Peut-être les étoiles, d’Ada Palmer

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du dernier volume de la magistrale série Terra Ignota.

Peut-être les étoiles, d’Ada Palmer


Introduction


Avant de commencer, Je précise que comme il s’agit du dernier volume d’une série, je ne ferai pas de rappels concernant son univers.

Ada Palmer est une autrice de science-fiction américaine née en 1981. Elle exerce le métier d’enseignante universitaire spécialiste de la Renaissance à l’université de Chicago.

Son premier roman, Trop semblable à l’éclair (Too Like the lightning en VO) et premier volume de la série Terra Ignota, est paru en 2016 aux États-Unis et a été acclamé par la critique, au point qu’elle a remporté le prix Astounding (anciennement prix Campbell). Le dernier tome de Terra Ignota, Perhaps The Stars, est paru en 2021, et a été scindé en deux pour sa sortie française (que l’on doit à Michelle Charrier)L’Alphabet des créateurs et Peut-être les étoiles, dont je vais vous parler aujourd’hui, paru en 2022. Ce dernier volume est complété par une postface et un entretien avec la traductrice.

En voici la quatrième de couverture :

« Février 2455. Six mois ont suffi à faire voler en éclats trois siècles de prospérité. Six mois d’une guerre civile à l’échelle mondiale. Six mois au cours desquels les Ruches sont entrées en conflit ouvert. Six mois d’un black-out inquiet, où l’accès instantané à l’information et les déplacements ultrarapides n’ont plus cours. Six mois d’horreurs… et aucune perspective de paix. Dans ce monde où la technologie est si avancée que n’importe quel objet industriel peut se muer en arme de destruction massive, où voisins et membres d’une même famille peuvent appartenir à des Ruches désormais ennemies mortelles, deux grandes factions s’opposent : les pro-Ruches, brûlants de réformer ces dernières, face au dieu vivant J.E.D.D. Maçon et ses séides, désireux de bâtir un système plus juste mais qui ignorent encore comment. Tandis qu’en coulisses se joue un autre conflit crucial : celui de l’orientation future de l’humanité… Atteindre les étoiles ne serait-il plus qu’un projet chimérique ? »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont Ada Palmer met en scène la fin de deux guerres, celle qui oppose les Protecteurs des Ruches aux Recréateurs, mais aussi celle qui décide de l’avenir de l’espèce humaine.

L’Analyse


Après l’Illiade, l’espace ou l’esprit


Tout comme sa première partie,Peut-être les étoiles mobilise un intertexte homérique fort, qui devient de plus en plus explicite. En effet, il s’avère que Cato Weeksbooth est en fait Hélène, ou H. E. L. E. N., une sorte de scientifique de génie qui détient des solutions à tous les problèmes ou presque, Mycroft est Ulysse, Sniper est Pâris, tandis que MAÇON et Bryar Kosala endossent des rôles qui peuvent être amenés à changer. On découvre alors qu’en fonction des attributs et des personnages et des actes qu’ils accomplissent, ils peuvent revêtir l’identité de différents personnages homériques. Cela configure alors le tragique des événements en écho à ceux de la guerre de Troie telle qu’elle est dépeinte chez Homère, mais aussi chez Apollo Mojave sur le plan intradiégétique.

– […] Le camarade le plus cher d’Achille, Cornel MAÇON, revêtu de l’armure d’Achille, mène les Myrmidons à l’attaque des tours sans toit pendant qu’Achille se tient à l’écart du champ de bataille. D’où la mort de Patrocle ! » […] « Cornel MAÇON va mourir si nous le laissons porter cette armure au combat ! Maintenant, libérez-moi ! » […] « Le temps va nous manquer ! Patrocle se bat avec Sarpédon et le tue avant de parvenir à Hector… Sarpédon, c’était Andō ! Mais, après la bataille pour le corps de Sarpédon, il ne se passe plus grand-chose avant que Ἄναξ Apollon n’aiguillonne Patrocle contre Hector ! Il faut me libérer ! »

L’Iliade… Je passai en revue mon stock de détails homériques, où je trouvai une étincelle d’espoir.

