Une cosmologie de monstres, de Shaun Hamil

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un premier roman publié presque simultanément en VO et en VF, à savoir

 

Une cosmologie de monstres, de Shaun Hamil

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Albin Michel Imaginaire, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Shaun Hamil est un auteur américain qui vit dans l’Alabama. Une cosmologie de monstres (A Cosmology of monsters en VO) est son premier roman, paru en septembre de cette année aux États-Unis et en octobre en France, chez Albin Michel Imaginaire, avec une traduction de Benoît Domis.

Voici la quatrième de couverture de ce roman :

« « Dans Une Cosmologie de monstres, Shaun Hamill allie brillamment les univers angoissants de H.P. Lovecraft avec l’histoire contemporaine d’une famille menacée de destruction par des forces surnaturelles. Il réussit son coup, parce que ces braves gens pourraient être nos voisins. L’horreur ne fonctionne que lorsque nous nous attachons aux personnes concernées  ; nous nous attachons aux Turner, et leurs cauchemars deviennent les nôtres. La prose de Hamill est sobre, tout simplement belle. Voilà à quoi ressemblerait un roman d’horreur signé John Irving. J’ai adoré ce livre, et je pense qu’il vous plaira aussi. » Stephen King

  La Famille Turner, de Vandergriff (Texas), se tient sur le seuil d’un monde terrifiant dominé par une cosmologie de monstres. Est-ce le leur ou est-ce le nôtre ?”

Mon analyse du roman traitera de sa narration, de ses personnages, et de l’intertexte lovecraftien que Shaun Hamil mobilise.

 

L’Analyse

 

Surnaturel, maison hantée, histoire familiale et… H. P. Lovecraft ?

 

Le narrateur du récit est Noah Turner, qui relate l’histoire de sa famille, de manière rétrospective, avec d’abord l’histoire de ses parents, Harry et Margaret, avec leur rencontre et le début de relation, qui donne naissance à ses deux sœurs aînées, Sydney et Eunice, puis sa naissance en des temps pour le moins troublés pour les Turner.

Le roman est structuré en sept parties, qui portent des titres de nouvelles d’H. P. Lovecraft (j’y reviendrai plus bas) et se déroule majoritairement dans la ville de Vandergriff au Texas. Ces sept parties s’attachent à des moments précis de la vie des Turner, de la fin des années 1960 à 2013, et sont séparées par plusieurs ellipses. La première partie se concentre ainsi sur 1968-1969, la deuxième sur 1982, la troisième sur 1989, et ainsi de suite, jusqu’aux deux dernières parties qui se déroulent en 2013, pour détailler les moments clés de la vie de la famille Turner. On observe que le récit de Noah rétrospectif parce que le narrateur intervient dans le récit et en examine des éléments, tels que le journal ou les lettres d’Eunice, et revient sur certaines déclarations des personnages, pour les commenter, par exemple.

On découvre donc ce personnage narrateur par ses commentaires, puis par le récit de son enfance et de ses rapports aux autres membres de sa famille, puisqu’il se trouve en conflit avec sa sœur Sydney, trop hautaine pour lui, proche d’Eunice, qui s’occupe de lui et lui lit des histoires, en plus de lui adresser ses lettres de suicide (oui oui), tandis que son rapport à sa mère est assez distant.

On observe aussi dans la narration du roman que les perceptions de Noah enfant se superposent aux conceptions de l’adulte qu’il est devenu alors qu’il raconte son histoire. Cette superposition des points de vue du personnage permet aussi de constater qu’il s’éloigne progressivement de l’humanité standard, à laquelle il tente de s’intégrer, malgré l’appel du surnaturel, qui prend la forme d’un mystérieux « Ami » venu des ombres et qu’on pourrait croire imaginaire (je ne peux pas vous en dire plus sous peine de spoil lourd).

Shaun Hamil met également en scène l’acte d’écriture de son personnage, qui légitime à la fois le récit et le personnage dans toute sa complexité, son rapport à l’être humain, mais aussi sa fiabilité parfois relative en tant que narrateur.

Noah détaille donc son histoire familiale, à commencer par celle de ses parents, Margaret Byrne, dont le père fait faillite en 1968, ce qui la force à vivre modestement et à étudier dans un campus très puritain et à travailler dans une librairie pour financer ses études.

Son travail lui fait rencontrer Harry Turner, un geek fan de science-fiction et d’horreur, et particulièrement d’un certain H. P. Lovecraft. Le côté geek d’Harry s’illustre aussi dans son immense collection de pulps, de comics et de romans ou de recueils de littératures de l’imaginaire.

