Ecarlate, de Philippe Auribeau

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman qui s’appuie sur Nathaniel Hawthorne et un certain HPL, à savoir

 

Ecarlate, de Philippe Auribeau

actusf242-2020

Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions ActuSF, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman.

Philippe Auribeau est un auteur français né en 1974. Il écrit pour le jeu de rôle, notamment des jeux tirés d’univers de fiction littéraires, tels que Les Lames du Cardinal d’après Pierre Pevel, Les Chroniques des Féals d’après Mathieu Gaborit, ou encore L’Appel de Cthulhu, d’après un certain Howard Philips Lovecraft.

Ecarlate, publié en Mars 2020 aux éditions ActuSF, est son deuxième roman.

En voici la quatrième de couverture :

« Providence, 1931. Une troupe de théâtre est sauvagement assassinée alors qu’elle travaillait à l’adaptation du roman La Lettre écarlate. Si la piste d’un ancien anarchiste italien semble évidente pour la police locale, l’équipe fédérale de Thomas Jefferson flaire des raisons bien plus obscures. Une ombre plane sur ce meurtre… et sur ceux qui mènent l’enquête. »

Mon analyse du roman traitera de la manière dont le roman de Philippe Auribeau mobilise les codes du roman noir, puis de ses emprunts aux textes de Lovecraft et de Nathaniel Hawthorne.

 

L’Analyse

 

Roman noir et sociétal

 

Le point de départ d’Ecarlate est un crime sordide, à savoir un triple meurtre au sein du théâtre du Palace dans la ville de Providence. Ce triple meurtre, qui survient en 1931, deux ans après la crise économique de 1929, donne à voir, pendant l’enquête, un bon panorama de ce que sont les Etats-Unis des années 1930, avec l’impunité des officiels, le racisme et le sexisme hautement destructeurs, l’homophobie, les gangs, la pauvreté des individus…

De la même manière que d’autres romans policiers s’inspirant du noir, et/ou mettant en scène des enquêteurs de l’étrange, le crime du Palace et le travail d’investigation du trio composé par Thomas Jefferson agent du BOI, l’ancêtre du FBI), Diane Crane, enquêtrice privée et Caleb Beauford, chauffeur et ami de Jefferson, apparaissent comme des révélateurs d’énormes problèmes sociétaux. Les personnages s’y confrontent avec plus ou moins de succès et de violence, lors de séquences d’interrogatoire et de recherches d’informations qui peuvent se révéler riches en dangers, en révélations et en péripéties. Les dialogues apparaissent alors parfois comme de véritables joutes verbales, pendant lesquelles le trio d’enquêteurs tentent de tirer les vers du nez de leurs interlocuteurs avec une subtilité et une violence variables. Parmi les romans dotés d’enquêteurs qui mettent en avant des problèmes sociaux, on peut citer les très récents Hante voltige de Nelly Chadour et Tamanoir de Jean-Luc A. D’Asciano, qui se concentrent sur Paris et la manière dont certaines populations sont marginalisées et frappées par le pouvoir. Accessoirement, certains problèmes dépeints dans le roman, racisme et violences policières (qu’elles soient odieusement racistes ou sexistes) en tête, entrent dans une terrible résonnance avec l’actualité.

Le roman de Philippe Auribeau est donc violent par beaucoup d’aspects. Certaines scènes importantes, notamment celles qui impliquent des morts, sont dotées d’une grande richesse en hémoglobine, avec des démembrements, ou des organes réarrangés pour former des figures géométriques (oui oui). Il est donc à conseiller à un public averti. Ensuite, à la violence sanglante d’Ecarlate s’ajoute un aspect horrifique et fantastique, puisque des références ésotériques et occultes, notamment liées à l’univers de fiction d’un certain HPL, s’intègrent dans le crime et l’enquête menée par les trois personnages principaux.

Le trio d’enquêteurs dépeint dans le roman correspond d’ailleurs à certains tropes du roman noir. Thomas Jefferson (qui porte le même qu’un président américain, oui oui) apparaît ainsi comme un enquêteur assez typique des romans noirs, doté d’un passé mystérieux, de tics, et agissant parfois en-dehors des lois, Diane Crane correspond au topos de la femme fatale dans tous les sens du terme, puisqu’elle joue autant avec son physique et ses méninges qu’avec des armes à feu. Caleb Beauford se détache toutefois de ces tropes, parce qu’il apparaît comme une sorte d’électron libre capable d’aller chercher des informations là où ses partenaires ne peuvent pas se rendre ou de prendre de gros risques lors de l’interpellation de témoins.

Cependant, Philippe Auribeau de ses trois personnages point de vue des narrateurs non fiables. Cette non-fiabilité s’accentue de plus en plus au cours du récit, et peut être liée au passage sous silence de certaines informations ou événements par les enquêteurs, ou même leur état physique ou psychologique. Ainsi, les narration aux points de vue de Thomas Jefferson et Diane Crane se trouve compromise par la tension et l’état de santé mentale des deux personnages, au point que la fin du roman est narrée de manière totalement non fiable (je ne peux malheureusement pas vous en dire plus).

 

Où est Lovecraft dans tout ça ?