« C’est l’Alexandre l’armure d’Achille, Mycroft, pas…

– L’Alexandre est sa seconde armure, celle que lui forgent les dieux pour remplacer la première, fabriquée par Héphaïstos. C’est la première, l’armure de l’humain, dont Hector dépouille le cadavre fumant de Patrocle. Le manteau Utopiste d’Achille. »

On remarque ainsi que les événements tragiques sont configurés par leur relation intertextuelle avec Homère, ce qui contribue à une forme d’ironie tragique, puisque les personnages sont conscients de cette relation et donc des événements possibles, mais ils ne peuvent toutefois pas agir ou presque pour l’empêcher, ce qui renforce l’inéluctabilité des événements. Ce passage montre par exemple que les personnages puisent dans leur connaissance de L’Illiade pour comprendre le destin possible de Cornell MAÇON, qui mourra s’il revêt l’armure d’Achille, puisqu’elle le fera endosser le rôle de Patrocle. Ils établissent alors des réseaux de correspondance entre la guerre qu’ils vivent et le texte d’Homère ce qui matérialise sur le plan intradiégétique le jeu de résonance intertextuel, ce qui confère au roman un aspect métalittéraire très affirmé.

Au tragique intertextuel s’en ajoute une autre, qui provient du fait que la guerre ne pouvait qu’avoir lieu et avait été prédite plusieurs années auparavant par le bash Mardi, les Utopistes, mais aussi les Gordiens, qui savaient qu’elle adviendrait. Ils l’ont donc préparée sans chercher à l’empêcher de se déclencher, notamment parce que cela servait leurs intérêts dans le cas des deux dernières Ruches, qui se trouvent alors en conflit (j’y reviendrai plus bas). L’humanité doit alors souffrir d’un conflit prévu des années auparavant mais rendu inévitable par ses futurs belligérants. Sans rentrer dans les détails les plus bouleversants du roman ou dans l’un des passages qui m’a le plus frappé, le tragique du roman se développe aussi dans la manière dont « Mycroft revient toujours ».

Ada Palmer pose par ailleurs la question de l’après-guerre. Comment juger des coupables, avec quel type de tribunal et avec quel type de châtiment ? Comment rendre une justice équitable en temps de guerre et malgré des crimes atroces ? Et surtout, comment rendre des sentences qui soient justes et utiles pour punir des crimes et des actes de guerre qui sont considérés comme profondément injustes de manière inhérente, puisqu’ils sont perpétrés dans un cadre qui légitime la violence et la mort ? Le personnage de J. E. D. D. Maçon y répond dans un discours qui condamne fermement l’idée même de guerre.

La guerre est la thèse qu’il existe un temps spécial quand causer la mort est normal, légal, héroïque, accepté, bien ; Je Hais cette thèse et ne puis l’appeler justice. » […] « Des milliards ont agi conformément à cette thèse, tuant comme si tuer était maintenant normal, parce que nous avions nommé ces cinq cent quatre jours “guerre” et que ce nom seul suspendait l’éthique et instaurait un carnaval sanglant quand la mort n’était pas mal. Non. Je n’accepte pas la thèse de la guerre. Nous n’avons pas besoin d’accepter la thèse de la guerre. La thèse de la guerre n’est pas de cette époque. J’ai étudié les lois sur les crimes de guerre des pouvoirs passés. Elles disent qu’il est légal de tuer d’une manière et illégal d’une autre, mais J’ai toujours foulé une Terre où il était illégal de tuer, comme vous, vos parents et les parents de vos parents, et tous se réjouissaient qu’il en soit ainsi. […] La résurgence du conflit ne nécessite pas que nous acceptions la thèse de la guerre et appelions justice les morts de la guerre pour la seule raison que nous portons les mots et les uniformes d’un passé qui consentait à cela.

