Sept Redditions, d’Ada Palmer

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler de la suite de l’excellent Trop Semblable à l’éclair, à savoir

Sept Redditions, d’Ada Palmer

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Introduction

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions du Bélial’. Je remercie chaleureusement Julien Guerry pour l’envoi du roman !

Ada Palmer est une autrice de science-fiction américaine née en 1981. Elle est également une universitaire spécialiste de la Renaissance.

Son premier roman, Trop semblable à l’éclair (Too Like the lightning en VO), est paru en 2016 aux États-Unis et a été acclamé par la critique, au point qu’elle a remporté le prix Campbell (désormais prix Astounding), et que son roman a été nominé au prix Hugo en 2017 (qui a été remporté par La Porte de cristal de N. K. Jemisin). Sept Redditions, sa suite, a été publiée en 2017 en version originale.

En VF, Sept Redditions a été traduit par Michelle Charrier pour les éditions du Bélial’, qui ont publié le roman en mai 2020. À noter qu’elle a également traduit La Terre fracturée de N. K. Jemisin, et Poumon vert de Ian R. Macleod, que je vous recommande chaudement.

Le roman est la suite de Trop semblable à l’éclair, paru en Octobre 2019. Il est fondamental de lire le roman et de s’en rappeler pour apprécier pleinement Sept Redditions, car comme le volume précédent, sa narration et son intrigue sont denses. Si vous n’êtes pas familier avec l’univers de Terra Ignota, je vous conseille d’au moins lire ma chronique de Trop Semblable à l’éclair.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« Année 2454. Dix milliards d’êtres humains se répartissent en sept Ruches ayant remplacé les États-nations d’antan. Paix, loisirs, prospérité et abondance définissent ce XXVe siècle aux atours d’utopie.  Pourtant, l’âge d’or dans lequel baigne l’humanité depuis trois cents ans touche peut-être à sa fin. Les Ruches coexistent selon un équilibre plus fragile que n’importe qui l’aurait cru, et seule une série de meurtres calculés avec précision maintient le statu quo politique. Le ver est dans le fruit, et avec lui la pourriture… Que faire ? Laisser perdurer l’inacceptable au bénéfice d’une paix de plus en plus friable ? Ou tout réformer ? Mycroft Canner, criminel condamné à une vie de servitude et confident des puissants, a en main l’atout à même de créer, pour peu que l’occasion se présente, les conditions d’un monde infiniment meilleur pour tous et à jamais. Un atout qui, s’il était mal utilisé, pourrait pourtant réduire en pièces tout ce qui existe… »

Mon analyse du roman traitera d’abord de la manière dont l’utopie dépeinte par Ada Palmer dans le premier tome se délite à cause d’une crise profonde, puis de la subversion des figures d’hommes providentiels. Je ferai également attention à ne pas spoiler.

L’Analyse

Une utopie qui se délite, contrepied de Fondation ?

Trop semblable à l’éclair décrivait un monde supposément utopique, sans frontières, sans nations, sans travail aliénant, avec sept Ruches, aux idéaux différents, pour diriger l’humanité, dans un monde sans conflits et sans violence, infusé par la philosophie des Lumières, des technologies avancées, et une paix durable depuis plus de 300 ans. La société de Terra Ignota apparaissait alors comme une véritable utopie, malgré tout menacée par l’effondrement.

Sept Redditions s’intéresse justement à cet effondrement, en décrivant la chute d’une illusion, celle qui veut que le système des Ruches et la paix pluriséculaire qu’il génère constitue une utopie, notamment parce qu’il repose sur des manipulations politiques, et surtout sur des centaines de meurtres politiques, qui ont ainsi « acheté un âge d’or ». Ces meurtres sont perpétrés par le bash Saneer-Weeksbooth, qui constitue « O.S. », à savoir une organisation d’assassins qui se servent des accidents du système de voitures volantes, dont ils ont la charge, mais également des faux suicides, pour désamorcer les crises politiques majeures et dangereuses pouvant entraîner des dizaines de milliers de morts.