L’auteur détaille la manière dont Margaret perçoit les textes de Lovecraft, notamment sur son travail de la langue et de ses personnages qui paraissent fades, mais aussi la fascination qu’ils suscitent auprès d’elle. Les textes de Lovecraft auront aussi une influence sur ses enfants, notamment Eunice et Noah. Shaun Hamil montre également comment le surnaturel s’immisce peu à peu dans la vie a priori banale des Turner, d’abord à travers d’étranges visions de Margaret, ou le comportement étrange d’Harry.

Le surnaturel apparaît aussi lors de chapitres qui ne portent pas la marque de la narration de Noah et apparaissent différents par leur typographie, qui imite celle d’une machine à écrire et rédigés comme des sortes de scénarios, ce que confirment le fait qu’ils sont intitulés « séquence ». Ces chapitres particuliers comportent des visions horrifiques et macabres, telles que des enfants mangeurs de chair, et montrent aussi le développement des griefs de certains des Turner envers d’autres membres de leur famille, à l’image de celui qui est focalisé sur Sydney, qui semble détester sa mère. Ces chapitres abordent également la manière dont une mystérieuse « Cité » entre en contact avec les Turner et semble les traquer. Cette Cité apparaît donc comme la principale source de surnaturel et de séquences horrifiques du roman de Shaun Hamil.

Une cosmologie de monstres dépeint ainsi les contacts des Turner avec la Cité, mais aussi des relations familiales. Les personnages sont ainsi très bien caractérisés par l’auteur, avec leurs doutes, leurs névroses, leurs conflits, avec le fait que Sydney préfère très largement son père à sa mère et la considère comme faible, elle est actrice et danseuse, Eunice lit et écrit énormément mais s’affirme peu, tandis que Noah se sent isolé. Sydney et Eunice, les deux sœurs de Noah, sont différentes l’une de l’autre. Les filles aînées voient toutes les deux certains mensonges de leurs parents et les interprètent différemment, Sydney dans des conflits ouverts, alors qu’Eunice s’interroge sur ses parents dans son journal. Après la naissance de Noah, les conflits chez les Turner s’intensifient, ce qui pousse Eunice à prendre soin de son jeune frère, qui se sent écarté des décisions familiales et découvre malgré lui certains secrets familiaux. Cela montre que même au sein de sa propre famille, Noah apparaît comme un personnage à part, presque marginal.

Cette marginalité est explorée dans la quatrième partie, où Noah adolescent, apparaît comme un personnage détaché qui ne fait pas attention aux humains, notamment parce qu’il est lié au surnaturel grâce (ou à cause ?) de son « Ami », et ne développe par conséquent que peu de relations sociales. Cette partie montre également qu’Eunice est en proie à une dépression sévère. Les Turner sont ainsi frappés par les différentes tragédies qu’ils vivent, et Shaun Hamil explore leur impact sur ses personnages.

La famille de Vandergriff possède également un certain goût pour l’horreur et les maisons hantées en particulier, puisqu’elle en construit deux, « La Tombe », puis « Promenade au cœur des Ténèbres ». Ces deux structures vont être reliées à l’histoire des Turner et à la construction de leur famille, dans ses moments les plus positifs comme difficiles, relationnellement ou financièrement parlant. En effet, il ne faut pas oublier que Shaun Hamil traite d’une famille de la petite classe moyenne américaine, avec tout ce que cela peut parfois impliquer en termes de problèmes sociaux, le manque d’argent par exemple.

Les éléments surnaturels et horrifiques, quant à eux, arrivent progressivement dans le récit, à mesure que le temps passe chez les Turner et que leurs perceptions changent, passant de l’émerveillement (chez Noah notamment) à une forme de peur.

À ce titre, l’évolution de la perception de Noah est intéressante, parce que ses mots et ses idées d’enfant se mêlent à son recul d’adulte qui relate son histoire, à mesure que le surnaturel qui finit par complètement envahir sa vie.

Ces décalages de perception permettent à l’auteur de jouer avec l’ironie dramatique, parce que certains mystères ne sont présents que pour les personnages, particulièrement Noah, à qui des secrets ont été cachés, et c’est ce qu’on voit dans la prise de recul offerte par la narration, puisque le lecteur voit le décalage entre le Noah qui possède les clés des secrets de sa famille et celui qui ne les possède pas.

