La Porte de cristal, de N. K. Jemisin

Je t’ai précédemment parlé de La Cinquième Saison de N. K. Jemisin, lecteur. Je t’avais dit que c’était une véritable bombe, n’est-ce pas ? Eh bien accroche-toi. Sa suite est de la même trempe.

La Porte de cristal, de N. K. Jemisin

jailu14426-2018

Introduction

 

Avant de commencer, je tiens à vous prévenir que cette introduction sera sensiblement la même que pour celle que j’avais rédigée pour le tome précédent. Ensuite, il s’agit de la chronique d’un deuxième tome, et par conséquent, je risque de très fortement spoiler le premier, faute de quoi je ne pourrai pas faire d’analyse correcte. Vous voilà prévenus.

N. K. Jemisin est une autrice de science-fiction et de fantasy afro-américaine née en 1972. Elle a participé à de nombreux ateliers d’écriture et est une militante féministe active. Cette information est plutôt importante, parce que son engagement politique se ressent assez dans ses romans.

Son œuvre comporte pour le moment des nouvelles et des romans, avec notamment la Trilogie de l’héritage, traduite en France entre 2010 et 2012 et publiée chez Orbit et dont le premier tome Les Cent Mille Royaumes a gagné le prix Locus du premier roman, et Les Livres de la Terre fracturée, dont les deux premiers tomes, La Cinquième Saison et La Porte de cristal ont chacun obtenu le prix Hugo, en 2015 et en 2016. En France, Les Livres de la Terre fracturée sont publiés chez J’ai Lu, dans la collection « Nouveaux Millénaires » depuis 2017. Le premier tome, dont je vais vous parler aujourd’hui, a ainsi été publié fin 2017, sa suite, La Porte de Cristal, en avril 2018, et le dernier tome, Les Cieux pétrifiés, sortira fin 2018, en septembre plus précisément. Il me paraît important de noter que chaque tome de la trilogie d’un ou plusieurs des plus grands prix littéraires dédiés à la SFF aux États-Unis. La Cinquième Saison et La Porte de Cristal sont en effet détenteurs d’un prix Hugo, tandis que Les Cieux pétrifiés a remporté les prix Locus et Nebula. À l’heure où j’écris ces lignes, le dernier tome semble également en passe d’également remporter un prix Hugo.

Sans plus attendre, voici la quatrième de couverture de La Porte de cristal. Pour ceux qui sont restés et qui n’ont pas lu le premier tome ou qui sont en train dans le lire, prenez garde, cette quatrième de couverture spoile énormément :

« La Cinquième Saison jette les derniers vestiges de la civilisation dans une froide nuit sans fin. Essun – jadis Damaya, puis Syénite, mais qui n’est plus aujourd’hui que vengeance – a trouvé un abri, mais pas sa fille. Son chemin croise à nouveau celui d’Albâtre, le destructeur du monde revenu d’entre les morts, porteur d’une demande qu’elle seule peut satisfaire et dont il ne peut résulter que le chaos…

Pendant ce temps, le pouvoir de Nassun, sa fille, ne cesse de croître. Elle a suivi son père, Jija, loin au sud, où l’attend un autre fantôme du passé de sa mère. »

Vous l’aurez compris, ce deuxième tome reprend directement là où La Cinquième Saison s’était arrêté. Essun s’est installée à Castrima, la comm où vivent des orogènes qui essaient de s’intégrer du mieux qu’ils le peuvent aux fixes, en compagnie d’Hoa et de Tonkee (anciennement Binof), et a retrouvé son ancien maître et amant, Albâtre, qui est à l’origine de la catastrophe qui a provoqué la Saison qui commence à s’étendre sur tout le Fixe. On suit donc Essun, mais également sa fille, Nassun, emmenée par son père, Jija (qui pour rappel, a tué son frère), et qui va devoir apprendre à maîtriser son orogénie si elle veut lui survivre, et survivre tout court. On suit également Schaffa (ce n’est pas un spoil, c’est au troisième chapitre) durant deux chapitres et on possède quelques fois son point de vue durant d’autres parties du récit.

Mon analyse portera sur le développement de l’univers, puis sur certaines parties de l’intrigue et du développement des personnages (ne vous en faites pas, je ne vous spoilerai pas).

