels que Nouvelle Crobuzon. Armada constitue donc, comme le Haut Cromlech ou les Grégails, un lieu qui n’existe que par ouï-dire, rumeurs et légendes, une utopie au sens étymologique du terme, une sorte de nulle part, mais aussi une forme d’utopie politique pirate, insaisissable parce qu’elle est toujours en mouvement. Lorsque je vous parlerai du Concile de fer, je convoquerai à nouveau l’idée d’utopie mobile pour traiter des conciliaires et de leur « train perpétuel ».

Armada est donc une ville flottante constituée de centaines de navires, issus de différentes époques et cultures, auxquels sont attachés des habitations sous-marines pour les Cray et les autres peuples aquatiques, avec des dauphins pour monter la garde (l’un d’entre eux s’appelle Jean le Bougre, oui oui). Armada s’étend aussi dans les airs, avec des aérostats, des zeppelins, et des aérofiacres. L’aspect mouvant d’Armada s’observe donc la nature de ses éléments constitutifs, qui sont des véhicules.

La ville est portée par une volonté utopique, puisque l’une de ses dirigeantes, l’Amante, affirme

En Armada, vous n’avez plus de rang. Vous êtes libres. Et égaux !

Cela traduit une volonté égalitariste et abolisatrice des hiérarchies de classe et de race, puisque les Xénians ne sont pas victimes de racisme au sein d’Armada. Cependant, cet égalitarisme s’avère plutôt hypocrite, bien que libérateur pour une certaine partie de la population, à savoir les Recréés (j’y reviendrai plus bas). En effet, la hiérarchie des classes est toujours présente, puisqu’on peut distinguer une forme de prolétariat, avec Tanneur Sacq, les plongeurs sous-marins et les ouvriers qui fabriquent des pièces pour les dirigeables, des classes supérieures avec les scientifiques comme Johan Larmouche, et une classe dirigeante puissante, symbolisée par les Amants, qui dirigent la quasi-totalité de la ville. Ainsi, une forme de hiérarchie de classe subsiste au sein de la ville.

Cette hypocrisie s’articule aussi à la manière dont Armada augmente sa population, en abordant des navires pour capturer leur équipage puis soumettre leurs passagers à la « presse ». Lors de ce processus, les futurs armadiens sont évalués en fonction de leurs compétences et sont orientés vers des travaux qui leur correspondent et dont la cité a besoin. Armada est alors marquée par une forme d’utilitarisme, comme peut l’être la société anarrestie dans Les Dépossédés d’Ursula Le Guin. Ils se voient également imposer la langue d’Armada, le sel, que les nouveaux arrivants doivent apprendre, ce qui leur permet de s’intégrer à la ville après la presse, au travail et dans leur vie sociale. La presse constitue donc un moyen de forcer l’intégration des nouveaux arrivants, mais aussi leur loyauté envers la ville, puisque seuls ceux qui la développent obtiennent la citoyenneté armadienne. L’intégration dans la ville se fait donc par une coercition qui dépossède les armadiens de leur passé.

Par ailleurs, l’utilitarisme d’Armada s’observe par son aménagement urbain, qui vise l’optimisation de l’espace, puisque tous les navires sont réaménagés pour créer des logements, mais aussi l’autosuffisance alimentaire et énergétique. La thaumaturgie et la technologie servent en effet à maintenir à flot des navires et des cales spécialement aménagés pour servir de terrains agricoles ou de fermes d’élevage (oui oui), et tous les déchets sont recyclés. La volonté utopique de la cité passe donc par une autonomie totale qui fait d’elle un écosystème fermé, comme peuvent l’être Anarres chez Ursula Le Guin ou Ecotopia dans le roman d’Ernest Callenbach.

La ville est divisée en districts. Chacun d’entre eux dispose de son mode de (Livrevrille, Vous à vous, Aiguillot, Chutsesch…) sa police, sa religion, son ou ses chefs, et donc de son propre mode de gouvernance, plus ou moins autocratique. Par exemple, le district d’Aiguillau est dirigé par les Amants, Doguenish repose sur un conseil démocratique, Vous-à-vous sur un roi adepte du mercantilisme, Jheure sur une reine Cactacée… Tous les dirigeants de districts forment ensemble le Sénat d’Armada. Ces différents régimes marquent l’une des limites de l’utopie armadienne, puisque certains d’entre eux sont autocratiques et s’avèrent soumis aux caprices de l’ambition des Amants. Les projets de ces derniers rencontrent toutefois une opposition dans les organes de presse d’Armada.