Les meurtres commis par O.S. n’ont alors pas d’autre vocation que la préservation du système des Ruches, mais agissent également en sous-main avec les Ruches Humaniste, Mitsubishi et l’Europe. On observe alors que l’utopie égalitariste et sans violence décrite par l’autrice tient presque uniquement par un soubassement meurtrier qui empêche des crises majeures de se produire. Martin Guildbreaker et le commissaire Papadelias, qui découvrent l’existence et les procédés d’O.S. à la fin du premier volume, mettent alors en évidence plusieurs questions d’ordre politique et philosophique et qui relèvent de l’éthique et de la pragmatique. Est-il légitime de tuer pour préserver un monde de paix ? Est-il légitime d’utiliser la violence pour préserver une non-violence qui paraîtrait alors hypocrite et illusoire ?

Les agissements d’O.S. mettent également en jeu des questions d’opinions à la fois politiques, judiciaires et publiques. Ainsi, ceux qui enquêtent sur O.S. réfléchissent aux conséquences qu’aurait le dévoilement des agissements des Saneer-Weeksbooth. Serait-il juste de les condamner alors qu’ils œuvrent pour la paix sociale ? Comment réagirait le public s’il apprenait que sa société ne tient que par une longue série de meurtres ?

Ada Palmer brise donc l’illusion d’utopie, à travers l’évocation d’O.S., mais également à travers la révélation des manipulations politiques basées sur le genre et la sexualité de Madame d’Arouet, mère de J. E. D. D. Maçon, qui cherche à donner de plus en plus de pouvoir à son fils au sein des différentes Ruches, auxquelles il est par ailleurs lié, familialement et politiquement (je ne peux pas vous en dire plus). La corruption de certaines Ruches est alors mise en lumière par les projets de Madame, ce qui amplifie et rejoint le conflit politique généré par O.S., qui gagne alors le monde entier, à cause de la défiance envers les structures étatiques qu’il génère. L’autrice montre alors comment un système supposément utopique peut être gangrené, à cause de l’ambition ou des motivations de certains de ses membres, ou de ses fondations, qui provoquent alors sa chute, brutale, et sans doute violente. Ironiquement, le système des Ruches chute par l’exposition d’un mécanisme qui le fait subsister sans crise politique majeur, à savoir les meurtres commis par O.S., mais également par la révélation sur les intérêts de Madame derrière les agissements purement bienveillants de son fils.

Les membres du bash Saneer-Weeksbooth doivent alors faire face à la justice et à la vindicte des différentes Ruches, et se confrontent alors à J. E. D. D. Maçon et Madame, qu’ils considèrent comme responsables de la chute des Ruches à cause de leur volonté hégémonique, ce qui provoque alors un conflit ouvert entre leur faction et les alliés du jeune Jéhovah.

Ce conflit ouvert et ses causes font alors surgir une peur de plus en plus concrète, celle de la guerre. En effet, une guerre pourrait être fatale à l’humanité terrienne (les Utopistes vivant sur la Lune, ils en sont protégés), d’abord parce qu’elle n’en a pas connu depuis trois siècles, ce qui signifie que les savoirs militaires sont perdus, laissant libre cours à une potentielle violence totalement désordonnée. Ensuite, avec les progrès technologiques faramineux présents dans le futur de 2454, une guerre pourrait causer des damages et des destructions jamais vus. Cette crainte de la guerre fait émerger une nécessité de réformation sociale visant à éviter les désastres, quand bien même certains d’entre eux ont déjà eu lieu.

Le roman d’Ada Palmer décrit alors la tension entre un pouvoir politique qui cherche à se maintenir et la nécessité éthique de le modifier, ce qu’on observe dans les nombreux débats d’idées entre les personnages, qui cherchent à résoudre cette crise d’ampleur de manière pacifique (la plupart d’entre eux, tout du moins). L’ombre du Léviathan du philosophe Thomas Hobbes plane alors sur le récit, qui montre que même une utopie pacifiste ne peut adoucir la nature violente de l’homme.