L’Analyse

 

Un univers encore plus hostile, des réponses et toujours plus de questions

 

On en apprend plus sur l’orogénie à travers le regard d’Essun, qui suit l’enseignement d’un Albâtre mourant, alors qu’elle apprend aux orogènes de Castrima à mieux se contrôler grâce aux techniques du Fulcrum. Mais en observant Ykka, l’orogène chef de Castrima, qui possède une certaine maîtrise et une certaine originalité dans l’emploi de son orogénie, alors qu’elle est une « sauvage » (elle n’a pas suivi l’entraînement du Fulcrum), Essun va se rendre compte qu’il n’y a pas qu’une seule manière d’utiliser l’orogénie (l’utilisation du « tore » n’est pas forcément nécessaire, par exemple). De son côté, Nassun découvre, comme sa mère, « la magie », un pouvoir dont disposent les orogènes en parallèle de l’orogénie et qui semble y être liée, et fait des prouesses avec l’orogénie alors qu’elle a été formée à la dure (façon Fulcrum, vous comprendrez pourquoi) et qu’elle ne s’en jamais réellement servie.

On comprend donc que l’orogénie et les orogènes sont bien plus complexes qu’il n’y paraissent, puisque leur puissance dépend en grande partie de la biologie et de leur ascendance (vous avez dit eugénisme ?), au point qu’en fonction de leur lignage, les orogènes possèdent plus ou moins de potentiel, ce qui explique en grande partie les croisements forcés par le Fulcrum pour obtenir des orogènes puissants, le plus terrible étant que les orogènes en sont parfois conscients, en témoigne le « Tu aurais dû nous faire avec quelqu’un de plus fort » de Nassun dans le chapitre 17. La maîtrise de l’orogénie et de la « magie » dépend aussi de la perspective et de la manière dont les orogènes ont appris à s’en servir. Ainsi, les méthodes du Fulcrum sont profondément remises en question par Essun, Albâtre, mais aussi par Nassun, parce qu’elles ne permettent pas de cerner l’orogénie dans sa totalité, et n’appréhendent pas du tout la « magie », et gardent secret ce qui lie les orogènes aux mystérieux obélisques (dont les origines et les fonctions trouvent en partie des explications dans ce tome). Le magicbuilding, ou construction de systèmes de magie, si on veut éviter les anglicismes (si on part du principe que La Terre Fracturée est un cycle de fantasy) de N. K. Jemisin se complexifie donc dans La Porte de cristal, et nous montre que l’orogénie possède plusieurs voies d’apprentissage.

Les Gardiens sont également développés (et on apprend leurs origines) grâce au personnage de Schaffa, qui se retrouve profondément changé, au point de vouloir « aimer » les orogènes sans vouloir les faire souffrir. Là encore, le Fulcrum, ainsi que l’ordre des Gardiens et leurs méthodes sont lourdement questionnés, mais en termes d’éthique (est-ce moralement acceptable de traiter des enfants comme des armes et de les maltraiter pour qu’ils se contrôlent?). L’autrice illustre cela à travers le regard de Schaffa et du contraste entre son passé et de ce qu’il pense à présent, mais également à travers le personnage de Nassun, qui n’a jamais été considérée comme de la « poussière » ou une « gêneuse » et qui se retrouve confrontée à l’hostilité (et l’inhumanité) des « fixes » envers les orogènes, qui ne la considèrent pas comme un être humain (on apprend d’ailleurs que légalement, les orogènes ne sont pas des êtres humains). L’humanité et ce qui la définit est d’ailleurs profondément remis en question par l’autrice dans le roman.

N. K. Jemisin nous en apprend également plus sur les « mangeurs de pierre ». On comprend donc peu à peu ce qu’ils sont, ainsi que leurs objectifs (je ne vous dirai rien, rassurez-vous). Ils en paraissent à la fois plus et moins humains, puisque sans rentrer dans les détails, ils possèdent des capacités tout bonnement monstrueuses, mais restent tout de même des « gens », avec des objectifs très humains, ce qui fait d’eux des personnages très ambigus et intéressants, dans le cas de Hoa notamment.

Les différentes forces qui s’opposent dans la saga se dévoilent également peu à peu, et on discerne ce qui semble être une intrigue à plusieurs niveaux (une intrigue qui se joue à différents étages en fonction des personnages et des factions, qui servent un objectif qui leur est propre, et qui peut rentrer en accord ou en contradiction indirecte avec les plans d’une autre faction, plus grande ou plus puissante), dans laquelle les mangeurs de pierre et les Gardiens occupent des positions parfois assez diverses et ambiguës, ce qui donne de la complexité au roman. On comprend également que le « Père Terre » n’est peut-être pas si abstrait que ça, mais cela pourrait tout aussi bien être un piège de l’autrice. Cela nous permet tout de même d’observer que La Terre Fracturée est une saga dans laquelle la Nature est capable de confronter à la fois l’Homme et la Surnature, ce qui est assez rare en fantasy pour être souligné !

Intrigue et utopies

 

Attention, la séquence qui suit peut-être porteuse de spoilers.