Au sein de la culture hybride d’Armada étaient représentées autant de traditions journalistiques qu’il en existait de par le monde de Bas-Lag, sans compter les formes uniques nées sur place. Les trois quarts du temps était un hebdomadaire répertoriant uniquement les décès locaux – en rimes de mirliton. Les Affres de Jahangirr, publié dans le district de Vous-à-vous, ne comportait pas de mots il se contentait de raconter les nouvelles qu’il jugeait importantes (selon des critères qui demeuraient fort opaques pour Bellis) par des séquences d’images au trait grossier.

À l’occasion, Bellis lisait L’Étendard ou La Voix au Chapitre, tous deux publiés à Doguenish. L’Étendard pouvait prétendre au rang de meilleur récolteur de nouvelles de la ville. La Voix au Chapitre était une publication politique qui se faisait l’écho des débats entre les partisans des divers systèmes de gouvernement des districts : la démocratie de Doguenish, les reines-soleil de Jheure, ce qu’il était convenu d’appeler « l’absolutisme bienveillant » d’Aiguillau, le protectorat du Brucolac, et ainsi de suite.

La presse apparaît alors comme un facteur de construction de l’opinion publique, mais aussi comme un outil de contestation politique, de la même manière que Le Fléau Endémique dans Perdido Street Station et Le Concile de fer.

Si l’utopie armadienne peut apparaître hypocrite et contestable par certains aspects, elle constitue cependant un havre de liberté pour les Recréés de Nouvelle Crobuzon, qui sont des criminels condamnés à être modifiés par biotaumathurgie à cause de crimes qu’ils ont commis, avec des ajouts organiques (humains ou animaux) ou mécaniques. Les Recréés sont un type de personnage récurrent dans l’univers de Bas-Lag et marquent l’oppression de Nouvelle Crobuzon et la manière dont elle s’inscrit jusque dans les corps de ses prisonniers et esclaves, dont ils sont dépossédés, et souffrent de leur condition. Dans l’univers de Bas-Lag, l’équivalent technomagique de la cybernétisation apparaît donc non pas comme un moyen d’augmenter le corps, mais comme une punition qui permet de marquer un rapport de force complètement inégal et brutal entre un ordre dirigeant et les victimes de sa répression. Les descriptions des Recréés sont ainsi souvent marquées par le pathos.

L’un arborait une nuque d’un mètre de long ; une femme, un écheveau de bras agités de spasmes ; telle silhouette avait des chenilles pour quart inférieur ; des filins de métal saillaient du squelette d’une autre.

[…] quantité de prisonniers étaient des Recréés affublés de parties métalliques et de moteurs à vapeur. Si leurs chaudières s’éteignaient, ils se retrouvaient immobilisés. Ils stockaient donc tout corps inflammable. Dans le recoin le plus éloigné, un vieillard au trépied d’étain était coincé sur place depuis plusieurs jours, le fourneau gagné par un froid mortel.

Les Recréés sont donc aliénés par leurs prothèses, puisque celles-ci les empêchent de vivre convenablement, et peuvent même les conduire à la mort. Cependant, en Armada, les Récréés sont libérés de leur condition d’esclaves et deviennent des citoyens à part entière de la cité. Ils peuvent alors entamer un processus d’appropriation de leur corps modifié, et même aller jusqu’à améliorer ces modifications, comme le montre le cas de Tanneur Sacq.

Tanneur Sacq est un ancien prisonnier Recréé du Terpsichoria, auquel on a greffé des tentacules d’animal marin, libéré puis intégré par Armada en tant que plongeur, travail dans lequel ses membres supplémentaires s’épanouissent. Son corps s’adapte alors à ses prothèses, mais il décide d’aller plus loin, en améliorant sa Recréation pour devenir amphibie (oui oui), lors d’un processus chirurgical qui n’est pas punitif, mais bienveillant et mélioratif, afin de servir Armada de la meilleure manière qui soit.

Mais Tanneur se calma, son épiglotte se replia, sa trachée-artère se contracta, empêchant l’eau d’entrer dans ses poumons, et l’opérateur sourit en la voyant suinter des nouvelles branchies.

Elle arriva d’abord à une allure de limace, charriant sang et coagulum. Et puis elle se mit à couler plus clair et les branchies commencèrent à se plisser, régulant le flot, l’envoyant puiser par terre en des traits mesurés.

Tanneur respirait l’eau.