Le discours de J. E. D. D. se déroule en deux temps. D’abord, il condamne la guerre en montrant son caractère absurde. Il formule d’abord la « thèse » principale de la guerre en énonçant son principe pour en montrer toute l’horreur et la manière dont elle légitime la violence, puisqu’elle la permet en la rendant « légale », mais va même jusqu’à la rendre « héroïque », ce qui contrevient avec l’idée que la violence est un « mal » au sein d’une société. Cette légitimation de la violence s’accompagne d’une banalisation, puisque la guerre devient « normale » aux yeux de la population, ce qui permet de fermer les yeux sur toutes les atrocités commises pendant le conflit. À travers une métaphore qui requalifie la guerre de « carnaval sanglant », le personnage disqualifie la guerre et son prétendu héroïsme pour la montrer comme le spectacle violent d’une société passée, dont le souvenir ressurgit dans les discours et les costumes, mais incompatible avec ce qu’elle est devenue.

Ensuite, J. E. D. D. poursuit ainsi son argumentaire en montrant que la guerre est incompatible avec son époque, en opposant deux traditions et deux lois, celle du passé, qui affirmait qu’il était parfois légal de tuer et créait la catégorie de crime de guerre, et celle du présent, où il a toujours été illégal de tuer, depuis plusieurs générations. L’utilisation d’un argument de la tradition, celle de la société des Ruches, permet donc ici de justifier le rejet d’une autre plus ancienne, qui acceptait la « thèse de la guerre », et qui par conséquent ne doit pas servir de modèle à un monde qui se veut être une utopie.

Par ce discours, J. E. D. D. condamne l’idée même de la guerre et montre que la société qui en sort doit pouvoir penser la violence autrement.

Cette violence doit d’autant plus être remise en question qu’elle a été permise par deux factions qui se sont menées une guerre secrète pour décider de l’avenir de l’humanité (oui oui).

L’autrice dépeint en effet une guerre secrète dans la guerre ouverte, ce qui déploie plusieurs niveaux d’intrigue et d’enjeux. Ainsi, si la guerre entre les Protecteurs des Ruches et Recréateurs semble pouvoir se résoudre grâce à divers compromis et négociations au prix de milliers de vies, une autre se joue en parallèle, celle des Utopistes et des Gordiens. Les uns souhaitent en effet partir dans l’espace pour le coloniser, tandis que les autres souhaitent rester sur Terre pour conquérir les rouages de l’esprit humain et parvenir à créer des interfaces homme-machine (oui oui). Ainsi, si les deux Ruches souhaitent vaincre la mort en la désarmant, et ainsi améliorer l’humanité, leurs objectifs à long terme divergent radicalement. On remarque alors que les deux conflits, Protecteurs des Ruches contre Recréateurs et Utopistes contre Gordiens, divergent par leur nature et leurs enjeux, le premier visant un changement politique et organisationnel de la société, le second un bouleversement de la nature humaine et de son habitat.

Le roman, à travers les débats des personnages, évoque la question philosophique du travail et de la manière d’améliorer l’espèce humaine. Vaut-il mieux choisir une solution a priori facile et rester sur Terre pour se connecter à des machines, ou tenter de coloniser l’espace, quand bien même cette option se révélerait bien plus difficile, puisqu’elle amènera ceux qui y prendront part à souffrir, comme le montre l’exemple des colons utopistes de Mars ?

SNIPER.

C’est une guerre distincte, d’accord ? L’Utopie contre les Gordiens. […] Pourquoi ne pas me demander tout ce que j’ai ?

9A.

Ce n’est pas ton combat.

SNIPER.

Une guerre pour l’avenir de l’humanité ?

9A.

Ah. C’est ton combat.

SNIPER.