Castrima, la « comm » dans laquelle Essun se retrouve avec Hoa et Tonkee, et Nouvelle-Lune, l’endroit dans lequel Nassun est recueillie, sont deux visions d’une utopie pour les orogènes. Castrima cherche à les intégrer à la vie politique de la comm, tandis que Nouvelle-Lune est dirigée par des Gardiens qui évitent de faire souffrir leurs protégés.

Castrima fait office d’utopie politique, où les orogènes et les fixes cohabitent pour former une sorte de « conseil » tenu par des orogènes et des fixes (Ykka est une orogène, mais pas Hjarka, par exemple). La comm apparaît donc comme un idéal, mais cet idéal est vite perturbé par divers incidents entre fixes et orogènes. Essun va donc devoir remettre les choses en place et prendre part à la vie de la « comm », ce qui donnera une scène d’anthologie qui équivaut à un « aimez-vous les uns les autres, ou sinon je vous tue tous ». Le personnage s’affirme donc de plus en plus, en devant une leader et non plus une fuyarde dépassée par les événements.

Nouvelle-Lune met en scène des Gardiens rebelles, en quelque sorte, puisqu’ils apprennent aux orogènes à se contrôler autrement que par la violence, et par conséquent ils ne maltraitent pas les orogènes qu’ils éduquent (Schaffa ne brise par la main de Nassun, par exemple).

Dans le cas de Castrima comme dans celui de Nouvelle-Lune, le Fulcrum est complètement remis en question, tant dans ses méthodes d’enseignement de l’orogénie et de la « magie », de sa morale, mais aussi de son idéologie. Au sein de ces deux structures, les orogènes tendent à s’affirmer comme des êtres humains, et non plus comme des armes ou des « gêneurs ». À noter que certains d’entre eux se réapproprient le terme pour se qualifier, un peu comme le mot « nigger » dans la communauté noire aux États-Unis.

Fin de la zone de spoil, tu peux reprendre ta lecture, lecteur.

Les personnages d’Essun et de Nassun évoluent de manière parallèle. Elles apprennent les mêmes choses (l’utilisation de la « magie », la connexion avec les obélisques, et comment parfaire leur orogénie), mais avec des maîtres différents, Albâtre pour Essun, et Schaffa (et quelqu’un d’autre, mais je ne vous dirai rien) pour Nassun. Elles vont également faire des découvertes et des progrès par elles-mêmes. Le point de vue de Nassun est très intéressant à suivre, parce qu’elle comprend peu à peu le parcours et la vie de sa mère (notamment ses liens avec le Fulcrum) tout en apprenant à maîtriser son orogénie. Les découvertes de Nassun sur sa mère sont traduites par l’autrice avec beaucoup de justesse et d’ironie dramatique (le lecteur en sait logiquement plus que le personnage). Essun, quant à elle, s’affirme dans Castrima, malgré son moral plusieurs fois brisé, et comprend son importance à travers des scènes absolument incroyables, quant elle sauve sa comm notamment (vous verrez, c’est jouissif).

Je finirai en évoquant certaines séquences émotions (entre Hoa et Essun, entre Essun et Albâtre, ou entre Nassun et Schaffa) retranscrites à la perfection par le style de N. K. Jemisin, qui utilise des coupures, des répétitions, et même des jeux avec la typographie (italiques, majuscules, retours à la ligne) pour montrer la violence des sentiments de certains personnages. Ce style, selon moi, permet vraiment de faire ressortir les pensées des personnages.

Le mot de la fin

 

Il existe un cliché qui veut qu’en fantasy, les deuxièmes tomes de trilogies soient toujours les moins bons, parce qu’ils font office de transition entre le début et la fin d’un cycle. Laissez-moi vous dire que ce cliché est totalement faux dans le cas de La Porte de cristal, qui selon moi, est tout aussi bon que La Cinquième Saison et mérite tout autant son prix Hugo. N. K. Jemisin nous donne certaines des clés de compréhension de son univers tout en prenant soin de poser de nouvelles énigmes et de probablement nous piéger. Elle aborde également des thématiques sensibles telles que l’humanité et ce qui la définit, ainsi que l’idéologie des structures dominantes, avec des nuances de réflexion et de propos qui donnent de la profondeur à son récit.

J’attends le troisième tome avec impatience.

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12 commentaires sur “La Porte de cristal, de N. K. Jemisin

      1. Oui, dans le premier tome, comme cette interpellation du lecteur n’était que dans les parties Essiun, je ne l’avais pas plus souligné que cela.
        Dans le tome 2, c’est constant, et je trouve un poil lourd, sans que cela ne dénature le livre ou diminue mon intérêt.

        Aimé par 1 personne

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