On peut alors percevoir la chute du système politique décrit par Ada Palmer comme une sorte d’anti-Fondation. Pour rappel, Fondation (1942-1993) est un cycle d’Isaac Asimov dans lequel l’auteur décrit la chute d’un Empire Galactique dans un lointain futur. Cette chute va laisser place à une période de barbarie de 30 000 ans, d’après les prédictions du personnage d’Hari Seldon (auquel l’autrice fait référence avec l’Utopiste Voltaire Seldon), inventeur de la psychohistoire, une science statistique permettant de prédire l’avenir en analysant les mouvements sociaux. Hari Seldon prévoit, grâce à la psychohistoire de réduire la période de barbarie à 1000 ans, en prévoyant la plupart des crises possibles pendant et après la chute de l’Empire, que doivent résoudre les deux Fondations, l’une située à Terminus, et l’autre « à Star’s End ». Les « Crises Seldon » dépeintes dans Fondation sont résolues par les Fondateurs en usant de diplomatie face à la barbarie dont font preuve leurs opposants. La possibilité de la violence et de barbarie se trouve alors désamorcée par une solution pacifique.

Mais là où les « Crises Seldon » sont anticipées et empêchées par des solutions non-violentes qui visent à empêcher la violence, les crises politiques du monde de Terra Ignota sont anticipées et empêchées en utilisant des moyens violents, qui préservent alors un système utopique bâti sur des meurtres. Ada Palmer prend alors Fondation à rebours en montrant que si « la violence est le dernier refuge de l’incompétence », elle peut parfois servir des buts supposément nobles. Les membres d’O.S. peuvent alors être perçus comme des équivalents violents des Fondateurs, mais également comme les gardiens d’une utopie fragile qui pourrait être ravagée par la barbarie.

A travers le regard de Mycroft Canner, personnage écrivain et narrateur, on observe alors les dirigeants de Ruche mais également les personnages politiques importants hors-Ruche, de Madame et ses alliés au Censeur Vivien Ancelet, éprouver la peur de la vindicte populaire et de la guerre. Ils sont alors à la fois proches, unis par J. E. D. D. Maçon, mais séparés par les complots de sa mère (ou leurs conséquences funestes) et la connaissance d’O.S. par certaines Ruches.

Cette période de crise vécue par le système politique des Ruches permet alors à l’autrice de traiter de figures providentielles, qu’elles soient attachées au divin ou au passé.

Question du divin et des figures providentielles

Les personnages de Bridger, le jeune enfant capable de donner vie à l’inanimé et de redonner vie à ce qui est mort, dont Mycroft s’occupe et J. E. D. D. (diminutif de Jéhovah Epicurus Donatien D’Arouet) Maçon, fils heptalingue de Madame, capable de comprendre des dynamiques incompréhensibles pour le commun des mortels, au point qu’il est considéré comme un véritable Dieu, sont considérés comme des émanations divines. En effet, Bridger dispose de pouvoirs assimilables à de la magie, tandis que J. E. D. D. Maçon possède une hyperconscience des mécanismes sociaux et psychologiques humains, qui font qu’il semble comprendre l’entièreté de l’univers et de l’humanité. Le premier personnage dispose alors des capacités surnaturelles attribuées au divin, tandis que l’autre a la sagesse qu’on peut attendre d’un dieu, mais également la conscience de ce qu’il est, puisque Jéhovah affirme lui-même être une divinité enfermée dans un corps humain. La rencontre des deux personnages pourrait alors littéralement sauver le monde, puisqu’ils représentent deux aspects d’une divinité. En effet, Jéhovah est doté de la compréhension et de l’amour de l’humanité nécessaire pour résoudre les crises et Bridger de la capacité à accomplir des miracles, de la même manière que L’Enfant de La Fleur de Dieu de Jean-Michel Ré, doté à la fois des pouvoirs surnaturels et de la sagesse, parvient à sauver son monde. Cependant, cette rencontre entre les deux personnages se trouve subvertie par bien des aspects, qui désacralisent Dieu, ou ce qu’il incarne dans l’univers de Terra Ignota.

