L’Héritage du rail, de Morgan of Glencoe

Salutations, lecteur. Il y a environ un an, je te parlais de Dans l’ombre de Paris de Morgan of Glencoe, que j’avais trouvé excellent. Depuis, le roman a remporté le prix Elbakin Jeunesse du roman francophone (le prix Elbakin adulte francophone ayant quant à lui été remporté par Un long voyage de Claire Duvivier, que je vous recommande). Il est donc temps que je te parle du deuxième tome de La Dernière Geste, à savoir

L’Héritage du rail

Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions ActuSF, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman ! Je précise également qu’il s’agit de la chronique du deuxième volume d’une série. Vous risquez donc de vous faire spoiler le premier tome. Si vous voulez quelques éclaircissements sur l’univers du roman, je vous invite à lire ma chronique de Dans l’ombre de Paris.

Morgan of Glencoe est une autrice et harpiste professionnelle née en 1988. Elle est passionnée par la culture et la musique celtiques, et ses morceaux comme ses romans s’en inspirent.

L’Héritage du rail est le deuxième tome de la série La Dernière Geste, paru en Septembre 2020, dans la collection Naos des Indés de l’Imaginaire.

En voici la quatrième de couverture :

« Alors que la nouvelle se répand en Keltia, Yuri, ramenée de force à l’ambassade du Japon, est déterminée à reprendre sa liberté malgré tout. Mais comment fuir, et où trouver refuge ? Seul le Rail semble désormais capable de lui donner asile… »

Mon analyse du roman traitera d’abord de sa question générique et de son univers, puis j’aborderai la manière dont les personnages s’affirment et dépassent leur aliénation, pour enfin brièvement interroger la place de Keltia et des thématiques sociales dans le roman.


L’Analyse


Question générique, univers et magie


L’Héritage du rail développe l’univers mis en scène dans Dans l’ombre de Paris, et accentue sa position dans le sous-genre de l’Arcanepunk par sa composante technomagique, qui fait cohabiter et combine technologie de pointe et magie, ce qui correspond à la définition du genre. Si le genre de l’Arcanepunk vous intéresse, je vous recommande vivement la lecture des excellents Perdido Street Stationde China Miéville, Les Hurleusesd’Adrien Tomas, et Lames Vivesd’Ariel Holzl.

Morgan of Glencoe accentue les liens de ses peuples surnaturels avec les domaines de la magie et de la technologie, là où les humains semblent seulement s’en servir sans véritablement les comprendre. En effet, les principaux tenants de la magie et de la technologie de l’univers de La Dernière Geste sont les Keltiens, considérés comme des dégénérés par les pays de la Triade, à savoir le Royaume de France, le Sultanat Ottoman, et l’Empire du Japon, en raison de leurs mœurs supposées légères, et le fait que leur pays sympathise avec les espèces surnaturelles, telles que les Selkies, les Aelings, les Spectraux ou les Feux-follets, considérées dans la Triade comme des bêtes ou des objets qu’il faut dompter ou détruire. Paradoxalement, alors qu’elle se trouve majoritairement haïe par la Triade, Keltia l’unit, d’une part parce qu’elle constitue un ennemi commun pour ses pôles, et d’autre part, parce que c’est par ses trains que transitent les courriers, marchandises et mêmes les personnes qui vont d’un pôle à l’autre de ses pays. Ainsi, les lignes de chemin de fer keltiennes et leur éventuel blocage face aux exactions des Triades constituent un moyen pour Keltia de se préserver, mais également une manière de maintenir un semblant de paix dans le monde. Cette paix s’appuie également sur le fait que les ingénieurs keltiens sont les seuls à pouvoir produire et effectuer une maintenance sur les produits technologiques employés dans les Triades, tels que les caméras de surveillance par exemple. Sans Keltia, les grandes puissances mondiales se retrouveraient donc totalement démunies, sans aucun moyen technologique, et sans système de communication fiable. On observe d’ailleurs que les différents pôles de la Triade n’ont pas le même rapport à Keltia, puisque si la France déteste les keltiens et cherche à les soumettre, le Sultanat ottoman, qu’on découvre dans le roman grâce aux points de vue de l’ambassadeur Abbas Bennacer et de la danseuse Kimiya, souhaite avant tout être en paix avec eux afin de bénéficier de leur technologie et de leur système de transport.