Oui. Oui, en effet. Donc, un des camps dit que nous allons dans l’espace, l’autre que nous restons ici, où c’est plus facile ?

9A.

En gros.

SNIPER.

Fuck la facilité, allons dans l’espace. (Rire de 9A.) Je suis sérieux. “Plus vite, plus haut, plus fort.” Tu crois que nous avons co-construit Esperanza City avec l’Utopie parce que c’était facile ? Les humains font des choses difficiles pour la beauté de ces choses, notre espèce est plus unique à cause de ça que de son intelligence.

Le discours de Sniper porte sur la puissance de l’intelligence humaine, mais traite aussi et surtout de la « beauté des choses difficiles », et donc de vertu du dépassement. Sniper est a priori étranger au conflit entre l’Utopie et les Gordiens, mais l’intègre puisqu’il doit décider de l’avenir de l’humanité. Le personnage apparaît alors comme une figure du dépassement, avec « Plus vite, plus haut, plus fort », qui fonctionne comme un argument de direction, qui incite à aller jusqu’au bout. Cette idée est renforcée par la question rhétorique qui suit ce slogan. Le discours de Sniper rejoint alors celui des Utopistes parce qu’il en partage les valeurs, celles qui valorisent le travail et le dépassement individuel mis au service d’une espèce entière, et non ce qu’il considère comme une solution de facilité, à la fois pour l’espèce et l’individu qui chercherait à se dépasser. Les accomplissements individuels permettent alors l’évolution et l’expansion de l’espèce, par opposition à une forme de solutionnisme technologique qui engendrerait une forme d’inertie, puisque les Brillistes se tourneraient uniquement vers l’exploration de l’esprit humain.

Les deux factions se servent alors de la guerre comme d’une manière de couper court au problème de l’habitude de la facilité qui empêcherait la population de vouloir affronter les difficultés de l’espace. Se pose donc un problème moral de taille, qui est que l’Utopie comme les Gordiens connaissaient l’inéluctabilité de la guerre, mais n’ont rien fait pour l’empêcher de se déclencher parce qu’elle servait leurs idéologies, l’Utopie parce qu’elle préparerait la population aux difficultés de l’espace et faciliterait leur intégration à la Ruche, les Gordiens parce qu’elle la convaincrait de rester sur Terre. Une guerre civile à l’échelle mondiale est alors née pour des raisons idéologiques, mais aussi pour décider de l’avenir à long terme de l’humanité, ce qui constitue une forme particulièrement dangereuse de pragmatique, où la fin est justifiée par un ensemble de crimes atroces. Les procès qui suivent la fin des conflits cherchent alors à définir des peines appropriées à cette cruelle forme de pragmatisme.

Le mot de la fin


Peut-être les étoiles est le dernier volume de la série Terra Ignota d’Ada Palmer. Il la conclut magistralement, en questionnant les enjeux de la guerre qui a secoué la société des Ruches et les conséquences de celle-ci sur le plan humain et judiciaire. Il est nécessaire de juger les nombreux criminels de guerre en recréant un cadre de paix propice au jugement, mais aussi sur la portée de celle-ci sur l’avenir à long terme de l’espèce humaine, puisqu’un conflit secret décide de la réalisation de l’exploration spatiale ou de la fusion homme-machine.

À travers la plume et la psyché de son narrateur, Mycroft Canner, Ada Palmer assène des révélations bouleversantes à son lecteur, l’interroge sur le devenir d’une société en guerre, et clôt Terra Ignota avec brio.

Je ne peux que vous recommander Peut-être les étoiles.

Vous pouvez également consulter les chroniques de L’épaule d’Orion, Outrelivres, Gromovar, Ombre bones,

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de l’autrice, Trop semblable à l’éclair, Sept redditions, La Volonté de se battre, L’Alphabet des créateurs

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3 commentaires sur “Peut-être les étoiles, d’Ada Palmer

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