Tanneur Sacq devient ainsi un « re-Recréé », dont les altérations proviennent de son propre consentement, et non d’une décision de justice arbitraire. Armada apparaît ainsi comme une forme d’utopie légitime, au moins pour les Recréés, qui disposent véritablement de leur liberté.

Intrigue : Bellis dans la tempête


La narration des Scarifiés nous fait suivre Bellis Frédévin, à la troisième personne et au passé. Le point de vue de Bellis est complété par la longue lettre écrite par le personnage, ce qui donne une narration à la première personne avec une adresse au lecteur. À cette forme de polydiscursivité viennent s’ajouter d’autres personnages points de vue, avec par exemple Tanneur Sacq, le mousse Shekel, l’espion Silas Fennec, ou le Brucolac, et les interludes qui s’insèrent entre les différentes parties du récit, qui peuvent se focaliser sur les Strangulots, ce qui accentue la tension narrative vis-à-vis de leur avancée vers Armada.

Bellis fuit Nouvelle Crobuzon, parce qu’elle est proche d’Isaac Dan der Grimnebulin, responsable de certains événements survenus dans Perdido Street Station à bord du Terpsichoria, grâce auquel elle espère rejoindre la colonie de Nova Esperium pour échapper aux autorités de la ville. On remarque donc que quelques mois séparent les intrigues des Scarifiés et de Perdido Street Station, mais les romans peuvent être lus de manière séparée. Le personnage compte sur son travail de linguiste et traductrice, capable d’apprendre des langues par magie en absorbant les mots (oui oui) pour trouver du travail sur le navire et une fois arrivée dans la colonie. Cependant, le Terpsichoria est abordé puis intégré à Armada, à laquelle elle doit s’adapter, tout comme les autres passagers du navire, comme Tanneur Sacq ou Shekel, qui s’y intègrent pleinement, contrairement à elle, ce qu’on observe lors des chapitres qui leur sont consacrés. Les trois personnages apparaissent ainsi comme des figures de candides qui découvrent le fonctionnement de la cité flottante, mais dans le cas de Bellis, cette compréhension ne suffit pas à la faire adhérer à la ville, ou même aux ambitions des Amants, qui entendent fracturer par deux fois l’ordre du monde (oui oui, mais je ne peux pas vous en dire plus).

Je terminerai cette chronique en évoquant rapidement les figures de Silas Fennec et Uther Dol, qui sont pour moi des personnages particulièrement marquants. Le premier est un espion particulièrement coriace et enclin à des tissus titanesques de manipulation et d’exactions pour parvenir à ses fins. Le second est perçu par l’article « A place I have never seen : Possibility, Genre, Politics, and China Miéville’s The Scar de Benjamin J. Robertson » comme une mise à distance de héros guerrier de Fantasy, ce dont témoignent ses prouesses martiales et son épée, Puissefer, que l’on peut percevoir comme un écho à des armes comme la Stormbringer d’Elric chez Michael Moorcock. Cette mise à distance est complétée par la volonté du personnage d’agir à travers autrui, par des manipulations plus ou moins subtiles, pour ne pas donner d’ordres, ce qui fait qu’il n’est pas un exactement un meneur d’hommes, malgré le fait qu’il soit considéré comme un véritable symbole.

Le mot de la fin


Deuxième roman de l’univers de Bas-Lag, Les Scarifiés est un roman de Fantasy de China Miéville dans lequel l’auteur mélange les genres et fait cohabiter magie, technologie et horreurs venues des mers pour décrire une cité pirate flottante composée de centaines de navires, Armada.

Bellis Frédévin, une fugitive de Nouvelle Crobuzon, est capturée par la ville mouvante, dont elle découvre peu à peu les usages et la volonté utopique plus ou moins hypocrite. En effet, si Armada libère les esclaves Recréés et les reconnaît comme ses citoyens, les objectifs démesurés de ses dirigeants, les Amants, requièrent l’obéissance et l’exploitation des citoyens, et doivent s’opposer à des forces brutales, à savoir les autorités de Nouvelle Crobuzon et les monstrueux Strangulots.

Si vous aimez la plume de China Miéville, la Fantasy moderne, le mélange des genres, les aventures marines, je vous recommande chaudement ce roman qui sera sans doute l’un de mes préférés de l’auteur !

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Outrelivres,

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de l’auteur, Kraken, Perdido Street Station, En quête de Jake et autres nouvelles, Les Derniers jours du nouveau Paris

7 commentaires sur “Les Scarifiés, de China Miéville

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