A la technologie produite à Keltia s’ajoutent les pouvoirs surnaturels de ses ressortissants féériques, ainsi que ceux des Bardes, à l’image de Taliesin le Bleu ou Bran. Cette dernière peut en effet dresser des murs de glace, se téléporter et résister aux balles, Ren, un Spectral, peut soigner des blessures mortelles grâce à sa magie, et Pyro, une jeune Feu-Follet, peut construire et améliorer des machines complexes. Sans rentrer dans les détails, L’Héritage du rail nous en apprend plus sur les Bardes et leurs capacités, notamment dans la manière dont ils sont connectés au cosmos entier, et à certains individus.

Les ressortissants Keltiens apparaissent alors comme des tenants de la magie et de la technologie, et à travers elles, des garants d’une forme de paix dans un monde dystopique, en grande partie en proie à une vive intolérance, de violentes discriminations et des inégalités sociales très importantes. Les femmes sont par exemple victime d’un sexisme systémique qui les relègue à des postes subalternes, et sont victimes de violences, ce qu’on observe par exemple dans le fait que la reine de France Gabrielle soit successivement victime de son mari, qui la frappe et l’enferme, et de son fils, qui ne parvient pas à la comprendre. Cet aspect dystopique renforce l’appartenance du roman de Morgan of Glencoe à l’Arcanepunk, dont les récits mettent en scène des univers qui broient leurs personnages et les aliènent.

Ensuite, la cohabitation de la magie et de la technologie s’observe à travers deux personnages du roman, Levana, hybride humaine-Aeling conçue en laboratoire par des humains, et Stikine, une Aeling mutilée en laboratoire, également par des humains. De par son métissage artificiel, Levana appartient d’une part au monde humain, qui la considère comme une arme vivante et la dépossède donc de son individualité, ce qui la conduit à ne pas se considérer comme une personne, au grand dam de son supérieur, Ryuzaki, qui la voit comme une véritable partenaire. D’autre part, elle appartient au monde surnaturel, puisqu’elle dispose des perceptions accrues des Aelings, ce qui fait d’elle une excellente tireuse, sans toutefois être capable de voler. Elle se trouve en tension entre deux mondes, au sein desquels elle ne se trouve pas à sa place, ce qu’elle résout en se dépersonnalisant. Cependant, sa vie parmi les Fourmis du Rail à la suite de la fuite de Yuri l’amène à dépasser son aliénation, mais également à se confronter à sa double identité, artificielle et surnaturelle.

Le personnage de Stikine permet à Morgan of Glencoe d’aborder ce que j’appelle le transféerisme, qui est l’équivalent du transhumanisme, mais appliqué à un univers de Fantasy et à des créatures surnaturelles. Un exemple de transféerisme dans la Fantasy récente peut s’observer dans La Fin des étiagesde Gauthier Guillemin, lorsque l’Ondine Sente se fait greffer une main en bois, en « une variété hybride d’orme noir », qui vit en symbiose avec elle. Elle se trouve alors augmentée de la même manière que les personnages du cyberpunk le sont par des prothèses mécaniques.  Dans L’Héritage du rail, Stikine, une Aeling qui s’est vue amputée de ses ailes les retrouve d’une certaine manière grâce à une prothèse mécanique fabriquée par le Feu-Follet Pyro. Sans rentrer dans les détails pour éviter les spoils, cette prothèse, qu’on peut assimiler à une wingsuit, permet à un être féérique de retrouver en partie les pouvoirs surnaturels qu’elle a perdus. La magie se trouve donc compensée par la technologie, et permet une forme de transféerisme.


Lutte contre l’aliénation et affirmation



Les personnages que Morgan of Glencoe avait mis en scène dans le premier tome de La Dernière Geste évoluent considérablement dans L’Héritage du Rail, notamment en se confrontant aux carcans sociaux qui les enferment et les aliènent, pour les dépasser, chacun à leur manière.