« Mais que vient faire H. P. Lovecraft dans cette histoire de famille confrontée au surnaturel ? », me direz-vous. Eh bien j’y viens.

Le roman de Shaun Hamil montre un intertexte avec Lovecraft, notamment à travers des citations de certaines de ses nouvelles, comme « Céléphaïs »  ou « Le molosse », l’utilisation de titres de ses récits pour les intitulés des différentes parties du roman, avec « Le monstre sur le seuil » pour la troisième, « Celui qui chuchotait dans le noir » pour la quatrième, ou encore « La Cité sans nom » pour la cinquième. Les textes du Maître de Providence constituent également l’une des lectures principales des Turner, puisqu’Harry en est fan et le fait découvrir à Margaret lorsqu’il la rencontre. Cet intérêt pour Lovecraft se transmet ensuite à leurs enfants, ce qu’on observe lorsqu’Eunice (qui a également un poster d’Ursula le Guin dans sa chambre, au passage) lit La Quête onirique de Kaddath l’inconnue à Noah alors qu’il est enfant. Les références à l’auteur vont jusqu’à la maison hantée des Turner, « Le Cœur des Ténèbres », qui mentionne Innsmouth, la ville du « Cauchemar d’Innsmouth ».

Cet intertexte lovecraftien permet ainsi de montrer la passion de la famille pour le fantastique et l’horreur, en plus de préfigurer l’émergence du surnaturel dans le récit, mais aussi l’union et la désunion des Turner, qui partagent un référentiel commun dont Harry est à l’origine. Ainsi, lorsqu’ils s’en s’éloignent, quand Eunice ne lit plus La Quête onirique de Kadath l’inconnue à son frère par exemple, on voit que quelque chose semble se briser dans l’unité de leur famille.

Les références à Lovecraft font ainsi plus que sous-tendre le surnaturel, elles font aussi office de culture commune aux Turner, en plus de donner le monde diégétique comme proche du nôtre. Cependant, les personnages du roman ne sont pas lovecraftiens, au sens qu’ils ont une psychologie et des vécus assez détaillés, qui pousse le lecteur à l’empathie, contrairement aux personnages des nouvelles de Lovecraft (attention, il ne s’agit pas de faire un jugement de valeur ici). Ensuite, malgré leur rapport au monde troublé, les Turner tentent tout de même d’agir et de se serrer les coudes tant bien que mal, pour trouver la vérité sur les disparitions et le surnaturel auxquels ils doivent faire face, contrairement aux personnages de Lovecraft, qui se trouvent souvent seuls contre des entités cosmiques contre lesquelles ils sont impuissants, ce qui n’est pas exactement le cas des Turner. L’auteur prend ainsi le contre-pied de Lovecraft avec le traitement des personnages, mais aussi du surnaturel et des monstres, qui apparaissent bien plus humains que ce qu’on pourrait croire de prime abord.

Nébal a cependant montré que sur le thème plus global de la famille et de l’héritage, Une cosmologie de monstres s’ancre dans des thèmes finalement fréquents chez l’auteur de Providence.

 

Le mot de la fin

 

Dans Une cosmologie de monstres¸Shaun Hamil raconte l’histoire familiale chargée des Turner, une famille vivant dans la ville de Vandergriff au Texas, à travers le récit rétrospectif de Noah, dernier né de sa fratrie, qui détaille sa vie, ainsi que celles de ses parents, Margaret et Harry, et de ses deux sœurs, Sydney et Eunice.

Les Turner sont ainsi dépeints comme une famille frappée de plein fouet par les tragédies sur une cinquantaine d’années, qu’elles soient naturelles ou non. Shaun Hamil, à travers des références à H. P. Lovecraft, leur donne aussi une culture commune qui marque leur union.

L’auteur donne une profondeur à ses personnages et traite de leurs névroses et de l’impact de leur vécu commun sur leur famille, dont l’union est plusieurs fois mise à mal par des événements atroces, mais aussi par l’arrivée progressive du surnaturel chez les Turner, qu’on observe notamment chez Noah, tiraillé entre l’Humanité et les fameux « monstres » qui peuplent la mystérieuse Cité qui semble s’intéresser à sa famille.

J’ai beaucoup apprécié ce roman !

Vous pouvez aussi consulter les chroniques de Just A Word, Apophis, Gromovar, Le Chien critique, Yuyine, Xapur, Célindanaé, FeydRautha, Xapur, Symphonie

3 commentaires sur “Une cosmologie de monstres, de Shaun Hamil

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