 

Des références à Lovecraft, plus ou moins explicites, sont disséminées dans le roman. D’abord, Ecarlate se déroule dans la ville de Providence, dans les années 1930, c’est-à-dire au sein du lieu et à l’époque où HPL était en vie. Ensuite, Philippe Auribeau fait apparaître Lovecraft comme un personnage de son récit, auquel l’agent Thomas Jefferson pose des questions pour son enquête. Le récit met donc en scène Lovecraft de manière métatextuelle, puisqu’il dépeint le Maître de Providence comme un écrivain, auteur de nouvelles horrifiques publiées dans les pulps tels que Weird Tales. Il exploite également le folklore lovecraftien, en évoquant une « bête aux cents formes », mais aussi et surtout un « Homme Noir », qui est l’un des désignations qui qualifient Nyarlatothep dont les exactions et l’invocation sont au centre du récit et de l’horreur qui secoue le récit. Le roman de Philippe Auribeau joue donc avec le texte lovecraftien de la même manière qu’Une cosmologie de monstres de Shaun Hamil ou Etranges éons de Robert Bloch, c’est-à-dire en lui donnant une réalité tangible en tant qu’objet textuel intradiégétique, tout en jouant avec l’existence véritable des créatures que l’auteur décrit, ou du moins avec la croyance dans le fait qu’elles existent.

Cependant, à l’instar d’autres romans adressant des clins d’œil appuyés au Maître de Providence, Harrison Harrison en tête, Ecarlate ne s’appuie sur une horreur cosmique pour frapper son lecteur, mais sur ses tenants bien humains. En effet l’enquête qu’il dépeint pour résoudre le meurtre des acteurs du Palace est marquée par l’horreur des comportements humains. Le lecteur découvre en effet des scandales sexuels d’envergure impliquant des viols collectifs, les violences et le racisme plus ou moins sournois dont sont victimes les populations immigrées, noirs en tête, l’aspect sanguinaire de certains ressortissants de l’Amérique rurale, les comportements tout sauf éthiques des aliénistes, et surtout le danger que comporte une secte, dont les membres sont prêts à tuer pour arriver à leurs fins. Ecarlate témoigne ainsi d’une horreur bel et bien rattachée à des humains, et non pas à des créatures cosmiques venues détruire la terre. Par exemple, la police de Providence accuse presque directement le concierge Italien du théâtre, à cause de ses origines, et certains de ses membres font preuve d’énormément de racisme envers Caleb Beauford.

Ensuite, si le roman de Philippe Auribeau fait référence à un certain HPL, il se réclame également de La Lettre Ecarlate de Nathaniel Hawthorne, roman gothique publié en 1850, qui constitue une charge contre le puritanisme chrétien. Les références à Nathaniel Hawthorne et son roman s’observent dans le fait que la troupe de théâtre assassinée à Providence cherchait à adapter La Lettre écarlate au théâtre (ce qui explique également le titre du roman), mais également dans le fait que le « A » qui marque la culpabilité de Hester Prynne chez Hawthorne soit présent dans le roman. Ensuite, La Lettre écarlate est présent à la fois comme texte littéraire, mais aussi comme objet textuel intradiégétique, puisqu’il est question du manuscrit original du roman, supposément détenu par le descendant d’Hawthorne (je ne rentre pas dans les détails, mais ce manuscrit a une grande importance). Philippe Auribeau se sert alors de La Lettre écarlate de la même manière que le texte lovecraftien, c’est-à-dire comme une référence métatextuelle, qui imprègne son roman à la fois comme une influence revendiquée, mais également comme un objet intradiégétique.

Sans rentrer dans les détails, on observe également que l’auteur lie le roman d’Hawthorne à une créature lovecraftienne particulière, à savoir « l’Homme noir », qui hante littéralement le récit. Les deux références littéraires mobilisées par Philippe Auribeau se trouvent alors rattachées, ce qui permet à l’auteur de mêler leurs thématiques, à savoir la peinture des travers sociaux et les horreurs cosmiques, qu’elles existent ou non. Toujours sans rentrer dans les détails, la fin du roman apparaît cependant comme du fantastique au sens premier du terme, puisqu’elle est pleine d’ambiguïtés et remet en question un grand nombre d’éléments de narration et d’intrigue, et dispose d’une ambiguïté entre « véritable » surnaturel et explication rationnelle.

 

Le mot de la fin

 

Ecarlate est un roman noir et fantastique qui s’appuie sur l’intertexte lovecraftien et le roman La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne pour dépeindre une enquête policière dans la Providence des années 1930 effectuée par un trio d’enquêteurs pour résoudre un crime sordide.

Le triple meurtre du théâtre du Palace permet à Philippe Auribeau de dépeindre les problèmes de société qui secouent et gangrènent les Etats-Unis de l’après Grande Dépression, tels que le racisme, le sexisme ou l’homophobie, auxquels vont se confronter les trois personnages du récit, Thomas Jefferson, Diane Crane et Caleb Beauford. Ces enquêteurs plongent alors dans une horreur bien humaine, qui affecte leurs corps et leurs esprits, au point de remettre en cause la fiabilité de leur narration et leur perception d’événements pour le moins ambigus.

Si vous cherchez un roman qui joue avec l’œuvre de Lovecraft, je vous le recommande !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Célindanaé, Fantasy à la carte, Gromovar, Les Pipelettes, Livropathe

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