Yuri Nekohaima, fille de l’ambassadeur Kenzo, promise contre son gré au Dauphin de France Louis-Philippe, échappe ainsi au giron de son père et de son futur mari en fuyant parmi les Fourmis du Rail afin de trouver une liberté qui n’implique pas d’hommes qui la placent sous tutelle. Cette fuite parmi l’équipage de la capitaine Trente-Chênes, et donc parmi des ressortissants keltiens, lui permet donc à la fois de s’émanciper, et d’en apprendre plus sur son passé et sur la famille de sa mère, occultés par son père. Yuri se confronte également à la vie nomade du Rail, qui n’est pas moins précaire que la vie sédentaire qu’elle a pu connaître dans les égouts aux côtés des Rats. Le personnage expérimente donc différents milieux sociaux, au sein desquels on lui accorde plus ou moins de libertés, et où elle dispose ou non d’alliés. Cette expérience de différents milieux la conduit à déciller son regard sur la Triade, qu’elle voit pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un système aliénant et inégalitaire. Le Rail et Keltia lui confèrent par exemple bien plus de relations amicales que la Cour de France, par exemple, puisqu’elle se rapproche de différents membres de le la Rame Cinq, dont Ren, le médecin Spectral du bord, son frère Alcyone, le jeune Pyro, Bran (sur laquelle je vais revenir), ou encore Ryuzaki et Levana. Ces deux derniers témoignent de l’évolution et de l’empathie qui se développe chez Yuri, puisqu’elle apparaît de plus en plus concernée par le sort de ses deux gardes du corps, qu’elle considère véritablement comme des individus, et non plus comme des serviteurs. Elle apparaît également profondément marquée par la chute des Egouts et la mort d’Edward Longway, ainsi que par les conséquences de ses choix et de ses actes, avec lesquels elle doit apprendre à vivre. L’Héritage du rail montre alors Yuri confrontée aux décisions qui l’ont rendue libre et à leurs conséquences, sur sa vie et sur celle de son entourage.

On observe par exemple que ses décisions influent d’abord sur Ryuzaki et Levana, ses gardes du corps, qui ont décidé de la suivre et de la protéger malgré sa fuite. Les deux personnages, grâce à Yuri et aux Fourmis qu’ils rencontrent (pas toujours dans la bonne humeur, mais avec une bonne touche d’humour) se remettent en question et dépassent leur aliénation. Ainsi, Levana apprend à se voir comme une individu et non plus comme une arme, grâce au regard des Fourmis qui la perçoivent comme une véritable personne, tandis que Ryuzaki questionne son rapport à la masculinité, à l’étiquette militaire, mais également aux êtres surnaturels, avec lesquels il apprend à cohabiter, et même à collaborer, comme le montrent certaines scènes du roman. L’identité de Ryuzaki se trouve également mise en jeu dans le roman et contribue grandement à l’évolution du personnage, mais je ne peux pas vous en dire plus.

Bran, grâce à une confrontation quasi littérale avec elle-même, et avec l’aide de Taliesin, Ren et Yuri, se reconstruit après la mort de son père adoptif et dépasse peu à peu son passé fait de violence, d’oppressions et de traumatismes liés à la mort de sa famille et ses combats dans les arènes. Cette confrontation avec son passé, qui prend des formes multiples, s’accompagne avec le développement de ses pouvoirs de Barde, qui font d’elle une sorte d’Elue, appelée à prendre la relève de Taliesin. Les pouvoirs de Bran s’accroissent donc à mesure qu’elle se réconcilie avec elle-même, d’une certaine façon.

Kenzo Nekohaima, l’ambassadeur du Japon, se mesure également à ses choix et son passé, qui réapparaissent par le biais de sa fille, qui lui en veut de lui avoir menti et caché la vérité sur sa mère, Mona, mais également sur ses liens avec Sir Edward, avec qui il était ami. Les événements des Egouts et leurs conséquences à la Cour de France brisent alors les apparences que l’Ambassadeur Blanc maintient tant bien que mal, et le conduisent, comme Yuri, à appréhender ses liens avec Keltia. Cette confrontation avec les keltiens lui permet de résoudre les conflits intérieurs qui le rongent, mais également de se libérer de l’emprise littéralement mortifère des Triades.