J. E. D. D. Maçon et Bridger sont ainsi littéralement perçus comme des émanations divines, à cause de leurs capacités, mais également parce que des croyances se bâtissent autour d’eux. Ainsi, un grand nombre de personnes, dont Mycroft, voient J. E. D. D. comme un dieu, ce qu’on remarque dans la typographie du texte, qui lui accorde des majuscules (« Lui », Sa », « Neveu »…) de la même manière qu’aux divinités. Le jeune Donatien apparaît alors destiné à régner en monarque éclairé sur l’humanité. Bridger apparaît divin à travers ses capacités, mais également des particularités physiques, puisqu’il n’a pas de nombril (oui oui), ce qui signifie qu’il n’a pas été engendré par des humains, par exemple. Mycroft croit alors en Bridger, de la même manière qu’il croit en Jéhovah. Cette croyance finit par se répandre auprès d’autres personnages, ce qui constitue un bouleversement, au sein d’une société qui a banni l’idée de religion et de Dieu. J. E. D. D. et Bridger apparaissent alors comme des figures (littéralement) providentielles, destinées à se compléter pour sauver le monde et empêcher la guerre.

On peut également observer que Mycroft rattache Bridger au personnage d’Apollo Mojave, un Utopiste du bash Mardi (dont Mycroft a assassiné les membres), considéré comme un homme providentiel en raison de ses travaux pour l’Utopie et de son œuvre littéraire, qui constitue une réécriture de L’Illiade et une réflexion pour le moins sujette à controverses sur la guerre, et la manière dont elle peut advenir. L’Illiade d’Apollo Mojave est d’ailleurs un récit de science-fiction, ce qui fait que Terra Ignota produit un récit de SF commenté de manière métalittéraire. Si vous aviez encore besoin de preuves que l’imaginaire recèle un pouvoir politique, Sept Redditions vous en donne une preuve par la mise en scène des discussions que suscite la réécriture de L’Illiade.

Ada Palmer subvertit cependant la figure de l’homme providentiel, en montrant les limites des personnages qui pourraient sauver la situation de crise. Ainsi, la figure d’Appolo Mojave glorifiée par Mycroft apparait pour le moins controversée à cause de ses réflexions sur la guerre (je ne peux pas vous en dire plus), derrière J. E. D. D. Maçon se trouvent les ambitions de Madame, et les pouvoirs de Bridger causent des catastrophes, parce qu’au-delà de ses capacités surnaturelles, il reste un enfant, ce que montrent son idiolecte, sa sensibilité, et la manière dont Mycroft s’occupe de lui.

Ainsi, à l’inverse des personnages de Fondation, qui sont vus à leur époque comme des hommes providentiels et perçus plus tard comme des légendes par leurs prouesses diplomatique, les personnages de Sept Redditions apparaissent faillibles face à la crise historique qui se joue devant eux.

Même Mycroft Canner, considéré comme l’un des esprits les plus brillants et retors de son époque malgré l’atrocité de ses crimes, qui le contraignent par ailleurs à servir les Ruches, apparaît dépassé par l’ampleur des événements. On peut l’observer dans sa narration, pleine de moments de doutes, mais également dans la manière dont il tente de venir en aide aux Ruches, à J. E. D. D. et à Bridger sans toujours y parvenir. Le personnage qui est considéré comme le plus grand criminel de son époque se trouve donc dépassé par les crimes commis par O.S., qui possèdent une plus grande portée politique et temporelle que les siens, mais également par les machinations politiques, qui mènent à une guerre qu’il peut de moins en moins empêcher grâce à Bridger.

Le mot de la fin

J’avais qualifié Trop semblable à l’éclair de claque en matière de science-fiction et de narration. Il semble que Sept Redditions vient de m’en administrer une deuxième.

Ada Palmer met en évidence les dysfonctionnements de l’utopie politique et sociale qu’elle décrivait dans le volume précédent de Terra Ignota, en montrant que la paix séculaire du système des Ruches repose en vérité sur des machinations, mais également des meurtres, qui ont évité des crises politiques dangereuses. Elle montre alors que même un système supposément idéal dispose de sa part de violence et de corruption.

Ce sont cette violence et cette corruption qui amènent les Ruches à chuter violemment, entraînant la possibilité d’une guerre meurtrière.

L’autrice met également en évidence l’échec des hommes providentiels face à cette crise d’ampleur inédite, qu’ils soient dotés de pouvoirs divins ou non.

J’ai hâte de lire la suite de Terra Ignota.

Vous pouvez également consulter les chroniques de FeydRautha, Tigger Lilly, Laird Fumble, Blog à part, BlackWolf, Gromovar, Just A Word, Outrelivres, Nevertwhere

9 commentaires sur “Sept Redditions, d’Ada Palmer

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