Les personnages antagonistes, à savoir la faction de Louis-Philippe, secondé par Aliénor d’Armentières et son frère Charles-Henri, évoluent également, à travers le même type de processus que les protagonistes. En effet, les trois personnages se délivrent de l’influence meurtrière du roi Louis XX, et donc d’un passé de brimades et de violences. Cependant, contrairement à Yuri et ses alliés, Louis-Philippe poursuit un cycle de violence et de vengeance d’une part en raison de ses préjugés vis-à-vis des agissements de sa mère, Gabrielle, et de Yuri, et d’autre part à cause de ses prétentions impérialistes et autoritaires qui l’appellent à gouverner la Triade et à écraser Keltia, qu’il hait. On peut toutefois noter que les femmes apparaissent plus libres à la cour, ce qu’on observe par le biais d’Aliénor, qui devient peu à peu un personnage incontournable du Royaume.

On observe que donc que les personnages liés positivement à Keltia sont beaucoup plus libres que ceux qui restent au sein de la Triade. En effet, ceux qui rejoignent Keltia, se libèrent d’un passé et d’un système social qui les dépossède et retrouvent leur individualité, tandis que ceux qui s’intègrent aux Triades se trouvent aliénés et englués dans des idées intolérantes et totalitaires.


Pivot social et question keltienne


Le territoire keltien apparaît alors comme une utopie égalitaire et démocratique, où chacun peut jouir de sa liberté comme il l’entend, puisqu’un revenu universel y est instauré, le temps de travail y est réparti de manière égalitaire, et les discriminations liées au genre ou à l’espèce sont absentes, par opposition aux territoires des Triades. La liberté offerte par Keltia s’observe notamment dans le cas de Yuri, dont le libre arbitre s’affirme à mesure qu’elle approche de Keltia et qu’elle découvre son passé et la vie de sa mère, à l’inverse de Louis-Philippe qui s’affranchit de son père, mais s’enferme dans des idées violentes et totalitaires.

L’utopie formée par Keltia est donc un enjeu politique de taille pour l’équilibre du monde, puisque ce sont ses trains qui assurent les liens entre les pôles de la Triade. Cependant, parce que les keltiens se savent menacés par certains membres de la Triade, ils disposent de moyens de défense et de pression considérables, au point que les Rames de chemin de fer, au-delà de leur aspect communicationnel, forment de véritables groupes armés prêts à défendre leur territoire, comme l’explique la capitaine Trente-Chênes à Pyro.

Au-delà de son aspect égalitaire et libertaire, Keltia est donc prête à se défendre contre d’éventuels agresseurs qui chercheraient à détruire la paix qu’elle préserve tant bien que mal. Cette position géopolitique peut rappeler la Ruche Utopiste dans le cycle Terra Ignota d’Ada Palmer (tant que j’y suis, lisez Trop Semblable à l’éclair et Sept Redditions), qui développe un système politique égalitaire et éloigné des aspects les plus sombres de la politique du futur décrit par l’autrice, mais qui se tient toujours prêt à se défendre contre d’éventuelles attaques visant à le détruire.

Le mot de la fin


J’avais beaucoup apprécié Dans l’ombre de Paris pour l’univers Arcanepunk et uchronique que Morgan of Glencoe mettait en scène. L’Héritage du rail développe le monde des Triades et de Keltia, en montrant la manière dont ces différents pôles sont connectés, et comment la paix est maintenue entre eux, malgré leur ferme opposition idéologique. On observe ainsi que Keltia se sert du Rail et de sa mainmise sur la technologie pour maintenir une pression sur la Triade afin de ne pas être envahie.

Au sein de cet univers, l’autrice développe ses personnages et les confronte à leur passé et aux carcans sociaux dans lesquels ils évoluent. Yuri, dont le regard a profondément changé, refuse de vivre à nouveau à la Cour de France et ses faux-semblants, aux côtés d’un père qui lui a caché son passé et ses origines keltiennes, qu’elle cherche à retrouver en fuyant à bord de la Rame Cinq de la Capitaine Trente-Chênes. Le départ de Yuri déclenche des événements politiques, qui affectent les personnages des Triades et de Keltia sur le plan public comme privé et entraînent de profonds changements, à la fois politiques et personnels. La prise en main de son destin par Yuri ébranle alors son entourage et provoque des remises en question.

Dans l’ombre de Paris est génial. L’Héritage du rail l’est tout autant, voire plus.

Vous pouvez également consulter les chroniques de Laird Fumble, Yuyine, Fantasy à la carte, Livropathe, Aelinel, L’Ours Inculte, FungiLumini, Acherontia, Dreambookeuse

8 commentaires sur “L’Héritage du rail, de Morgan of Glencoe

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